Madame Dorval, morte le 20 mai
3. François Génin, philologue français, alors chef de la troisième division : Sciences et Lettres, au Ministère de Tlnstruction publique et des Cultes ; son édititin de la Chanson de Roland était sur le point de paraître.
Je reçois très directement à présent et très exactement l'IllusU-ation eljexous rends grâces d'avoir pris ce SI >in. C'était une douce coutume pour moi que de lire touh's les semaines quelque chose de vous. Je montre à Lydia les coquetteries parisiennes de votre courrier et je les lui lis, ce qui vaut mieux encore, car vous êtes intarissable et rien de vous ne m'est indiflérent, même ce que vous jetez au vent avec dédain.
Vous avez, dites-vous, une place pour mon écriture. Gardez-la-moi. Je vous prierai, quand nous nous reverrons, d'y mettre quelques fragments d'un ouvrage qui, je pense, ne lardera pas trop à paraître. Il y a même quelque chose qui avec une gravure ne serait pas sans charme. A mon retour, nous en parlerons. J'ai des lettres de Brizeux qui est toujours à Florence. Sa mère s'y est rendue aussi avec un de ses frères qui avait besoin de votre air d'Italie pour y guérir sa poitrine blessée qui crache le sang.
Brizeux n'est pas heureux, cela me fait de la peine et vous en fera aussi, quoi que vous en disiez. Pour Auguste Barbier, je crois que c'est son bonheur qu'il cache en cachant sa vie. Quel malheur qu'il n'ait pas suivi la veine indignée et fière de la Curée et la Cavale. Mais il a toujours en lui son talent, et un moment de mauvaise humeur le fera sortir. J'ai toujours pensé qu'il avait près de lui quelqu'un qui lui mettait un éteignoir sur la tête quand il s'enflammait.
— Eh bien ! que dites-vous donc ?
Je voudrais bien savoir pourquoi nous ne gâterions pas notre petite romaine d'enfant? Je suis assez d'avis
des Anglais qui donnent tout à ce bel âge, fêles, fleurs, compliments, adorations et même la liberté.
Ils parent les jeunes personnes comme des jeunes femmes et leur permettent plus de conversations qu'on en admet en France. Tous les bonheurs, toute la joie possibles à l'âge de la plus fraîche et do la plus pure Ijeauté !
Parbleu, comme je suis assurément à ses yeux un vénérable vieillard, j'en veux profiter pour être un flatteur tout à mon aise et en sûreté de conscience et a'ous ne m'en empêcherez point, c'est ma seule façon d'être courtisan.
La toute-puissance d'une adolescence si belle, je la reconnais et proclame son droit divin.
Pendant que je vous écris, ma bonne Lydia, qui m'a chargé de vous serrer la main, va voir un chœur de jeunes filles qui vendangent des grappes grosses comme celles de la terre promise. Elle se porte si bien en respirant cet air pur et chaud, que je remercie Dieu de m'avoir laissé assez de bon sens et de sagesse pour garder cet ermitage où je chante comme Guillaume Tell et Rossini : Asile héréditaire.
Tout à vous de cœur.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS Au Maine-Giraud, dimanche, 10 novembre 1850.
Par exemple, chère Alexandrine, je voudrais bien savoir ce que cela vous fait que je sois à la campagne ou à Paris, vous qui êtes située dans le juste milieu de mon voyage, et que j'ai l'honneur de voir un quart d'heure en passant. Que vous ayez quelque plaisir à jaser avec moi, cela n'est pas absolument impossible, et je connais quelques belles petites madames qui ont ce goût d'une façon très décidée et très prononcée ; mais, quand je ne suis pas là elles font comme vous, elles ont d'autres causeurs, danseurs, nageurs, chasseurs et plus ou moins cousins; je les approuve et les honore. J'ajoute que je les imite. En ce moment (c'est-à-dire le moment de votre dernière lettre, moment qui n'est déjà plus), vous semblez fort attentive à la lecture : ce n'est toujours pas à une de mes lettres, dont vous oubliez la moitié et c'est toujours la meilleure; mais enfin vous lisez. Vous jetez et vous reprenez Chateaubriand, puis vous l'abandonnez avant la fin de ses onze volumes S Voyons, que vous a-t-il donc fait? N'est-il
1 Mémoires d'otdre-lomhe, Paris, E. et V. Penaud frères, 1849- 1850, 12 vol. in-S"; le dernier : Supplément à mes Mémoires, est annoncé dans la Bibliographie de la France du 5 octobre 1850.
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pas assez occupé de lui-même, ne se pose-t-il pas assez dans une attitude dédaigneuse en toute circonstance et supérieure à toutes choses? Les femmes aiment infiniment ces poses magnifiques. N'a-t-il pas assez soigné d'avance son tombeau? n'est-il pas vrai qu'il en a été le saule pleureur toute sa vie? Il lui faisait de tendres visites sur le bord de la mer, et l'un de ses plus naïfs admirateurs me disait un jour, comme un trait d'originalité charmant: « Monsieur, il est allé cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'a pas été faire visite à sa sœur âgée, malade et pauvre, qui demeure quelque part sur celte route-là. » On me contait cela dans la voiture noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade. J'espère qu'il s'occupait assez de toute la comédie de sa vie, et du dénouement, voire même de l'oraison funèbre. — Comment, ingrate, vous n'applaudissez pas? Après tant de peines prises pour les spectatrices? Tous en êtes à Lamartine? Aimezvous beaucoup des confidences faites à l'univers?
C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
A'ous pourriez dire cela à Lamartine, vous savez c»' vers-là comme Célimène. — Lui, il admire tout le monde et adore tout ce qu'il a vu, là comme dans son Histoire de la Révolution. Ce n'est pas qu'il pense ce qu'il dit, mais, comme il est encore un peu en scène, il veut être poli avec les autres personnages qui se costument déjà dans les coulisses pour reprendre leurs rôles. Dites-moi lequel des deux s'aime le plus, et
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déleste le plus ce qui n'est pas lui-même? Ou Chateaubriand, qui mord de tous côtés, ou Lamartine, qui encense et caresse tous et toutes? Je crois vraiment qu'il y a plus de personnalité, d'égoïsme, dans cette caresse éternelle et générale, et une froideur plus complète. — Vous avez donc connu les bonnes femmes qui le grondaient. Disent-elles et pensent-elles, comme lui, qu'à quinze ans il était beau « comme la statue de l'Adolescence »?
J'ai deux petites promenades à vous proposer, chère belle amie. Si vous voulez prendre mon bras, il ne tient qu'à vous. Mon oncle anglais, le général Bunbury, est gouverneur de la Jamaïque, où il m'invite à déjeuner ; et je reçois en même temps une lettre d'un de mes amis, ministre russe et chambellan aide de camp de l'Empereur, qui m'invite à dîner à Tiflis en Géorgie pour voir la guerre poétique des Circassicns. Il n'y a rien de plus simple que cette partie de plaisir, dit-il. De Marseille, en trois semaines, je serai à Constantinople, plus huit jours à Rediat-Kal (vous saurez que c'est le jardin du Caucase) ; je passe la Grotte de Jason, j'arrive à Tiflis, je dhie chez mon ami russe et j'y loge, je remonte le Volga en bateau à vapeur, j'assiste à la grande foire de Novgorod, je passe par Moscou, et je reviens par Saint- Pétersbourg et la Baltique jusqu'à la rue des Écuriesd' Artois. — Êtes-vous prête? je vous prends en passant, vous et les deux Hectors. Le second, en conscience, devra s'appeler Astyanax si nous visitons Troie. Si vous hésitez, nous attendrons, chère amie, que les ballons omnibus soient perfectionnés, ce qui ne peut tarder.
et en trois heures nous ferons ce petit tour d'Europe et d'Asie Mineure. — La grotte de Jason et une Toison d'or, c'est bien séduisant. — Mes amis me croient toujours disponible, n'est-ce pas curieux? moi qui suis en ce moment comme le dieu Terme, les pieds dans la terre, enfoncés jusqu'aux genoux, mais la tête ailleurs, je l'avoue, très près du ciel quelquefois ; tout le monde s'en croit près, vous savez. — Pour vous, amie, qui ne me semblez guère moins immobile, le jour n'approche-t-il pas cependant de votre entrée à Tours pour les plaisirs de l'hiver, et tout ce qu'on nomme de la sorte? Avertissez-moi un peu d'avance, je vous prie, afin que je sache où continuer noire conversation, toujours brisée, et qui m'est toujours chère. Mon amie, vous êtes pour moi la plus charmante apparition du monde, mais en vérité bien rare.