‹ CorrespondanceChapitre 27 sur 112 · A B RIZ EUX · texte numérisé non relu

A B RIZ EUX

2 août 1831.

Hélas ! par quel bout se prendre? Et que dire de soimême? Comment se voir? Où y a-t-il une glace pour sel mirer, si ce n'est l'œil d'un ami, d'un ancien ami? Par-i lez à Emile, parlez à Antoni, à Edmond de Beauvau,; etc., ils vous diront ma simple vie, mon inutile vie, bonne tout au plus à consoler la vieillesse de mon bon père et à lui fermer les yeux. C'était un spirituel vieillard, courbé par ses blessures de la guerre de Sept Ans, | n'ayant conservé de ses trois fils que moi, de sa fortune que moi, de sa famille nombreuse que moi. Il avait eu sept frères, la révolution les avait tués ; Fon père était immensément riche en terres de Beauce, il avait pres-

1. La Maréchale d'Ancre venait de paraître (23 juillet) chez Ch. Gosselin.

que tout perdu. — 11 m'éleva à Paris : le matin, le collège bien triste et bien froid qui m'instruisait peu et me faisait mal par mille douleurs et mille afilictions; le soir, ma famille qui me consolait par une conversation d'autrefois; des vieillards élégants et bons; les histoires de Paris, Versailles et les provinces, les souvenirs de Louis XVI, et tout cela à travers la gloire, toujours maudite de l'Empire, mais toujours admirée par chacun. Des hommes d'un esprit étendu, vieux amis que j'ai encore à soigner, comme si mon père me les eût légués, des femmes toutes maternelles pour moi, me montraient ainsi par leur bon ton qu'il y avait de meilleures leçons à recevoir que celles du malin et le soir me le faisait prendre en haine. — Cependant les bulletins de Wagram et d'Eylau se lisaient à haute voix à la pension, on me menait au tambour, mes amis étaient hussards et cuirassiers ; cela monte la tête. Je voulus quitter le collège. Je m'enfonçai dans les logarithmes et toutes les mathématiques pour entrer à l'Ecole polytchnique ; j'allais me jeter dans l'artillerie avant l'âge de la conscription. Vint 1814 ; me voilà mousquetaire à seize ans. Ce n'est que cela! me dis-je, après avoir mis mes épaulettes. Ce n'est que cela! — J'ai dit ce mot-là depuis de toute chose, et je l'ai dit trop tôt. De là ma tristesse, née avec moi, il est vrai, mais pas si profonde qu'à présent, et au fond assez douce et pleine de commisération pour mes frères de douleur, pour tous les prisonniers de celte terre, pour tous les hommes... Vous avez raison de vous représenter ma vie militaire comme vous faites, l'indignation que me causa toujours la suffisance dans

les hommes si nuls qui sont revêtus d'une dignité ou d'une autorité me donna, dès le premier jour, une sorte de froideur révoltée avec les grades supérieurs et une extrême affabilité avec les inférieurs et les égaux. Cette froideur parut à tous les ministères possibles une opposition permanente, et ma distraction naturelle et l'état de somnambulisme où me jette en tout temps la poésie passèrent quelquefois pour du dédain de ce qui m'entourait. Celte bonne distraction était pourtant, comme elle l'est encore, ma plus chère ressource contre l'ennui, contre les fatigues mortelles dont on accablait mon pauvre corps si délicatement conformé et qui aurait succombé à de plus longs services; car, après treize ans, le commandement me causait des crachements de sang assez douloureux. La distraction me soutenait, me berçait, dans les rangs, sur les grandes routes, au camp, à cheval, à pied, en commandement même, et me parlait à l'oreille de poésie et d'émotions divines nées de l'amour, de la philosophie et de l'art. Avec une indifférence cruelle, le Gouvernement, à la tête duquel se succédaient mes amis et jusqu'à mes parents, ne me donna qu'un grade pendant treize ans, et je le dus à l'ancienneté qui me fit passer capitaine à mon tour. Il est vrai que, dès qu'un homme de ma connaissance arrive au pouvoir, j'attends qu'il me cherche et je ne le cherche plus. J'étais donc bien déplacé dans l'armée et je portais la petite Bible que vous avez vue dans le sac d'un soldat de ma compagnie. J'avais Eloa, j'avais tous mes poèmes dans ma tête, ils marchaient avec moi. par la pluie, de Strasbourg à Bordeaux, de

Dieppe à Nemours et à Pau, et quand on m'arrêtait, j'écrivais. J'ai daté chacun de mes poèmes du lieu où se posa mon front. Depuis la guerre d'Espagne, Cinq-Mars vivait dans ma tête; j'étais comme le Jésus de Manzoni, se souvenant de l'avenir, et ce livre à venir, je n'avais pas le temps de l'écrire. Marié hors de l'armée, revenu à Paris {chère ville bien-aimée du Beauceron qu'on y apporta à deux ans), je me hâtai d'écrire mon roman. Il me donna plus de renom qu'Eloa qui me semble d'une nature plus rare, autant que je puis me juger moi-même. Je fis depuis ce que j'ai fait toujours, des esquisses qui font mes délices, et du milieu desquelles je tire de rares tableaux. Croiriez-vous que je les ai tellement accumulées que j'ai là, près de moi, une malle entière pleine de plans, de romans, d'histoires, de tragédies, de livres de toute forme et de toute nature...

A MARIE DORVAL

15 août 1831.

Je VOUS envoie la Maréchale d'Anode, sous deux espèces. Madame; c'est une pauvre défunte qui aurait dû revivre quelque temps sous votre figure, mais ce

48 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.

n'était pas écrit dans son jeu de cartes magiques. J'irai aujourd'hui dîner avec vous, selon votre gracieuse invitation, et vous suis mille fois dévouée

ALFRED DE V

1. Ce billet écrit sur la garde de l'exemplaire de la Maréchale d'Anci-e offert par Alfred de Vigny à madame Dorval précède le sonnet suivant :

Si des siècles, mon nom perce la nuit obscure. Ce livre, écrit pour vous, sous votre nom vivra. Ce que le temps présent tout bas déjà murmure. Quelqu'un, dans l'avenir, tout haut le redira.

D'autres yeux ont versé vos pleurs. — Une autre bouche Dit des mots que j'avais sur vos lèvres rangés. Et qui vers l'avenir (cette perle nous touche) Iront de voix en voix moins purs et tout changés.

Mais qu'importe! — Après nous ce sera pire chose; La source en jaillissant est belle, et puis arrose Un désert, de giands bois, un étang, des roseaux;

Ainsi jusqu'à la mer où va mourir sa course. Ici, destin pareil. — Mais toujours à la source, A'otre nom bien gravé se lira sous les eaux.

ALFRED DE VIGNY

26 juillet I83i.

En même temps que ce volume, le poète avait envoyé à l'actiice son manuscrit, grand in-folio, relié, avec cette dédicace :

A Madame Dorval.

Je n'ai que ce moyen de vous rendre ce drame qui fut écrit pour vous, Madame. Vous vouliez le jouer, mais vous n'êtes reine à votre théâtre que par le talent et ce n'est pas une royauté toute puissante que celle-là, au temps où nous sommes.

ALFRED DE VIGNY

15 août 1831.

Août 1831.

M. Buloz tient à ce que je vous dise ce que vous savez déjà, que Cinq-Mars fut écrit dans un congé que j'avais. Mon régiment était alors à Pau, d'où j'étais venu à Paris. J'écrivis bien vite le roman qui traversait avec moi en diagonale toute la France et il me fallut une prolongation de congé pour corriger les épreuves ^

A LAMARTINE

24 mars 1832.

Madame de Montcalm'^ m'avait annoncé votre arrivée.

1. On retrouve comme un écho de ce renseignement dans l'étude de Gustave Planche sur Alfred de Vigny, publiée dans la Revue des Deux Mondes du 1" août 1832 : « C'est à Oloron, dans les Pyrénées, petite ville de la montagne près Orthez, que lui vint la première idée de Cinq-Mars... C'est à Paris, en 182G, que fut écrit et publié Cinq-Mars... »

2. Sœur du duc de Richelieu, président du Conseil sous Louis XVIII.

50 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.

Je vous regrette. Mais je conçois bien que l'on ne se dérange pas pour venir signer d'un nom immortel la grandeur d'un nom périssable. Je bénirais les révolutions si elles ne faisaient d'autre mal que de rendre à la solitude les véritables et grands poètes, tels que vous,, mon ami. Je suis sûr que chaque jour il tombe de votre front des méditations et des harmonies, comme d€ beaux fruits d'or. Je les savourerai avec délices comme les autres. Je vais vous envoyer bientôt un livre qui s'appellera Stelïo. Cela ne veut rien dire, n'est-ce pas? Vous n'en penserez pas autant après l'avoir lu, j'espère. Vous me le direz.

Tout à vous mille fois,

ALFRED DE VIGNY

XXXIY

A ANTOM DESCHAMPS

[Décembre 1832.J

J'ai réfléchi à vos beaux vers. ÎN'espérez pas, cher'j!» Antoni, que les hommes de parti les accueillent. Ils ont un caractère évangélique dont ils ont peur comme les hiboux de la lumière de l'aube. Les journaux sont tous écrits par des hommes d'actions haineuses et ces instruments de médisance et de calomnie ne peuvent rendre un son aussi pur que celui de vos vers.

Attendez que la Revue * leur donne place. Il me !mble que, dans son intérêt, cela ne peut tarder.

ALF" de VIGNY.

J'ai donné votre Dante. Le jeune Poète "^ en est touché [isqu'aux larmes.

Suscription : Motmeuv Ant. Deschamps.

AU DinEr.TF.L'R DE I, \ BEVVE DES DEUX MOMiES

[Décembre 1832. ]

Monsieur.

J'apprends que plusieurs recueils de vers ont été im- Timés cette année, et que leurs éditeurs m'ont fait honneur de se souvenir de quelques-uns de mes prefliers ouvrages pour les réimprimer ainsi. Malgré ce [u'il y a d'honorable dans ce souvenir, je vous prie de léclarer que tout Keepsake, Album, Almanach, etc.,

1. La Revue des Deux Mondes fit paruilre successivement les 5 février, 15 mars et 15 avril 1833 et le 1er février 1334^ diverses 'Oésies empruntées aux Etudes sur l'Italie et aux Satires d'Antoni )eschamps.

2. Brizeux, qui fit paraître, dans la Revue des Deux Mondes du ' janvier 1833, une étude, signée H., sur la Poésie d'Antoni

Oeschamps.

etc., qui a publié ou publiera prose ou vers signés dt moi, l'a fait ou le fera sans ma participation.

ALFRED DE VIGXY.

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