A LÉON DE WAILLY
Dimanche, 2 avril 1843.
La journée a été bridante, le ciel bleu comme en Italie, nos amis sont tous dans les promenades où les arbres sont déjà verts et les lilas en bouquets. Avez-vous vu cela, vous? Quel contraste, n'est-ce pas? Trouvezvous notre France aussi belle de Londres que je la
1. LiUérateur français (1804-1863), Léon de Wailly s'est fait remarquer par de nombreuses traductions de l'anglais. On lui doit, en collaboration avec Auguste Barbier, le livret du Benvenuto Cellini de Berlioz, opéra en deux actes représenté, le 10 septembre 1838, à l'Académie royale de musique.
102 CORRESPONDANCE D ALFRED DE Vlf.NY.
trouve à Paris? Oui — et vous la regrettez malgré la saison fashionable et la profession de Lion que vous devez exercer en ce moment. — Vous allez, je le crains, cher Léon, vous écarter de votre plan, vous serez emporté de visites en visites, au delà de celles que vous aviez choisies et qui devaient seconder vos travaux. C"est l'inévitable tourbillon des grandes villes. — Albert m'a dit que vous étiez content de Macready ^ Si vous me donnez quelques détails sur sa façon de vous recevoir, vous me ferez grand plaisir parce que je lui dois des remerciements de s'être ainsi rendu à mon appel. — Votre lettre était aimable mais triste. Quoi! depuis ce temps-là le sujet des recherches n'est même pas adopté? Barbier m'a dit là-dessus des choses qui renversent. Albert que j'ai rencontré ne savait trop ce qu'il devait faire. Pour moi, comme je ne vois pas dans votre lettre quel est le dernier travail auquel vous vous êtes arrêté vous-même, j'évite d'en parler de peur de me tromper et d'accroître ces ténèbres. Cependant si vous n'avez reçu aucune décision quand ma lettre vous arrivera, dites-moi, en un mot, la ditTiculté à lever, car je suis menacé de rencontrer dans quelques jours votre persécuteur.
Vous avez donc déjà rompu une lance pour moi en arrivant? Si vous convertissez ce personnage j'en serai bien surpris; il y a un double intérêt de coteries politiques et littéraires qui lui fera toujours chérir et soutenir cette médiocrité dont il vous parlait, sans comptei'
1. Célèbre tragédien anglais (1793-1873) ; il faisait partie de la troupe anglaise qui vint jouer à Paris en 1827 et 18i8.
la sympathie que l'on a pour ses semblables et pour les gens de même niveau. Cependant vous avez bien fait d'élever la voix. Ces sortes de gens d'intrigue, sans conscience, baissent les yeux quand on fait poindre la lumière devant eux et plus tard ils se rappellent avec une sorte d'effroi qu'on leur a tenu tête un jour, et comme après tout ils ne savent même pas aimer leurs compères (car dirais-je amis?) ils les abandonnent tout à coup platement. Triste et ridicule spectacle qui n'est pas plus de notre temps que des autres siècles. On crie au Bas-Empire, on a tort, car à côté de cela que de bons et beaux caractères ! Mais, quand on entr'ouvre les rideaux de cette grande boutique gouvernementale, on voit des masques hideux. — Si donc vous voyez encore dans ce même salon renaître cette même conversation vous entendrez, je n'en doute pas, les mêmes personnes jiarler autrement et se montrer de votre opinion sur cette question. Ils auront l'air de se souvenir à peine que c'était votre avis, cela leur viendra comme du cœur, tout naturellement. Voilà comment se forme la respectable chose nommée : opinion publique. On est trop heureux quand on a occasion de faire tourner cette girouette vers le vrai, le juste et le beau ou du moins ce que l'on croit tel faute de mieux. — Avez-vous près de votre square un club, ou un cabinet de lecture? Vous y verrez la Revue des Deux Mondes du 15 mars — qui porte dans ses flancs, la Flûte, poème — telle que vous la connaissez. Je ne puis retrouver dans ma mémoire où j'ai lu l'histoire de l'accident de Malebranche. Il était à demi idiot jusqu'à dix-sept ans, il fait une chute, on
104 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
le trépane, il devient homme de génie. N'est-ce pas là vraiment un trou de la Flûte qui se débouche? — Que vous êtes ennuyeux de me renvoyer cette diable de lettre de Julia. Où trouverai-je une virtuose à lui fournir et à jeter à la poste pour elle? Je vais pourtant en chercher une et par Madame Duchambge je n'en désespère pas. Donnez-moi donc par écrit le nom de mes voisines du Roule pour que j'aille leur en parler aussi. — Toute la maison de la rue de Berry, du premier au second étage, a tressailli de joie en entendant de bonnes nouvelles de vous et vous envoie des tendresses infinies. — J'ai reçu de grosses lettres des deux sœurs Carolines, datées du 16 novembre. Vous saurez que Zulia vient de faire, l'hiver dernier, un grand tableau bien zoli qui représente, m'écrit-elle, une Flore entourée (Ranges bien zentih. J'en ai ri de bon cœur, et vous? — Londres, j'espère, ne fait point de mal à la petite convalescente que vous avez emportée dans votre portefeuille. Diteslui de ma part combien je le désire. — Je prie Dieu qu'il vous arrache aux Dandys et vous rende à nous. — Vous n'êtes donc plus triste? Quel dommage! — Mais enfin il faut bien dire tant mieux. — Bonsoir.
ALFRED DE VIGNY
CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY. lOo
A LKON DE WAILLY
Mardi, 11 avril 1843.
Je VOUS ai écrit il y a dix jours environ, et j'ai remis noi-même ma lettre chez Albert. Je pense, mon ami, lue vous l'avez reçue. Je vous disais alors dans quelle ncertitude j'étais de votre situation vis-à-vis le minis- ,ère et l'embarras de votre frère. Comme le mot dont rous accompagniez la lettre américaine ne me [parlait jue du monde de Londres, j'ai pensé que tout était régularisé, votre travail arrêté des deux côtés et toute hose arrangée pour le mieux dans le pire des mondes possibles. S'il en était autrement vous me le diriez, je pense, et si je pouvais être bon à quelque chose, vous ne me feriez pas l'injure de m'épargner.
Je vous disais aussi, je crois m'en souvenir, que je devais rencontrer votre persécuteur. C'était à un dîner d'hommes politiques. Il s'est fait attendre hors de toute mesure et n'est pas venu. Il me craint, il m'évite et je ne puis le forcer dans sa tanière. Mais si je le rencontrais demain ou après, je ne sais pas en vérité ce que je lui dirais dans la crainte de tout gâter par un mot, car je ne sais où vous en êtes de votre délibération sur les manuscrits. Mettez-moi donc au courant en cas de rencontre au coin de quelque cheminée.
106 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
J'ai VU Madame votre belle-sœur qui se charge de ma lettre et va demain vous trouver; elle vous dira qu'il est assez difTicile de déterrer une jeune personne enchanteresse douée de tant de perfections, car assurément elle voudrait rester à Paris et Paris ne voudrait pas la laisser partir. Nous cherchons de notre mieux, j'ai trois émissaires en quête, mais rien ne vient. Le maître de harpe de Marie s'en mêle, mais il a secoué un peu la tête en voyant dans la lettre que l'on voulait neuf heures par jour données à la maison de Charleston, ce qui exclut la liberté de donner des leçons particulières. Enfin il cherche et m'apporte en attendant de petites choses qui lui étaient demandées par une lettre du 16 novembre 1842, j ce qui n'est pas d'hier, pour une famille qui allait ^ar^î> sous peu. Ces petites choses délicieuses arriveront en Amérique quand la famille sera en Chine à Hong-Kong. Voilà ce que c'est que la distance. — Si vous voyez les ballons dirigés à volonté qu'on vient d'inventer à Londres, vous nous ferez part de leurs avantages et de leurs sûretés, j'y embarquerai ma jeune personne quand je l'aurai.
En attendant, votre belle-sœur enlève Antoni qui ne résiste point et part sans chapeau, comme il est, avec son mouchoir à la main. J'espère qu'elle le protégera et l'empêchera d'oublier que c'est demain à six heures. Elle me prie très gaiement de l'en faire souvenir s'il vient me faire la visite du mercredi.
M. Simson, qui allait à Londres, vous avait annoncé de ma part à M. Reeves qui vous a inutilement attendu. Aujourd'hui il est à Paris avec sa famille. — H y a eu
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 107
xn grand concert rue de Berry chez la châtelaine et votre ibsence y a fait pousser de grands gémissements à cette souveraine très gracieuse. — Si vous rencontrez mes ']ialions sur la Tamise, vous me ferez plaisir de leur dire de hâter leur marche et de forcer de voiles. Je les recevrai fort bien et les trouverai fort à propos. Et mon Majready qu'en faites-vous? J'espère qu'il vous fait passer n revue tout Shakespeare à son théâtre? — Holmes redouble de bouquins et commence à trouver son appartement trop petit. Il vous serre dans ses bras, Cokrane ou Cochrane sur son cœur; ils ont eu la velléité de vous écrire, je les ai fort engagés à envoyer les lettres par Albert. Madame Rogier n'a plus de ventre du tout, Madame Cochrane en a un gigantesque. C'est une alternative perpétuelle qui nous ravit. — La politique est fort terne, les plus bavards sont muets comme des poissons. Les grands coups de lance sont suspendus. — On dirait que le goût de la Poésie s'étend; en vérité on en parle un pL'U, c"est à crier miracle. Il m'arrive ce matin un Poète danois qui ne sait pas un mot de français, et moi qui sais très mal le danois je lui parle par signe. Il est ravi (le son voyage et va célébrer, j'espère, mon éloquence. r>niiiie nuit, Monsieur, bonne nuit, Madame; il est deux heures du matin, je vais au lit sans charbon de terre comme vous en avez.
A. DE v*
A UNE AMIE
21 septembre 1843.
Je ne sais où vous êtes, chère et gracieuse amie, mais à tout hasard, je vous écris, sans savoir où ira ma lettre. J'ai fait ainsi quand vous étiez en Itahe. Méchante belle, vous ne m'avez écrit qu'une fois, et moi, deux fois je vous ai écrit à l'adresse que vous m'aviez donnée, et une fois poste restante à Rome. Peut-être navez-vous jamais reçu mes lettres? Peut-être les avez-vous retrouvées plus tard, peut-être les a-t-on interceptées ? Je ne sais. C'est l'absence, le plus grand des maux, qui produit ce mal encore, que les lettres meurent en chemin, mais non les bons sentiments d'amitié tendre comme la mienne.
Vous êtes sûre de moi partout où vous êtes, et moi sûr de vous. Je sais que je vous retrouverai la même, et que vous n'avez rencontré et ne rencontrerez jamais en personne les choses qui faisaient le charme particulier de nos entretiens si prolongés, si fraternels, si intimes et si confiants, mêlés de poésie et de souvenirs, de récits joyeux ou mélancoliques, de paisibles espérances aussi, de bienveillance pour tout le monde et de pardon pour ceux qui furent méchants et durs, car vous êtes si bonne que je n'y pense jamais, mon amie, sans un doux alten-
COilUESPONDANCE d'alFKEL) DE VlGiNY. 109
drissement ; si belle que vous êtes, cela ne se pouvait autrement aussi ; car j'ai toujours pensé que les perfections de la forme dont notre âme est enveloppée étaient l'expression de toutes ses beautés intérieures. Le sourire I charmant de votre bouche, qui s'épanouit comme un œillet, n'est-il pas le symbole le plus pur de ces épanchements intérieurs de bonté et de sympathie qui vous rendent accessible à tous les sentiments passionnés, soit qu'ils viennent des ardeurs réelles de la vie, soit qu'ils reviennent à vous des reflets magiques des beauxarts?
La nature vous est chère, sans que vous vous en rendiez compte, parce qu'il y a en elle et en vous des puissances égales pour charmer et pour ravir. Tout ce qui vous voit aussi, homme ou femme, vous sourit et vous aime, parce que vous ne sauriez nuire jamais à aucun rire.
... Qui est près de vous en ce moment? Un amant? C'est probable. Mon écriture le préoccupe. Il vous dit : « Quelle est cette lettre-là? De qui? » Il voit que vous êtes gaie et contente de la lire. Vous pouvez bien, sans vous cacher, parler d'un ami aussi sérieux, d'un ancien ami de votre enfance, une sorte de frère, qui vous garde partout un bon cœur d'ami, toujours ouvert à vos bons propos et à vos récits, à vos confidences même quand vous voulez ; qui aime à vous entendre, à vous voir vivre, et qui, en ce moment, est heureux de savoir que vous êtes guérie de ces effrayants crachements de sang. Imaginez -vous que, dans ma candeur, je vous avais écrit en Italie la recette d'une sorte de sirop qui a guéri, ici,
à Taris, Casimir Dclavigne. Vous u"eu avez pas besoin. La il' d'Italie vaut mieux à vos lèvres que des liqueurs médicales.
Hélas ! pourquoi me parler de moi ? Combien de chaînes n'ai-je pas au col dont je suis écrasé? Puis-je voyager, moi ? Tout le monde excepté moi a le droit de voir et d'adorer la nature dans les belles contrées de la terre ; mais je ne puis rêver des félicités lointaines qui me sont ravies, pour toujours peut-être, et je ne me console de mon immobilité forcée qu'en me réfugiant dans tout ce que la Philosophie et la Poésie ont de plus abstrait. Et vraiment vous devez, vous qui me connaissez, savoir si je suis à envier, et il y a des gens qui m'envient ce lieu de refuge que je me suis créé, dans ma solitude. L'incertitude de votre direction et de vos projets est désolante, mais vous ne dites pas tout, je le sais. Vous faites bien peut-être, je ne vous aime pas moins pour cela ; et tant que je le pourrai, je ne cesserai d'être prêt à le prouver à votre grâce.
Savez-vous, amie, qui vous écrit ainsi ? Je ne signerai pas.