‹ CorrespondanceChapitre 34 sur 112 · A EMILE PEDANT · texte numérisé non relu

A EMILE PEDANT

Mercredi, 16 seplembre 1835.

Mon Dieu I ne vous plaignez point, je vous en prie Vous êtes heureux de ne pas être à Paris, et il me sem ble que vous devez goûter une paix qui nous est inconj nue, placé comme vous voilà au milieu de ces innocente!

ligures d'enfants qui écoutent et qui croient.

Pourquoi ces mouvements de découragement ? N( vous laissez point abattre, à présent qu'il vous faut, ai contraire, réunir toutes vos forces pour le travail. Qu'avez-vous besoin que ma conversation vous encourage

1. Le discours de Cliarlcmagne à la Chambre des députés, e^ du 29 août. Vigny parle de 40 représentations au Tliéàtre-Françai^ tandis qu'à cette date il n'y en avait eu que 37 (Voir A. Joannidès La Comédie-Française de 4680 à 1900. Table chronologique, an! née 1835); mais les 3, 19 et 25 mars, 3 représeotations avaieri été données par la Comédie-Française à TOdéon.

N'avez-vous pas vos inslrumenls autour de vous? les livres. N'esl-il pas heureux pour vous que votre devoir se trouve concilié avec vos goûts? Le silence que vous commandez à ceux que vous enseignez est favorable à vos propres études.

C'est une chose qui me semble d'un prix inoslimable, que de vivre ainsi dans Tair dont se nourrit la pensée. Vous le sentiriez vivement, si vous étiez auprès de moi pendant que je vous écris celle lettre. .]'ai reçu vingt coups dans la tète depuis le commencement, parce que l'on me questionne, on rentre, on sort, on vient me voir, tout s'agite dans des choses autres que la poésie, et 'écris au milieu de tout cela! Mais je vous assure que je ne prends pas ma plume sans vous envier. Que do fois je vais écrire hors de chez moi !

Vous vous souvenez de ce livre dont je vtuis parlais : Servitude et Grandeur militaires. Je viens de l'achever. Je n'ai pu me mettre à l'écrire que depuis le 20 juillet, depuis que Chatterton se joue en province. Depuis ce our jusqu'au 3 août, j'ai fîîit le troisième Ijvre. Je vais vous l'envoyer.

On ne trouve plus un exemplaire de mes Poèmes à Paris ; sans cela vous l'auriez déjà.

Fortifiez-vous par le recueillement, ne prenez pas l'habitude qui vous en détourne ; je vous en prie, au loin de vos amis. Il est si heureux que vous soyez délivré de vos liens passés qui vous pesaient tant I Si vous aviez que d'infortunes je vois de près en ce moment, it combien je jouis intérieurement de vous voir affranîhi de celles qui vous menaçaient !

Faites de beaux vers comme ceux que vous avez faits. Ne vous endormez pas ainsi. Songez que c'est un engagement, que d'avoir publié un premier recueil ^ aussi élevé que l'est le vôtre, et qui a pris une place très bonne dans l'opinion. Lisez I lisez ! Connaissez tout ce qui a été fait de beau, pour faire autrement et aussi bien. Profitez de ce que vous êtes seul, pour donner à vos idées le temps d'éclore et pour leur trouver une forme qui les représente avec nouveauté. Vous avez le temps qu'il vous faut pour nourrir votre âme du pain sacré que vous distribuez à vos disciples ; l'enseignement a des reflets admirables pour celui même qui le donne. Votre force doit être doublée par l'exercice même de ce travail.

Je ne vous en ai pas voulu de voire silence. Je ne connais rien de pis, que d'écrire une lettre aux personnes même qu'on aime le mieux et je sens parfaitement le plaisir que l'on a de remettre au lendemain cette imparfaite conversation, qui n'est qu'un monologue sans réponse.

Avez-vous fait votre discours de cérémonie? A-t-on applaudi votre manifeste? Vous ferez bien de semer des idées saines et les doctrines nouvelles de l'art cà chaque solennelle occasion. Tout y est mystère encore pour le public et je sais bien que l'idéale figure que l'on se fait de l'auteur reste plus avant dans la pensée des masses, que l'idée même qu'il a voulu consacrer. Que voulez-vous ? Il faut se résigner à ces hasardeux événements, lorsqu'on

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