Insérés dans les Consolations (mars
sez-moi, si vous pouvez, car il me semble que je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Cependant, j'ai encore un cœur pour vous aimer et battre en mesure à la cadence harmonieuse de vos beaux vers.
ALFRED DE VIGNY^
XXIJl
A SAINTE-BEUVE
29 décembre 1829.
Je suis distrait, et, outre cela, il m'arrive presque toujours d'être en présence de mes amis ce qu'est un amant devant sa maîtresse, si aise de la voir qu'il oublie tout ce qu'il avait à lui dire.
Je ris encore en pensant que j'ai passé, il y a quelque temps, deux heures avec vous sans vous rien dire de A'otre bel article sur Racine '', et je venais d'en parler toute la matinée à quatre personnes de différentes opinions, à qui je disais ce que j'en pense. J'ai besoin de le répéter, parce que je viens de le relire : vous avez vraiment créé une critique haute qui vous appartient en propre, et votre manière de passer de l'homme à
1. Sainte-Beuve a écrit en tète de cette lettre: « De de Vigny, après la pièce de vers que je lui avais adressée ».
2. « Sur l'article Racine, qui avait paru dans la Revue de Paris i> {Xote de Sainte-Beuve .
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 3S
I (L'Livre et de chercher dans ses enlrailles le germe de SCS productions est une source intarissable d'aperçus nouveaux et de vues profondes. Votre division des deux r.i milles de poètes est d'une justesse parfaite, ainsi que 1(1 (e double comparaison du palais de Versailles et de la grande montagne avec sa tour escarpée. La vie de ttacine est racontée avec une originalité et une finesse (]iii me font un plaisir infini, et il me semble qu'on doit \()us savoir gré du soin que vous prenez de faire ressortir l'innovation de ses personnages moins surhumains.
Vous avez été juste en le montrant gardant le milieu t/r la chaussée entre les qualités extrêmes des originaux, .l'nime la grandeur de votre tableau d'un autre Britan-
II le II s et d'une autre Athalie : cependant, c'est avoir eu • lu génie que les avoir faits à cette époque tels qu'ils sont : Shakespeare seul aurait pu les faire tout à coup l<ls que vous les esquissez, et si Athalie ne fut pas comprise alors, que fût-il arrivé à une poésie plus grande? \ ( )s dernières pages sont pleines d'une onction et d'une sensibilité qui m'enchantent. Cet article est composé comme une vie de ce temps-là même, finissant par une iviraite pieuse après une gloire pleine de gravité. On (lit que vous avez été souffrant ces jours-ci; je serais allé vous voir sans ce temps affreux et le désordre du jour de l'an. Je vous ferai porter, quand vous les voudrez, vos beaux vers qui sont miens, et j'ai le projet de vous adresser la douzième de mes Élévations ^ qui pourront un jour former un recueil. En voulez-vous?