‹ CorrespondanceChapitre 52 sur 112 · A MADAME VICTOR HUC, O · texte numérisé non relu

A MADAME VICTOR HUC, O

Mardi, 15 décembre 1846.

En vérité votre lettre m'attriste beaucoup et je no puis me consoler de penser que pendant trois mois vous avez pu me croire bien indifférent ou bien léger tandis que, non content des assurances que me donnait Victor, du bon espoir qu'il avait, j'ai envoyé, la veille do mon départ, au milieu de mes apprêts de voyage, un exprès avec une lettre pour vous, une lettre et même un livre.

Mais comment faut-il donc faire pour que mon Arc de l'Étoile communique avec votre Bastille, votre Éléphant et votre Colonne ?

Mon innocent messager passe par-dessus les malles et par-dessous la voiture, il arrive place Royale, il monte, on le fait asseoir. Il demeure plongé dans ses réflexions de domestique et considère des statuettes et des médaillons durant une heure. Il s'instruit et perfectionne son

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VICNY. IST

éducalioli. Sa conscience ùlaiL en repos, il avait donné le livre et ]a lettre. La lettre n'avait rien, je crois, de ih'sagréable. Elle vous priait de ne point me laisser partir sans nouvelles de cette affreuse fièvre. Pour le livre, je vous priais de le faire remettre à M. Vacqueriedont je ne sais pas l'adresse. Quant au domestique, il ne demandait qu'un mot qui lui fît savoir l'état du jeune malade.

Il revient sans réponse.

Je ne savais qu'en penser. Je lui fis répéter six fois les détails de son ambassade. J'espérai un moment qu'il mentait et n'avait pas été chez vous, mais il décrivait la maison presque aussi bien qu'un somnambule. On ne pouvait douter de lui.

Je partis donc convaincu que votre inquiétude était telle, qu'on n'avait pu rien vous dire, rien vous donner.

Et cependant peu après étant dans mon cabinet d'étude, sous mes vieux chênes, dans mes vieilles tours, à deux cents lieues d'ici, j'ai appris par un ami que votre cher enfant était parfaitement guéri. Victor me l'a confirmé.

Que penserons-nous maintenant des fatales destinées de cette lettre et de ce livre? Est-il certain qu'ils existent? Où passent-ils leurs tristes jours? Ont-ils été emportés par la jolie petite bête du bon Dieu qui se perdait dans vos dahlias et vos tubéreuses? Sont-ils couchés sous une tapisserie ou brûlés entre les grands chenets noirs? Sont-ils réduits en cendres au milieu des petits canards bleus qui faisaient ma joie en jasant le soir ? ou bien n'y a-t-il pas à votre porte un dragon qui

intercepte tout ce qui doit vous causer quelque ennui ? Je crois au dragon.

J'y crois, mais je le braverai en portant moi-même les trois livres que je vous dois, Madame. Voyez, je me sens un peu moins triste que de coutume à l'idée de m'asseoir bientôt près de vous et je vous dis des enfantillages comme si j'avais vos enfants à mes côtés et les voyais à vos genoux tenant vos mains que je vous prie de me permettre de baiser comme eux avec les sentiments les plus dévoués.

ALFRED DE VIGNY

A UN AMI

Jeudi, 14 octobre 1847.

C'est depuis que vous êtes venu me voir, mon ami, que j'ai été pris le 14 septembre d'une douleur insupportable, mais qui m'aurait rendu aussi insupportable qu'elle pour toute personne pensante et parlante. Je ne pouvais pas ouvrir la bouche, j'avais la fièvre, et ne vivais que de bouillons avalés avec peine. — Tout cela causé par la sottise d'une dent de sagesse qui a imaginé de pousser contre la joue les deux derniers crocs qui lui restent à mettre au jnonde. Lorsqu'enfin elle a coupé mes gencives, j'ai été guéri après quinze nuits d'insomnie. J'en ai profilé pour écrire deux poèmes. Je ne suis donc

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VICNY. 129

point fâché de cette retraite. Vous comprenez que je n'aie appelé aucun de mes amis à cet ennui de me voir l'aire mes dents, moi vénérable vieillard de l'Institut.

Léon est revenu avant-hier, et m'a conté votre séjour à Fontainebleau.

Si vous voulez me voir, nous vous écrirons quelques jours d'avance, pour que vous soyez libre de passer ([uelques heures avec lui et d'autres amis.

Tout à vous de cœur.

ALFRED DE VIGNY

A PIULll'I'E BUSONI

Lundi, 8 novembre 1<S47.

Lorsque votre billet m'est arrivé, j'en avais déjà reçu un de M. Gavé S qui me disait la môme chose et repoussait de la manière la plus énergique l'assertion qui m'avait été donnée.

Qui trompe-t-on donc ? et quel est le trompeur ? Quel Iriste spectacle ! quelles misérables et sourdes menées ! — En France, tout homme chargé d'ouvrir les portes y met des verroux.

Voulez-vous venir causer avec nous un soir, comme

1. Maître des requêtes au ministère de l'Inférieur, division des Beaux-Arts.

130 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.

l'aulre jour ? Choisissez le jour où il u'y aura pas de première représentation, je n'accepterais pas ce sacrifice ; mais, d'ici à quelque temps encore, je ne sortirai pas le soir. — Écrivez-moi : je serai tel soir, à huit heures, chez vous, mon ami, et ce sera pour moi un repos et une consolation des douleurs que j'éprouve encore sur les nerfs de la tète. Le soir et la nuit, je souffre horriblement.

Je vous remercie d'avoir pensé à cette bagatelle.

Puisque la Comédie-Française a mis mon nom eu avant, j'espère qu'on aura assez de politesse au ministère pour répondre par une autorisation ou une interdiction officiellement prononcée. Après deux mois de méditation, les familiers du Saint-Office arriveront peutêtre à se décider pour l'auto-da-fé. — J'attends cette bouffonnerie.

Tout à vous de cœur.

ALFRED DE VIGNY

A .AI A DAME LOUISE LACHAUD

Il y a pour ceux qui vous aiment et vous ont vue au berceau une grande consolation à songer que vous avez

1. Louise-Edmée Ancelot, fille des auteurs dramatiques du même nom, mariée, en 1844, au grand avocat C.-A. Lachaud. Voir : Eistoire d'une âme, par Georges Lachaud, Paris, 1888. in-8°.

Jtjvanl les yeux et sous vos regards mélancoliques de yrands horizons et une verdure qui les repose de la vie aux flambeaux ; que votre délicate poitrine respire un air pur et que vous avez autour de vous ce silence et ce calme des chanqis qui nous permettent d'entendre notre àme se parler à elle-même bien longtemps de suite, se 1 ('Cueillir dans des méditations infinies, revenir sur ses sentiments et ses pensées, les épurer, leur donner un but, jouir d'avance de ce qu'elle attend de l'avenir et goûter la récompense anticipée des devoirs accomplis. La grande maladie de la vie, c'est l'ennui. Il nous atteint partout, et nous nous agitons en vain pour le fuir ; nous avons la folie de chercher sans cesse des émotions fausses quand il y a au fond de notre cœur une source plus féconde et plus variée de réelles émotions, de naturelles joies et de félicités véritables.

Je suis heureux de savoir que vous passez quelques heures à lire ces livres que j'écris à de si longs intervalles et dont je ne parle jamais. — Vous aimez Laurette parce que vous auriez parlé comme elle à votre mari déporté à Cayenne. Ces ordres cachetés se donnent encore aux marins. Leur mystère n'est-il pas sombre et terrible comme l'épée de Damoclès ?

La discipline pèse comme la fatalité. Mon cousin, M. de Bougainville, me raconta véritablement ce trait d'un marin qui eut le malheur d'obéir à un ordre du Comité de salut public, de fusiller les prisonniers de guerre. Il faut que vous sachiez, vous, Louise, que toutes les fois que dans ce livre de Servitude et Grandeur militaires, il y n : je, c'est la vérité. J'étais à Vincennes,

132 CORRESPONDANCE d'aLERED DE VIGNY.

lors de la mort de ce pauvre adjudant. Je vis aussi sur la route de Belgique une charrette conduite par un vieux chef de bataillon ; je chevauchais ainsi en chantant Joconde. Pour le capitaine Renaud, c'est un combat qu( j'ai voulu livrer à l'esprit de séide qui nous saisit tro[ aisément en France. Il n'y a pas un ambitieux égoïste qui ne trouve, dans la foule, des esclaves presque fous d'obéissance aveugle. Il faut tâcher de garantir la nation des penchants qui l'ont si souvent égarée, et celui-li renferme pour elle bien des dangers. Ce sont de mauvaises amours qui l'ont prise bien souvent, surtout depuis 1789.

A PHILIPPE BUSONI

Mardi, 29 février 1848.

Jeudi 10 février (combien y a-t-il d'années de cela ?) j'étais à la commission des œuvres utiles aux mœurs, e1 je faisais ce rapport sur les Étrusques ^ :

C'est une œuvre d'un goût exquis, savant et sobre, d'un style pur et concis. — [Elle] rentre dans notre programme, car [elle] porte l'àme au Bien par le Beau. Ei voici pour exemple des vers sur saint ^'incenl de Paul :

Tu présentas la crèche au petit orphelin ; Tous l'avaiont oublié quand l'oubliait sa mère.

1. Poésies, par PliiliiipL- Busoni, Paris, .\hjsyana, 1843, ia-12.

Et j'ajoutais la lecture de ceux-ci que je trouve les plus beaux de vos vers :

Dieu que chanta David et qu'annonça Moïse,

Que Socrate incarna, que Platon divinise,

Qu'Augustin attendrit, que Dante fait vengeur,

Que Pascal éperdu cherche en vain dans son cœur, etc..

Je vis tout le monde ému de ce beau vers, Villemain, Flourens, Saint-Aulaire.

Votre livre fut réservé pour la commission, acheté pour elle. Je ne vous l'écrivis pas, j'aime ce mot : Faire sans dire.

Aujourd'hui s'agit-il de cela ? Je ne sais. J'irai à mon poste jeudi, mes notes sous le bras. — Vous demandez ce que je deviens ? je deviens ce que je fus toujours : Français, citoyen, indépendant de tout Gouvernement; n'ayant rien demandé ni reçu, ni de l'Empire, ni do la Restauration, ni des d'Orléans ; épris de l'étude et de la retraite ; approuvant les Gouvernants quand ils agissent bien, les blâmant sans crainte quand ils font mal.

J'ai payé ma dette à la France par dix-sept ans de services militaires et vingt ans de travaux littéraires. J'écris encore pour elle chaque nuit jusqu'à trois heures après minuit et bientôt j'imprimerai mes ])ensées entières, délivré des censures d'un pouvoir ombrageux et insolent.

Voilà ce que je deviens.

Je vous prie, cher ami, de me venir voir demain, mercredi, de deux à six heures. — Lydia est retombée bien malade, et, depuis plusieurs jours, je l'avais menée

134 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY,

à la campagne, quand a éclaté l'orage que nul ne semble avoir prévu.

Je pense que déjà vous aidez vos amis du Gouvernement provisoire à maintenir l'ordre après la victoire. Nous en causerons, cela me tarde comme à vous.

Tout à vous de cœur.

AU DOCTEUR MONTALEMBERT

8 mars 1848

Vous devez penser comme moi, mon cher Docteur, que tout l'avenir de la France dépend de l'Assemblée nationale. Je me présente dans la Charente, comme sans doute M. Hubert vous l'aura dit. Il m'y a engagé avec un aimable et chaleureux empressement.

Si vous partagez ses bons sentiments pour moi, comme je n'en puis douter, vous voudrez bien m'aider à distribuer ces circulaires ^ et vous les mettrez dans les mains que vous croirez pouvoir m'être sympathiques. Je ne vous en envoie que cent pour vous épargner; j'en

1. Le texte de cette circulaire, imprimée à Paris, cliez Giiiraudet et Jouaust, rue Saint-Honoré, a été publié par M. Jules Claretie dans le Temps du 23 avril 1881 ; nous le reproduisons plus loin, à l'appendice.

ajouterai d'autres encore si vous m'écrivez que cela ne vous est pas trop à charge.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de Madame Montalembert à qui Madame de Vigny me charge d'ofîrir ses compliments les plus affectueux.

Tout à vous, mon cher Docteur, avec mille amiliés.

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