A ANTONI DESCHAMPS
18 avril 1835.
Mon bon Antoni, c'est un bonheur pour moi que l'arrivée au monde de votre beau livret II m'a d'abord rempli les yeux de larmes parce que, dans vos belles élégies, j'ai retrouvé ma vie à côté de la vôtre, mon père près de votre père, et moi-même près de vos amis, et surtout parce que j'ai lu dans votre cœur aussi clairement que dans nos intimes conversations. J'ai souffert d'abord et gémi avec vous et j'ai admiré la beauté de vos sentiments, autant au moins que la beauté de vos vers ; je l'admirais et je souffrais avec vous. Mais quand je me suis reculé de ce grand tableau de votre âme et quand je l'ai considéré avec des yeux plus sereins et moins troublés, je me suis senti heureux comme d'une seconde naissance qui vous aurait été donnée. (
Croyez-moi, mon ami, vous voilà guéri. La poésie, qui vous avait perdu, vous a sauvé. Vous conserverez toute la vie sur le front la trace du tonnerre, mais ce ne sera qu'une cicatrice, et votre âme est restée intacte sous ce front blessé. Qui mieux que vous a jamais senti etplus purement exprimé la sainteté de l'amitié et la ten-
1. Dernières Paroles, poésies. Paris, Éd. Guérin et C'% 1^5, in-S".!
i dresse de ses souvenirs ; la grandeur de la résignation dans la plus cruelle des maladies ; le regret des plus innocentes fautes et la chaste adoration des arts planant au-dessus de votre vie inoffensive? Le Bien l'a emporté sur vous, cher ami ; jouissez de ce triomphe. Vous voyez à présent V arbre de vos pensées, nous en goûterons sans cesse les fruits, et il n'y a pas d'homme au monde qui les savoure avec plus de bonheur que moi, parce qu'il me semble que, grandi sous vos larmes et les nôtres, c'est un arbre sacré que celui-là.
ALFRED DE VIGNY
A M. I>E DIRECTEUR DE LA IlEVUE DES DEUX HORDES
30 août 1835.
Monsieur,
Le public qui a bien voulu écouter quarante fois le Jrame de Chatterton au Théâtre-Français, et le lire Jepuis, a vu que, loin de conseiller le suicide, j'avais lil : Le suicide est un crime religieux et social ; cest ma conviction ; mais que, pour toucher la société, il fallait lui montrer la torture des victimes que fait son indifférence.
Chaque mot de cet ouvrage tient à celte idée et lemande au législateur, pour le poète, le TEMPS et ePAIN.
62 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
Veuillez apprendre ce fait au législateur nommé 31. Cliarlemague, qui (le 30 août*) vient de désigner mor. ouvrage comme enseignant le suicide.
Il est triste de parler pour ceux qui ne savent pas entendre, et d'écrire pour ceux qui ne savent pas lire.
Agréez, l'assurance de ma haute considération.