‹ CorrespondanceChapitre 7 sur 112 · AU COMTE DE MONCORPS · texte numérisé non relu

AU COMTE DE MONCORPS

Fait à huit heures du matin Pour TOUS ramener, mais en vain.

Vous aimez, cher ami, les vers à la douzaine

{Douzaine, par respect, car j'aurais dit centaine,

En ne faisant parler que mon juste courroux) ;

Eh quoi ces vers, Moncorps, vous en contentez vous ? (Athalie)

Je vous en fais ici, mais puisse cet exemple

Yous montrer la raison, vous mener à son temple,

1. Le comte de Moncorps avait été le camarade d'Alfred de Vigny à la pension Hix et ces premiers liens, resserrés aux compagnies rouges de la Maison du Roi, où l'un était mousquetaire et l'autre gendarme, puis au 5' régiment de la Garde royale à pied, s'étaient transformés en amitié. Le billet ci-dessus, écrit à la suite

Vous y loger s'il peut malgré laversion

Que vous semblez avoir pour l'habitation.

Ces vers sans harmonie, et ces rimes blessées ^

Ces discours sans liens, ces petites pensées

Ont donc pu vous séduire ! 0 que je crois d'esprit

A celui qui vous fit goûter un tel écrit!

Qu'il fallait que sa voix flexible, harmonieuse

Trompât avec douceur votre oreille trompeuse,

Pour que de tous ces riens vous fussiez enchanté.

Jamais je ne vous vis d'un tel zèle emporté ;

J'admirais vos yeux bleus et vos vives prunelles

D'où jaillissait la joie en vives étincelles,

Et vos gestes fréquents et votre teint rougi

Teint sur lequel des vers l'amour avait agi !

Quelle honte! grand dieu ! cette divine flamme.

Ces petits vers ont pu l'arracher à votre âme ?

Non, je n'y veux pas croire et j'aime mieux penser

Que votre tendre cœur s'était senti blesser

Par des verres meilleurs pleins du jus d'une vigne

Que je préférerais même aux vers de Lavigne,

Ou bien par les beaux yeux de quelque aimable objet

Ou bien par le courroux de quelque vain projet.

Laissez-moi cette erreur, elle m'est nécessaire

Tant j'ai besoin pour vous d'estime bien entière,

d'un entretien où les deux amis ne s'étaient pas trouvés d'accord, a été publié par M. le \icomte de Savigny de Moncorps qui le conserve dans ses souvenirs de famille.

Trente-sept ans plus tard, le 16 mai 1863, Vigny, souffrant, écrivait à son ami malade: « Je vous plains et je gémis de n'être pas en état d'aller m'asseoir prés de votre lit et vous serrer la main avec cette bonne amitié de frère d'armes qui fait que je suis, comme alors, tout à vous. »

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