LXXXVIII
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Angoulême, samedi, 29 juillet 1848.
Tel j'étais hier à deux heures et tel j'arrive ce matin à dix heures. J'ouvre mou portefeuille anglais, mon confident et mon ami, je resle seul avec lui, et, dans le silence, je vous écris. Un orage commence à gronder et s'approche. Cette nuit déjà je le sentais à la fraîcheur des vents de l'ouest, qui venaient de la mer et n'iront pas, je crois, jusqu'à Dolbeau, car Poitiers était brûlant à minuit, et je comptais les chambres à coucher ouvertes pour respirer, dans cette triste ville. — Tous les habitants de la voiture dormaient, excepté moi. — Vous savez de combien de choses sensées ou insensées ma tête est pleine et tourmentée ; combien les peines et les félicités réelles de la vie s'y gravent et s'y multiplient à l'infini, à cause de cette folie que j'ai de prétendre à la fois ne rien perdre des souvenirs du passé et tout prévoir, tout régler à mon gré, dans l'avenir. Je craignais, en songeant à la journée, que vous ne nous eussiez caché quelque chose du mal que vous faisait ce temps orageux, et peut-être aussi ce coup que votre tête reçut contre la voiture, et que ne parait qu'imparfaitement votre belle chevelure. Je pensais à la consultation que vous attendiez avec un médecin célèbre, et
je me demandais si son opinion serait celle que je vous donnai, moi, humble Docteur Noir, sur le régime qui vous convient. Mes ordonnances vous semblent-elles trop sévères ? Ne pourrez-vous vous y soumettre ? Chère et gracieuse amie, je vous en prie, croyez un peu plus en moi, comme il m'a semblé que vous y avez cru un instant hier. Vous avouez à peine la délicatesse de votre poitrine ; vous ne souffrez pas même qu'on s'inquiète, et vous grondez par bonté ; je n'en ai le courage que loin de vous, car de près je craindrais vos yeux. Est-ce donc que la délicatesse de l'âme est toujours unie à celle du corps ? Est-ce une loi de votre être qu'il vous faut suivre ? — Je ne sais si l'on gagne beaucoup, chère Alexandrine, à ces courageuses dissimulations. Il est bon de ne pas être par trop résigné. Ceux qui ne se plaignent jamais, par excès de bonté et de dévouement, ou par pudeur de trop occuper d'eux-mêmes, sont tout surpris un jour de voir qu'on s'accoutume à ne plus s'occuper d'eux. On les compte comme n'ayant plus le droit de souffrir ; on les traite comme invulnérables. — Ne vous fâchez pas, je vous en prie, et reconnaissez-moi h droit de vouloir que vous ayez soin de cette santé, dont vous avez besoin pour résister à la vie active qui vous entoure et à la vie mondaine toujours si impérieusement fatigante. — Il me semble que, d'après ce que vous dites de votre bonheur (et sur ce que j'en puis juger), la vie doit vous être d'heure en heure plus chère par tout ce que votre grâce, votre bonté si constante et tout ce que l'on admire de vous et dont on ne doit jamais'i vous parler, attire de tendresses et de dévouement vers
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votre personne. — Je vois encore votre jeune enfant et j'entends son joli petit adieu. Prenez-le, en mon nom, sur vos genoux, mon amie, baisez-le bien pour le remercier d'être ainsi venu se jeter à mon col à mon départ. — Quel amour ! a dit votre bon père. Les enfants ont de ces choses qui me vont au cœur, et, comme un enfant moi-même, j'en suis énui. Un adieu d'ailleurs est toujours triste, et j'entends à l'oreille :
Fare thee ive/l, and if for ever, for ever tJten...
Ce for ever est plus mélancolique encore dans cette langue que dans la nuire, je ne sais pourquoi. Elle a (les sons vagues comme peuvent être ceux des Esprits dans les nuées, et cependant poîw toujours est aussi très doux à entendre. Il faudrait un Grec comme Périclès ou Platon pour choisir entre les deux langues la plus douce et la plus passionnée, n'est-ce pas? — Vous voilà punie d'avoir voulu que je cause un peu avec vous ; en voyageant je le fais plus que je ne veux moi-même.
Deux visites m'interrompent et c'est heureux pour vous aujourd'hui.
Dimanche 30.
Le panorama est immense du haut des remparts d'Angoulême, et s'étend au loin comme celui de Strasbourg et de Constantinople ; mais la mer n'y est pas et j'y ai cherché la rue de Bufîon, où vous me chercherez une chambre noire dans une maison obscure comme celle de Tristan, un cabinet sombre, et autour de tout
cela l'air natal, l'air de Tours, l'air de Marmoutier, l'air de la Loire, et du mail, et des collines chargées de châteaux.
Ce bel orage, je voudrais savoir s'il a porté chez vous ses éclairs et ses torrents? s'il a inondé les angles de la chapelle près de laquelle vous dormez, et les arbres de Dolbeau. — Prenez garde aux serpents. Madame, au bord des eaux ; et s'il en vient un, regardez-le fixement, avec ce regard fier que vous savez, et il vous obéira comme celui de Milton qui appelait Eve Impératrice du monde. — Je vous demande un peu si ce grand poète avait le sens commun ce jour-là, et ce que pouvait être pour Eve une impératrice? Et cependant cela ne lui déplaisait pas, elle comprenait que le serpent, symbole de la sagesse, de la science, de la prudence, prévoyait qu'il existerait un jour de belles impératrices. Oîi est ma bibliothèque de Paris? je relirais avec vous le quatrième chant. Mais où êtes-vous vous-même et que lisezvous ? dites-le-moi un peu. Grondez-moi encore un peu aussi pour avoir écrit une comédie, et fàchez-vous bien fort pour que je vous apaise.
Mon Dieu ! si vous saviez comme il y a longtemps que je suis à Angoulême, vous m'écririez pour m'en consoler.
Sérieusement, songez bien à ceci, ce n'est pas dans les rapides instants de conversation que l'on peut rappeler à ses devoirs un cousin criminel ou égaré comme je le suis. 11 faut un discours écrit, au moins un, et les lettres ont cet avantage qu'on ne les interrompt pas par des cris et des exclamations trop vives. J'écouterai reli-
gieuseinent, et je bénirai la main qui me punira, et me montrera le meilleur chemin. Vous savez combien je suis disposé à l'obéissance.
11 m'a élé prédit dans mon enfance que je serais un grand saint et que je construirais une église. Je m'engage à prendre les pierres de Dolbeau, comme on va faire pour Saint-Julien. — Dites-moi le jour où vous recommencerez votre lecture actuelle pour la quatrième fois, depuis le premier volume jusqu'au troisième ; j'en suis très jaloux. La seule chose qui me calme, c'est que vous voulez pendre l'auteur, et que j'ai bien de la peine à vous l'enlever des mains quand vous vous préparez à l'étrangler.
Lundi, 31 juillet.
J'ajoute un mot à ce volume de Mémoires pour vous prier de dire à Monsieur votre père que rien n'approche du calme de cette ville antique d'Angoulême, qui sendîle vivre encore à l'époque où François P'" naquit dans son château. — Si j'ai quelque chose d'important à lui écrire, qu'il ait bien l'assurance que je n'oublierai rien de ce que nous avons dit et rien de l'attachement et de l'estime que je professe pour lui. — Je me reproche (car je passe ma vie dans les regrets et les remords), je me reproche de n'avoir pas prié Madame votre mère de vous mettre au piano comme les petites fdles; je n'y ai entendu ni vos mains ni votre voix. C'est mal à vous, et je vous ferai gronder pour cela. Je n'ai pas insisté, reculant toujours devant les deux
choses les plus importunes de la vie : une demande ou une question. — Cependant à présent je vous prie de me dire pourquoi je ne vous ai pas entendue, et si vous ne me répondez je le demanderai à votre maman. — Lydia aime tout de la Touraine, et se loue sans cesse de l'accueil charmant de votre famille et de la mesure si parfaite et si délicate de vos parents, qui ont si bien su ménager les terreurs perpétuelles de sa mauvaise et désolante santé.
Si vous êtes aimable, vous me répondrez à Blanzac (Charente), poste restante.
Demain peut-être nous irons au Maine-Giraud.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, mardi, 8 août 1848.
En recevant votre lettre du 4.
Oui, oui, c'est l'hiver, mon amie, je le veux aussi. Cet orage, c'est le premier frissonnement de l'hiver qui va me ramener à Tours. — Que le dernier mot de votre lettre soit le cri de toute votre vie, et puissé-je vivre assez pour l'entendre sortir souvent de Aotre jolie bouche et en être la cause! — Oui, j'accepte et signe tous vos traités, Alexandrine. Je rachèterai ces dessins d'un en-
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 143
fant par des vers sur un album, comme par exemple ceux d'une certaine traduction de Bornéo et Juliette^ par moi, que Mademoiselle Mars savait par cœur et disait admirablement. Je ne sais où ils sont, il est vrai ; je les crois à Paris, dans quelqu'un de mes portefeuilles ; mais si on me les envoie et s'ils ne sont pas brûlés avec Babylone, je les écrirai. Ils commencent au moment où Roméo, qui allait emporter de son triste caveau sa belle Jidietie vers la vie heureuse, se souvient qu'il est empoisonné et dit :
Faut-il quitter cet ange à la porte du ciel ?
Aimerez-vous la scène que vous rappelleront ces vers ?
Ou bien encore ceux-ci :
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur aiment à se plonger
Viens y cacher ta vie et ta divine faute !
Mais non, vous n'aimez pas ceux-là. Je suis sur celle montagne justement aujourd'hui.
Ou peut-être, pour l'amie de votre chère Élise, ceux (|iie j'écrivis lors de la mort d'un poêle :
1. Tragédie en cinq actes et en vers, par Emile Deschamps, pour ks trois premiers actes, et Alfred de Vigny, pour les deux derniers, reçue à la Comédie-Française, le 15 avril 1828, et non repré-' sentée.
144 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VKiNY.
Jeune homme au cœur d'acier, adieu pour cette vie.
Je regarde ta mort et je te porte envie,
Car tu meurs à cet âge où le cœur jeune encor
De ses illusions conserve le trésor ;
Comme, aux jeux du marin, le soleil des tropiques
Se plonge tout ardent sous les flots pacitiques
Et, sans pâlir, descend dans son nouveau séjour
Aussi fort qu'il était dans le milieu du jour.
Ou d'autres encore, si vous ne voulez de tout cela. Il y en a que je ne dirai qu'à vous, qu'à vous. — Et puis vous garderez les mauvais dessins pour les brûler de votre main blanche devant moi, c'est convenu.
Oui, je vous écouterai chanter, et je serai seul à vous entendre, et j'aurai l'orgueil de croire que je vaux bien pour vous un salon. Mais si vous faites vos conditions, amie prudente, je fais les miennes aussi. Chantez et causez tour à tour; que votre chant et votre esprit alternent; oui, chantez la musique adorable dont noNs parlions, mais ne l'interrompez pas comme ces beaux oiseaux qui commencent un air délicieux et n'osent pas l'achever. — Au reste, ce sont là des questions d'avenir et de présence réelle, et jusque-là l'insuffisance des lettres vous satisfait-elle? Pour moi je les voudrais plus sincères qu'elles ne sont, telles par exemple que serait la conversation continuée et écrite, telle qu'elle fut durant mes dernières heures à Tours.
Oui, bien vrai, je suis parti! comme vous dites; j'ai tous les courages, puisque j'ai eu celui-là. Croyez-vous qu'il m'eût été possible si j'avais été seul?
Vous ne m'avez pas répondu sur les choses qui me tenaient au cœur, comme par exemple : si vous suivez
mes ordonnances et si vous avez consulté un autre que moi, celui que vous deviez voir à Tours. Et au lieu de me rassurer sur vous-même, vous m'excommuniez encore pour ce péché véniel de Quitte pou?' la peur.
Eh ! mon Dieu ! je ne prétends pas défendre cette bagatelle, mais je ne désespère pas de vous prouver que le fond en est plus grave que vous ne pensez. Il est bon de corriger des Othello sans amour, comme il s'en est trouvé souvent en France ; et de montrer une vengeance de bon goût, qui est en même temps une noble et généreuse protection, un pardon, et une réparation. Du reste, chère méchante Alexandrine, la bulle d'excommunication que vous lancez (et que j'ai provoquée pour parler de riens, de futilités, et pour dire autre chose que ce que j'avais à dire) , cette bulle sévère m'est précieuse, ainsi que tout ce qui vient de votre belle main, quelque cruel que ce soit, mais je la garde en me réservant d'en appeler à notre premier concile. — Jusque-là, que votre gracieuse Majesté
Ne se mette pas en colère, Mais plutôt qu'elle considère
qu'il est bien rare d'avoir à son côté un ange gardien qui détourne les mauvaises pensées avec énergie, et que ce qui arrive souvent c'est de faire comme les Musulmans qui, devant saluer, avant leur prière, le bon ange assis à leur droite et le mauvais ange assis à leur gauche, commencent par le mauvais ange. — Un jeune Turc m'en a expliqué les motifs en me lisant le Coran. Je vous les dirai un jour si vous êtes bien sage.
146 CORRËîSPONDANCE D*ALFRED DE VIGNY.
Mercredi, 9 août 1848.
Plus je relis voire lettre et plus je vous en veux dej me tourmenter et de m'attrister ainsi, chère âme tour-j mentée que vous êtes vous-même. Ne pouvez-vous me parler autrement ? i'0!<5 le pouvez. — Sur combien de choses qui me sont chères vous gardez le silence, sans 7j être fœxée! — Faut-il pas encore que je vous pardonne, moi qui ai tant à vous pardonner déjà, ma belle et capricieuse amie ! — Allons ! ne vous révoltez pas, ne relisez pas; oui, c'est écrit; il y a: pardonner/ Vous êtes très coupable envers moi. Convertissez- vous, corrigez-vous, confessez-vous à moi, Aotre vrai directeur, le meilleur, allez, croyez-moi; celui qui ne demande qu'à absoudre. Mais dites tout, à votre prochaine confession, c'est-à-dire votre première lettre, et donnez-moi occasion aussi de parler le même langage ; car sans cela ne craignez-vous pas de perdre ce qu'il y a de plus intime, de plus intéressant et, je crois, de meilleur dans l'âme d'un ami ?
lu août, jeudi matin.
Vous aimez donc ceci? cette sorte de journal? El moi aussi 1 cela fait illusion, il semble qu'on vive ensemble.
Hélas ! jamais les vertes collines d'Irlande n'ont éclaté de plus belles couleurs que nos collines françaises chargées de vignes, nos prés arrosés de ruisseaux, et nos petites montagnes couronnées de chênes... Hélas I jamais un soleil plus ardent ne les a éclairées, et pas
une feuille ne tombe des grands frênes et des ormes, qui étalent insolemment leur immense éventail... Hélas! c'est l'été. Et nous qui avions presque cru à l'hiver !
La campagne est-elle pour vous une suite de visites, et un chapelet de salons où vous allez dire un ave ? — S'il en est ainsi, je vous plains.
Pour moi, je ne lui pardonne son immobilité, son éternité impudente, sa fraîcheur et ses rajeunissements annuels sur les tombes de ceux qu'on aime, qu'en faveur de son silence et de ses magnifiques horizons. La solilude est sainte, je ne cesserai de le répéter comme ce Stello que vous aimez. Elle me permet d'écouter mes idées, de m'entretenir de mes plus chers souvenirs, et, si vous vouliez, je vous pourrais confier de meilleures choses que ce que je vous écris dans ce langage irréprochable.
Pourquoi? Hélas! dit Stello. Conformons-nous aux lois. — Pas de titres sur nos lettres ! J'espère que mon nom, pour être plus court, n'en est pas plus petit. On est ici fort démocrate.
A PHILIPPE BUSONI
Au Maine-Giraud, près Blanzac (Charente).
Vendredi, 11 août 1848.
Si vous saviez, mon bon ami, comme on est surpris de recevoir un billet d'un ami intime comme vous, qui
148 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
VOUS croit tout près de lui, quand on voyage depuis si longtemps, vous vous reprocheriez de n'avoir pas prié votre cher Philippe, à votre place, de traverser ma rue. Il aurait appris que, depuis le 3 mai, jour où j'avais conduit ma chère malade à la campagne, je n'ai pas passé une heure de suite à Paris. J'ai reçu votre lettre du 7 juillet en Touraine, où elle m'a suivi, m'apportant une consolation aux inquiétudes que j'avais pour vous, et en même temps un profond sentiment de douleur des cruelles journées que vous avez passées, — Je voudrais vous savoir résolu à quitter votre infâme quartier à tout prix. Je voudrais qu'il vous fût possible de persévérer dans votre résolution de ne pas laisser dans ce cratère la jeune beauté de quinze ans pour qui nous avons frémi, et que son jeune frère défendait avec vous. Il me semble avoir entendu Madame Busoni, leur spirituelle et tendre mère, me parler souvent de son pays. Elle en venait seule. — Je voudrais penser qu'elle y retourne avec son trésor, son fds et sa fille, pour quelque temps. — Il ne faut pas se le dissimuler, voici l'assassinat qui revient dans nos mœurs comme au temps des italiens Médicis et des guerres de religion ! Les armes lâches comme le fusil à vent, et la balle empoisonnée sont remis en usage. Paris, qui donne ou peut donner le trône momentané aux factions, semble maudit et destiné à être le cirque où bien des bêtes féroces vont se déchirer. — Il faut écarter les femmes de ces horreurs, si on en a l'occasion. — Vous ne sauriez croire combien je fus surpris de ne plus rencontrer, hors des barrières de Paris, ces visages sombres
OU haineux, au regard de loup, qui le remplissent à présent! Mais en avançant sur les grandes routes, combien je mesurai l'étendue de noire misère de Paris, à l'étonnement que me causa la vue des belles campagnes ! Partout les moissonneurs de Léopold Robert assis sur leurs gerbes, de beaux vieillards en longs cheveux blancs, entourés de leurs vigoureux enfants la serpe à la main, et souriant à leurs grands bœufs surchargés d'épis, aux voyageurs qu'ils saluent, au soleil qu'ils bénissent! On ne désespère plus de la France, quand on voit que, malgré nos malheurs, ces populations saines sont au travail et vivent en paix, en santé, en force; seulement indignés contre Paris, gardant leurs meules l'arme au bras, et traquant les malfaiteurs fuyards comme des bêtes fauves dans un rayon de trente lieues de Paris. — Plus loin la paix et le travail, et la joie des moissons et des vendanges! C'est ce que je vois en ce moment même chez moi, dans ma chaumière du Maine-Girmid. Nos blés sont tous dans les granges ; je fais établir et perfectionner une distillerie d'eau-de-vie, puisque nos raisins produisent le cognac le plus pur, et vous pouvez m'écrire comme à P. Courier: à Alfred de Vigny, vigneron. Je viens au secours de nos laboureurs et de nos métayers dont je rends les maisons plus saines en y mettant des parquets de bois de chêne, et dans ce beau pays de soieries [?] de prés verts, de frênes, de chênes et de collines plus vertes que celles dont l'Irlande est si fière, j'achève de rétablir ma pauvre Lydia, qui me charge de vous dire qu'elle a bien partagé vos angoisses de trois
jours. A la suite de celte longue fluxion de poitrine que vous savez, elle voulait rester tant qu'iraient ses forces dans mon cher et désolé Paris; mais un mois entier sans sommeil lui donna une fièvre qui devint un commencement de fiè\Te cérébrale. Je ne pouvais plus résister.
La dernière fois que j'ai assisté à une séance do l'Académie Française fui le 28 avril. Depuis ce temps je n'en ai pas eu plus de nouvelles que vous, n'étant, par ces temps-ci, eu correspondance avec aucun de mes confrères. On s'est trompé en vous disant que je ne faisais point partie de la commission. >'olre travail préparatoire avait été fait, et, comme je vous l'ai dit alors, je m'étais réservé le rapport sur votre ouvrage, et l'avais tait de manière à attirer des approbations très vives sur ce recueil qui, disais-je, comme je le |)ense: porte l'àiue au bien par le beau. Je lus à la commission le fragment sur saint Vincent de Paul, où il y a ce vers sur l'orphelin, dont la mémoire me suit en Angoumois :
Tous l'avaient oublié quand l'oubliait sa mère.
Et l'on applaudit vos vers sur ce dieu :
(jue Dante fait vengeur, Que Pascal éperdu cherche en vain dans son cœur.
J'espérais que la sensation de celte lecture ne serait pas entièrement évanouie; j'espérais que les membres de la conunission. pour qui ce rapport fit acheter et
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. loi
distribuer votre livre à nombre égal à celui qu'ils forment (à sept), le liraient et en jouiraient autant que moi. — C'est vous qui me donnez la première nouvelle de ce jugement, car j'ai donné ordre chez moi, à Paris, qu'on m'envoyât ici toutes les lettres, mais jamais les circulaires imprimées, sans quoi j'aurais des volumes à la poste. Je vois bien, cherami. pour la millième fois, qu'il ne suffit pas d'avoir le droit pour soi et qu'il faut encore un avocat. Croyez-moi, ne vous occupez plus de cela, et dites comme Alceste :
... Je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose , Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause.
Si VOUS apprenez quels livres on a couronnés, écrivez-le-moi, je vous prie.
En tout cas, j'attends une lettre de vous qui me fasse savoir que vous avez la mienne ; autrement je serais inquiet de ne pas voir les communications rétablies tout de suite entre nous.
.l'avais votre réponse, je vous savais sain et sauf et nous voyagions ; je n'avais pas le temps d'écrire. Souvent j'ai cherché dans les journaux votre nom parmi ceux des consuls en Italie ou en Espagne ; c'est là ce qui serait à envier pour vous. xMais quoi! les républiques modernes voudront-elles être ingrates comme les antiques républiques? — Votre médaille de bronze, que si peu ont mérité de recevoir et qui ne vous a rien valu que sa valeur, doit être un reproche pour ceux qui ne vous recherchent pas pour vous jmcr d'accepter des emplois pareils à ceux dont je parle.
152 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
Brizeux m'a écrit de Rome. Je lui ai répondu qu'à sa place, libre et célibataire, j'irais comme volontaire servir sous le roi de Sardaigne, dont j'aime l'héroïsme et la persévérance.
Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY
Embrassez bien votre brave enfant de ma part.
A MADAME LOUISE LACIIAUD
Septembre 1848.
Voyez donc comme une jeune mère a raison d'avoir du courage et de ne craindre ni le chemin de fer, ni le vendredi, ni même le treize du mois, chose bien plus grave. Vous êtes arrivés à bon port et Georges se livre avec ardeur à la culture des soldats de plomb, ce qui montre combien le séjour de la campagne lui a été profitable. Si je passe l'hiver à Paris, nous lui prouverons que les soldats de plomb repoussent dans la terre des pots de fleur, pour peu qu'on les arrose. — Je remercie votre grâce d'avoir été voir jouer ce petit proverbe en fidèle messagère, et je suis sûr que votre jugement est le véritable. Les habitudes du drame ont appesanti et attristé souvent le jeu des acteurs de comédie. Ils y portent presque malgré eux des intentions trop tragiques.
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 153
Au Théâtre-Français, j'ai vu et vous verrez, si vous en avez le courage, un comte Almaviva funèbre comme Hamlet, et un Bazile conspirateur et grossier de peur d"ètre comique. Mais la nature des acteurs est si merveilleusement souple qu'un mot de l'auteur les rend à la vérité, quand il sait le dire on les ménageant.
Je n'ai pas encore eu le temps d'aller voir votre petite belle-sœur couleur de rose, à la grille de son couvent, mais j'irai peut-être après-demain en même temps que chez un de mes cousins qui est le directeur du séminaire. Je ne vais jamais à Angoulême qu'avec répugnance. J'aime Paris ou la vraie campagne, la solitude silencieuse au milieu des vastes horizons ; mais jamais je n'ai pu soufTrir une ville de province. Les plus grandes ne peuvent avoir pour conversation qu'un commérage de voisins qui s'observent, se coudoient et se blessent toute l'année. Ne venez-vous pas d'éprouver comme moi à la campagne que le travail est en même temps de la bienfaisance et répand sur chaque journée un très doux sentiment? Je fais bâtir et cultiver à la fois, et chaque jour, depuis un an, je remplis d'ouvriers les cours de ce vieux manoir, les hangars et les champs. J'ai fait deux mariages dans les gens de ma maison. Les maladies de leurs enfants viennent quelquefois de leurs logements, je m'amuse à faire parqueter leurs chambres. A quoi serviraient tant de bois de chêne? Les ouragans les renversent et moi je les emploie ainsi. Vous venez de quitter vos églogues et vos bucoliques de cette année, mais il faut que je reste dans mes géorgiques.
A MADAME ANCELO T
... Écrivez-moi donc quelques mots sur Louise*? Craignez-vous encore la délicatesse de sa poitrine et les fatigues maternelles, et ces excès de dévouement qu'elle a toujours et qui font trembler ceux à qui elle est chère ? Je lui écrirai après que vous m'aurez donné de ses nouvelles. Vous avez, j'espère, rendu à une santé complète cet être charmant qui a tout naturellement apporté au monde, en y venant, cette vertu que l'on n'inspire à d'autres qu'avec tant de peine : l'abnégation. Mais vraiment, je désire bien qu'elle ne pousse pas cette qualité jusqu'au martyre et ne se laisse pas tout à fait dévorer par ses deux jolis enfants comme un beau pélican qui a le col penché sur l'épaule.