CXXXVIII
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, le 25 janvier 1853.
Voici un abus de pouvoir abominable que vous commettez, ma belle cousine. Vous êtes la plus injuste des nièces en accusant votre oncle d'être bavard. J'avais, au contraire, espéré qu'il serait indiscret, et je lui trouve l'innocence d'une colombe. Je lui avais écrit toute une petite gazette du soir pour répondre à ses questions, afin que ce fût une sorte de circulaire pour nos parents, amis, alliés et connaissances; et je pensais que sa première action serait de vous la lire. Il semblait même me le dire en me parlant de votre absence pour quelques jours au château de Champ-Ch... où il vous écrivait.
Ce fut le 23 octobre de l'an de grâce 18o2 (autrefois, il y a un siècle, comme vous savez) que mon cousin, votre oncle en un mot, m'écrivit pour me demander si ma présentation, annoncée dans un journal, avait eu
lieu le 10 octobre, et quelles étaient les paroles échangées de part et d'autre.
Je lui répondis jadis, le 30 octobre de la même année, que, comme je connaissais le prince Louisrs'apoléon depuis quatorze ans, je ne lui avais pas été présenté du tout ; mais qu'apprenant à Bordeaux que j'étais encore dans mon ermitage, il avait bien voulu en témoigner un plaisir assez vif, et que j'avais reçu de lui l'invitation de dîner chez lui à Angoulême; que je m'y étais rendu le 10, et qu'après la soirée je l'avais accompagné au bal de la ville. Quant aux paroles échangées de fart et d'autre, comme elles ont été fort nombreuses et que j'ai, par caractère, une longue habitude de silence et de réserve sur toute chose tant soit peu particulière à quelqu'un; comme cette disposition native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où le silence est une consigne; comme cette coutume s'est accrue encore par un long séjour en Angleterre et mes rapports avec les Anglais dans leur pays et le nôtre, il en résulte qu'il y a sur mon caractère une double enveloppe de taciturnité qui fait que j'aime à parler des idées et des sentiments, jamais des personnes. Étant donc orné de ce triple défaut, il m'a été absolument impossible de me livrer aux plaisirs de l'anecdote comme tel journaliste de ma connaissance qui l'aurait multipliée par vingt mille exemplaires et embellie de quelques agréments.
Ayez donc la bonté, chère Alexandrine, de me dire d'abord si vous avez lu la lettre que j'écrivais à votre oncle mon cousin. Ensuite, quand je serai sûr de ne pas
me répéter, chose que je considère comme une grande infortune, je chercherai si j'ai dans la mémoire quelque chose à ajouter à cette gazette des temps passés. Vous ne m'avez écrit que le 5 décembre pour me demander les mêmes choses; j'ai, en vérité, pensé que mon cousin, votre oncle bien-aimé, vous devait tout dire et qu'il se chargerait de la réponse, que je n'avais qu'à le laisser faire. Mais voyez donc, dans quel siècle d'airain vivonsnous? on ne peut compter sur les faiblesses de personne, pas même sur le bavardage !
Le temps présent, s'il vous intéresse, n'a qu'une chose à vous faire connaître de moi : c'est mon immobilité. Après cette interruption de cloches et de canons, mon couvent a refermé sur moi ses gonds de fer et je suis revenu m'asseoir près d'un lit de malade; lit dont la bonne et patiente habitante ne peut encore être transportée même dans la plus douce voiture. Tout est prêt pour le voyage dès qu'il se pourra faire ; et vous savez que la plus douce station pour nous sera celle de mon air natal, que vous respirez et que je vous envie.
Je n'écrirai pas plus longtemps, je suis fatigué. Hier, plus inquiet que de coutume, j'ai passé la nuit debout; et, ce matin, j'ai vu le lever de l'abominable aurore que je hais, parce que je l'ai vue trop souvent venir s'asseoir au chevet des malades, à côté de moi.
Conservez-moi, malgré mes désordres de conduite dans cette existence que je vous raconte, un peu de bonne amitié ; et pour vous bonne année !
268 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
A PHILIPPE BUSONI
Mercredi, 10 août 1853.
Et VOUS aussi, mon ami, vous êtes à la campagne. — Je vous en félicite. La poussière des maisons abattues et de celles que l'on élève à leur place a peu de charmes je pense pour votre chère enfant dont vous voulez toujours être inquiet malgré sa force, sa jeunesse, sa beauté qui s'unissent pour vous rassurer. Mais votre cœur a trop d'imagination. Il faut bien que vous en souffriez. S'il y a des arbres, des prairies et des sources où vous êtes et un air pur et frais comme celui qui règne ici autour de mes fontaines, vous lui donnerez, j'espère, tout ce que vous croyez devoir ajouter encore à cette santé précieuse qui ne cesse d'occuper vos regards et vos pensées. Vous avez bien raison de vous livrer à vos tendres préoccupations paternelles et à tout ce qu'elles apportent de consolation et d'espoir. Pour moi, mon ami, je viens de passer deux mois bien cruels; car Madame de Vigny a été atteinte tout à coup d'une maladie des yeux qui est devenue en peu de jours si violente que j'ai craint qu'elle ne perdit la vue. A présent encore, elle ne peut lire ni écrire et son œil gauche n'est pas guéri. Cette nouvelle et désolante souffrance a été bien combattue, suivie et soignée. J'ai à me louer des médecins, mais
elle a eu beaucoup à souffrir de la rigueur des remèdes qu'il a fallu faire. Elle a passé dix nuils sans sommeil qui lui ont donné de violentes attaques de nerfs et font porter à la tôle et au cœur ce sang indien dont on ne peut calmer les accidents et qui se jette sur les yeux. C'est une grande affliction dont j'essaie de la distraire et qui redouble l'assujélissement où je suis dans mon exil volontaire.
Votre reproche est fort injuste et vos calculs sont inexacts, mon cher ami, je vous ai écrit le 24 décembre fort longuement. Vous m'avez répondu le 5 janvier dernier très brièvement et une seule fois (et non deux fois comme vous le croyez) que le docteur Blanche dont on annonçait lamort était bien celui d'Antoni. J'en ai gémi pour cet ami toujours errant, pour celte âme toujours en peine. Vous m'annonciez votre reine Catherine.
Je vous avais dit le chemin qu'elle devait suivre pour venir ici et je l'attends encore, quoique vous m'ayez dit, il y a sept mois, qu'elle était toute prête à partir. Qui la retient donc, cette belle dame ? Ne trouvet-elle pas le chemin de fer digne d'elle? Nous lui ferons faire un coche de son temps, si vous voulez. Il me servira pour ramener à Paris ma pauvre malade et les deux femmes qui ne la quittent jamais : sa femme de chambre Esther et sa fille, qui depuis trois ans est ici pour la seconder, au sortir du couvent, où on l'a fort bien élevée. Elle m'aide à faire de longues lectures à la maîtresse de la maison, et, quand elle prend ma place, je me retire dans ma cellule et je fais de longues écritures pour moi seul.
On me racontait un jour un mot curieux d'un procureur général à qui l'on faisait remarquer qu'un prévenu politique avait été oublié onze mois en prison. Il compte sur ses doigts depuis un jusqu'à onze et s'écrie : « C'est ma foi, vrai ! Dieu ! comme le temps passe ! » Il ne croyait pas qu'il y eût trois semaines.
Vous le justifiez parfaitement à mes yeux. C'est la vie de Paris qui cause ces distractions. Il n"était pas si coupable, puisque vous m'avez assuré le 5 janvier qu"un de vos amis allait vous apporter le dictionnaire du patois charentais que j'attends. Vous allez dire aussi : comme le temps passe! n'est-ce pas?
Auguste Barbier aussi m'a écrit qu'il allait m'envoyer une nouvelle édition de ses satires et des chansons. Je ne me iîgure pas trop ce qu'elles peuvent être, mais toujours est-il que la poésie n'y peut manquer, venant de lui.
.J'ai reçu beaucoup de livres ici. Je les lis mieux, et d'un esprit plus calme que je ne l'eusse fait à Paris, et j'écris en silence dans les intervalles de mes inquiétudes nouvelles. Je crains les médecins et je ne cesse de me tourmenter des erreurs qu'ils peuvent commettre, comme je vous l'ai dit. Lorsque je crois qu'ils se sont trompés en quelque chose, je me reproche leurs oublis ou leurs fautes, et j'ai des remords pour eux, qui n'en ont jamais et qui ont à peine des regrets. Rien n'est plus cruel que d'avoir le sentiment de notre ignorance en présence de la maladie de ceux qui nous sont chers. Est-ce donc un mystère impénétrable que la médecine, et ne devrait-on pas nous l'enseigner dès l'enfance dans les classes, et
exiger un cours de médecine avant celui du droit? Quelqu'un de mes amis s'est trouA'é sur un vaisseau dont les deux médecins périrent en un jour; cinq cents hommes se trouvèrent sans secours, ayant une épidémie à bord. A l'armée, en voyage, ne sommes-nous pas dans la même situation ? L'éducation devrait armer l'homme contre les coups du destin, et ceux-là sont bien à craindre près d'une femme.
A PHILIPPK BUSOXl
Jeudi, 26 janvier 1854.
.T'ai attendu pour vous répondre que ma chère Lydia fût debout ; vous ne sauriez croire ce que c'est que cet état capricieux. Vous vous êtes imaginé l'autre soir qu'elle était guérie? Le lendemain, elle a été gardée au lit pour dix jours, avec des souffrances qu'elle nous cachait avec soin dans la soirée. .Je ne sais quel jour vous donner qui ne vous gêne pas, mais choisissez-le vous-même, et je ne sortirai pas ce soir-là. Voulez-vous lundi soir (30) ou mardi ou mercredi (l^"" fév[rier] on 2 fév[rier] ^)? Choisissez, mon cher ami, mais écrivez-lemoi tout de suite. Je n'inviterai personne, pour que nous puissions causer librement et longtemps autour du