Chatterton
58 CORRESPONDA?sCE D ALFRED DE VIGNY.
victoire, mais cela m"a fait de la peine. Jai eu le bonri heur de conserver au milieu de tout cela assez de calme et de force pour en répandre autour de moi. J'ai réussi à ce que j'avais entrepris. Ma récompense est grande, puisque dorénavant je puis avoir confiance entière dans l'attention d'un public dont on avait trop douté. Je sentais, presque seul, qu'il était mûr pour les développements lyriques et philosophiques, pour l'action toute morale. Il n'y a rien désormais qu'il ne soit capable d'entendre, car j'ai tendu la corde jusqu'à faire croire à chaque instant qu'elle était prête à se briser. Puisse l'idée de Stello que la voix des acteurs vient de prèchei plus fortement, toucher enfin les jtlus endurcis des hommes!... Sans Kitty-Bell, celle cpii la joue avec ue admirable génie était perdue au théâtre et succombait sous les cabales; c'est là un vrai bonheur pour moi.
A MAlilE DOKVAL
8 aM'il 1835.
11 m'est impossible de ne pas soulager mon cœur er me plaignant de toi à toi-même. Tu me rends très malheureux. Je ne puis plus vivre ainsi. Hier au soii c'était mettre le comble à tant de choses méchammen calculées que de me dire devant ton mari ce que l'or peut dire de plus froid et de plus ingrat.
Toutes les heures de mes jours et de mes nuits se passent depuis quatre ans, à cherclier comment te rendre heureuse et pendant ce temps-là, tu semblés t'occuper à trouver comment tu m'afïligeras et quelle peine nouvelle tu me réserves pour le lendemain. Le contraste devient trop douloureux à présent.
Je savais bien, l'été dernier, lorsque j'étais malade et que, te voyant pleurer de voir ta destinée tourner si mal au théâtre, je savais à quelles attaques j'allais m'exposer en essayant de te sauver, quelle eût été la gravité d'une défaite dans ce combat, combien j'avais d'ennemis et combien peu d'amis. Tu te plaisais alors à m'affliger et à me tourmenter de toutes manières par des familiarités qui m'effrayaient.
J'étais sérieusement malade et cependant je passais les nuits à écrire pour toi. Je souriais encore en te voyant et ne parlais pas même de mes travaux, de mes douleurs, de peur de m'en faire un mérite.
Que faisais-je pour moi ? Était-ce une grande gloire que de mettre au théâtre une idée de l'un de mes livres? C'était pour loi, tu l'as oublié...
Ne conduis pas tes offenses plus loin que ne pourraient aller mon amour et ma bonté? Je les sens toujours en moi, veillant sur toi, mais en vérité je commence à ne plus savoir comment les employer tant tu me reproches et tant je suis las de cette lutte continuelle I
Réponds-moi par écrit. Ce soir * je n'aurai pas le temps de l'entendre, ni toi aussi de me parler,