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Des vers ainsi construits, car je parle des miens

Et même en poésie. Hélas ! si vous saviez

A quels dédains cruels vous vous exposeriez

Si votre opinion de la sorte égarée

D'auteurs un peu connus se trouvait entourée.

Ce rire dédaigneux, farouche et sans pitié

Que ne tempère pas l'indulgente amitié

Viendrait vous interdire, ou le triste silence,

Plus dur que les éclats, armerait leur vengeance ;

Ou si l'un d'eux plus doux sachant vous distinguer

Voulait sur votre auteur un peu vous haranguer,

Il vous dirait : « Monsieur, sachez de moi la haine

Que nous professons tous pour les vers faits sans peine ;

Le vers le plus obscur d'un auteur sérieux

A plus de vrai mérite et vaut plus à nos yeux

Que l'inutile amas de légères paroles

Qui forme le tissu de ces œuvres frivoles

Qui sans rien peindre au cœur cherche à nous éblouir

Qu'on dit vers fugitifs parce qu'ils sont à fuir. »

Adieu, Moncorps, soyez à ce discours sensible Moi, je vais déjeuner et puis lire la Bible.

A VICTOR HUGO

3 octobre 1823.

J'ai reçu, mon cher Victor, et avec plus que du plaisir, votre aimable lettre. J'ai tardé à vous répondre parce que l'ordre que nous venons de recevoir de partir pour l'Espagne m'a donné quelque occupation. A pré-

sent que je sais que j'ai encore plusieurs jours à moi, j'en profite pour vous dire adieu et causer un peu de notre chère poésie.

C'est une chose infâme que la littérature, je commence par là, et ce qui me le fait dire, c'est d'entendre autour de moi tout ce qui se dit de M. de Lamartine. Il est toujours mal jugé et tantôt on le prend trop haut, tantôt trop bas. On dit que vous tous l'avez excommunié. Je ne puis le croire. Cela me rappelle les cris que l'on jeta parmi nous lors des premières Méditations ; par combien d'applaudissements les avons-nous élouffés ! Je n'ai reçu à son sujet aucune lettre de 7ious ! J'ai lu attentivement, à plusieurs reprises et seul, ses deux derniers ouvrages^ et je veux vous dire ce que j'en pense pour savoir avec lequel de vous je me serai accordé. Je ne veux d'abord parler que de l'ouvrage, je vous dirai ensuite deux mots sur l'auteur. Je parierais que vous ne les avez pas assez distingués, vous êtes trop près.

Socrate est un ouvrage très bien composé et auquel on ne peut refuser une poésie grave et majestueuse. Je veux bien que Platon en ait fait une partie, tout cela est plus beau par les vers, et il y en a d'une sévérité mâle qui ma ému, et l'émotion ne se trompe jamais. Mais Psyché est trop longue et sans grâce, elle interrompt un puissant intérêt, et si l'auteur voulait mettre les tableaux de Raphaël, il fallait en choisir un, celui qui avait le plus de rapport avec le moment, l'immortalité de l'âme. Je renoncerais pourtant difficilement à ce

1 . La Mort de Sacrale, poème, et Nouvelles Méditations poétiques.

CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY. o

rayon de poésie qui pénètre dans le cachot, mais je voudrais l'épurer. Il y a là un poignard, une goutte de bien mauvais goût, mais les deux gouttes pour les dieux me paraissent d'une grande beauté.

Je trouve que Lamartine a manqué son ciel comme tous ceux qui en ont fait, car nous ne connaissons que le malheur. Je n'aime point les âmes qui se fécondent et Phédon est par trop anacréontique. Quel parti notre grand Soumet eût tiré de ce grand sujet! Il m'en avait un jour confié le projet. Son plan était admirable, et il sera peutêtre forcé d'y renoncer ; ce Socrate ébauché fera peutêtre trop de bruit pour qu'on ait l'air original en le traitant. Les sots iront toujours chercher le germe de ses beautés dans un hémistiche de l'autre. Je pleure tous les jours cette tragédie, je la pleure avec les larmes de la postérité.

Quant aux Méditations, certes l'ensemble est fort inférieur aux premières, le ton est désuni et on a l'air d'avoir réuni toutes les rognures du j)remier ouvrage et les essais de l'auteur depuis qu'il est né. Je ne puis pas croire qu'il ait présidé à cet arrangement, et certes, il n'a pu penser qu'une scène de son Saiil balançât celle de Soumet^. Je ne vous parle pas des incroyables fautes qui se trouvent souvent, je veux les donner à

1. Le Saûl de Soumet, tragédie en cinq actes, avait été représenté au second Théâtre-Français, le 9 novembre 1822. — Pour Lamartine, il s'agit de VApparilion de l'ombre de Saïuucl, supprimée dans les éditions récentes des Nouvelles Méditalioiis, dont elle était la dix-huitième. Ce fragment comprend les deuxième et troisième scènes du second acte de son Saûl, écrit en 1818 et publié pour la première fois, entièrement, dans le tome III des Œuvres complètes de Lamartine, Paris, chez l'Auteur, 18G0-186G.

l'imprimeur ; mais dœis la danse céleste ils s'élancent est ; un peu fort, et le branle de ta lame, et un rocher qui surplombe. Cependant, et je le dis en vérité, je ne crois pas que M, de Lamartine ait rien fait qui égale les Préludes et les dernières strophes surtout, Bonaparte et le Chant d'amour. Il y a en général dans tous ses ouvrages une verve de cœur, une fécondité d'émotion qui le feront toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs. Il ne lui reste plus qu'à l'être avec l'esprit par la pureté et avec les yeux dans les descriptions. Venons à l'homme. C'est ici que je vais baisser comme lui. J'ai de mauvais pressentiments de cette alliance avec les libéraux, de cette séparation de nous; après avoir vu que le Faubourg Saint- Germain, désenchanté de son premier malheur, l'avait un peu délaissé, n'a-t-il pas voulu se faire un succès avec l'autre parti, et se faire pour celui-là une seconde infortune mais dans son genre, mais moins sentimentale que la première? Tout cela serait bien étroit, mais tout me l'annonce. Dites-moi ce que vous en pensez.

J'ai bien d'autres choses à vous dire. Je ne sais si Emile* ou moi nous vous avons parlé de M. de Sorsum ^•, c'est un de vos admirateurs, un homme plein de simplicité et de mérite, un de mes parents et beau-père de M. de Monllivault^. Il m'écrit de Paris où il est, tout

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