Le 24 décembre 1852 était un vendredi
lade, je vous l'ai dit si souvent. Comment le répéter et à quoi bon ? Tout est mystère dans la santé des femmes, Madame Busoni vous le dira, et il est aussi douloureux d'en parler que de les voir souffrir. Deux médecins m'ont déclaré qu'ils craignaient certains accidents subits, et qu'en ce moment Madame de Vigny ne pouvait, sans danger, voyager dans aucune sorte de voilure.
Peut-être bientôt en sera-t-il autrement, je ne le sais pas et je l'espère, je n'épargne aucun soin pour rendre heureuse une personne aussi parfaitement bonne, et j'attendrai le retour de sa santé dans mon cabinet des champs jusqu'à ce que je puisse faire retourner mon portefeuille dans mon cabinet de Paris, car la différence n'est pas grande de ma vie de citadin à ma vie d'ermite, c'est toujours à peu près, dans quelque maison que ce soit, la vie d'un frère hospitalier.
Je ne puis donc rien dire sur mon retour. Peut-être bien irai-je seul à Paris, pour peu de jours, dans un moment où je ne croirai pas comme aujourd'hui ma présence nécessaire. Vous auriez bien dû m'envoyer le numéro de TlIJustration qui renferme cette j^oifjnée de main que vous m'avez donnée ^
1. Dans son Courrier de Paris du 31 juillet, Busoni avait annoncé la «huitième (sic) édition des œuvres complètes» de l'auteur de Cinq-Mars, « revues avec un soin de la forme et un respect du public devenus bien rares aujourd'hui ». Il ajoutait: « Peut-être voudra-t-il enfin accorder à l'admiration du public ce qu'il a refusé jusqu'à présent aux supplications de ses amis. Le philosophe Epictète pouvait se dire : « Abstiens-toi » ; le poète Virgile n'en avait pas le droit : est-ce que les inspirations du génie n'appartiennent pas à son époque avant de devenir le patrimoine de tous le3 temps ? »
2r;8 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.
Elle aurait tenu lieu des lettres, car la dernière que j'ai reçue de vous était (le croiriez-vous ?) du 29 juin 18S2. C'est le 13 juillet que je vous ai répondu, et depuis rien de vous ne m'est venu. Faites donc que je sache ce que l'Illustration a dit sous votre plume. Je ne savais même pas si vous aviez mes nouveaux volumes. TOUS ne m'en avez rien dit.
Ce qui m'imporle à présent, c'est de connaître votre sentiment tel que vous l'avez exprimé. Je vous avais prié de ne rien me laisser ignorer de ce que voug publiez. Si dans quelque autre journal, un feuilleton vous laisse plus de place que riUustration oîi les lignes que vous écrivez ont tant de peine à circuler à travers les pieds et les roues des gravures, pourquoi ne pas jeter à la poste pour moi un de ces feuilletons que l'on imprime au delà du nombre voulu ?
Je reçois tous les jours des lettres de mes amis, aucun ne m'a dit un mot de votre souvenir imprimé. De quel mois, de quel jour ? Je l'ignore. Vous me demandez si je l'ai lu. comme si quelqu'un dans ce pays recevait V Illustration.
Celle de Londres m'est envoyée souvent, celle de Paris, jamais, et quant à nos amis, aucun d'eux ne s'est avisé de m'en instruire. Vous attendiez peut-être cela d'eux et vous aviez raison de les laisser faire. A leur place j'aurais aimé écrire : Voici quelque chose que notre cher Busoni a dit de vous ; mais cette prévenance attentive est bien rare et ne se rencontre que dans les âmes qui trouvent du bonheur à rechercher ce qui peut plaire à l'esprit et au cœur de ceux qui leur sont chers,
CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY. 2M9
Je vois avec peine que chacun de mes amis se plaint à moi de ne plus voir les autres. Qu'y faire ? C'est la 'vie de Paris. Les hommes mariés sont envahis par leur famille; les garçons, toujours hors de chezeux.se disent de leurs amis les plus intimes : Il est là, à ma porte, j'irai demain et ce demain recule toujours. Auguste Barbier a perdu son père qu'il n'a pas quitté et qui était presque aveugle et en enfance. C'est un devoir bien douloureux qu'il a courageusement rempli et dont la délivrance lui aura cependant coûté bien des larmes. Je n'ai pu me résoudre encore à lui écrire ces banalités que l'on dit tous les jours en face de la mort.
Un docteur Blanche* vient de mourir aussi ; j'espère que ce n'est pas celui d'Antoni, mais je voudrais le savoir de vous. Cela m'inquiète pour cet homme de mérite, si courageux et si bienfaisant. Une chose me rassure, c'est que le journal disait : le docteur Blanche père. Ce n'est peut-être pas le même, le nôtre, qui fut refuge de tant d'hommes de lettres et en rendit plusieurs à la raison. Ce fut lui qui guérit Madame de La Valette, folle des terreurs de cette nuit où elle sauva son mari. Le pauvre Antoni perdrait un père plus que Barbier n'a fait ; un guide, un soutien , une boussole qui remplace sa volonté écrasée par la maladie.
Avant le printemps qui vous doit amener et auquel
1. Le docteur Esprit Blanche était mort le 5 novembre 1852 , dans la maison qu'il avait fondée à Passy et qui était depuis queliques années dirigée par son fils, le docteur Emile Blanche. Sur sa tombe, Antoni Deschamps et le docteur Jules Béclard prirent la aarole.
260 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
je crois peu, je serai ravi de voir arriver la reine Catherine. Je vous ai dit sur quelles messageries il la faut embarquer (aux soins de M. Sazerac, à Angoulême, par les voilures de la rue Notre-Dame-des-Victoires), elle m'arrivera tout droit chez moi et y sera reçue avec un grand respect par un ermite fort studieux, pour qui aucune de ses lettres ne sera indifférente, mais qui lui demandera la permission de lire surtout ce que vous avez écrit.
Les belles-lettres auront-elles jamais plus belle occasion de reprendre la parole qu'étouffait la tribune avec ses cris et ses hurlements ? C'est l'heure du silence que choisissent les rossignols. Chantez encore ce Dieu
Que Pascal éperdu cherche en vain dans son cœur.
Et dans ce bon et sensible cœur que vous avez, mettez après l'image de votre belle Romaine, de sa mère et de votre fils, celle d'un ami véritablement dévoué qui s'appelle :
ALFRED DE VIGNY
Madame de Vigny me charge de vous dire combien elle est touchée de l'intérêt que vous prenez à sa désolante santé.
Donnez-moi un renseignement qui me manque, la première fois que vous irez comme moi rôder dans les bibliothèques publiques.
Existe-t-il quelque part un vocabulaire du dialecte ou plutôt du patois angoumoisin des Charentes et de la Saintonge des anciens EcoJimiens et des Santoiu ? Vous
CORRESPONDANCE d'ALFRED DE YIGNY. 261
me ferez plaisir vraiment si vous n'oubliez pas cela entièrement.
Adieu, mon cher ami, adieu aussi l'année 1832.
Encore une feuille qui tombe De la couronne de nos jours.
Où est la femme aux grands yeux bleus qui disait ces vers-là un soir, assise entre Lamartine et moi ? Elle est, je crois, en Orient, près de la terre de Sapho.
ALFRED DE VIGNY
AU DOCTEUR MONTALEMBERT
Mardi, 28 décembre 1852.
J'ai à vous parler, mon cher et aimable Docteur, d'un pauvre garçon qui à force d'être épileplique est devenu fou et idiot tout à la fois. S'il revient jamais à Blanzac, on m'écrit qu'il assommera infailliblement sa femme et son père. Il serait bon de leur éviter ce désagrément. Car il me semble qu'il existe des maisons où il peut être placé pour tous convenablement. Vous ferez une bonne action si vous l'allez voir à l'hôpital d'Angoulème où il est en ce moment. Vous le connaissez, il se nomme L..., est maçon quand il peut l'être et imbécile en toute saison. Comme ses bras et ses jambes ont travaillé chez moi assez longtemps, je m'intéresse à lui et le vou-
drais voir soigné et gardé avec les malheureux idiots ses pareils.
S'il est bon que je fasse pour lui quelques démarches, dites-moi près de qui. Voici une autre mission plus riante. Il existe dans Angoulême une rue des Ravins (ou Rampe peut-être) où demeure un mouleur de plâtre, de statues, bas-reliefs.
Je voudrais savoir s'il a des statuettes de la Vierge. Il m'en faut une de la hauteur de cinquante-cinq centimètres.
En vous promenant, la canne à la main, voulez-vous voir et m'écrire un mot. — Nous allions partir et tout était prêt, une voiture allait m'être envoyée de Tours à Poitiers au-devant de nous, quand Madame de Vigny est retombée malade et M. Delafond dit qu'en ce moment toute voiture lui serait dangereuse. Vous en savez comme moi les tristes raisons.
Pour moi, je suis soutenu par la devise d'Épictète dans toutes sortes de résignations : Souffre et abstiens-toi.
Adieu, cher Docteur.
ALFRED DE VIGNY
A EUSÈBE CASTAIGNE
Mardi, 28 décembre 1852.
Je voudrais bien savoir de vous, Monsieur, s'il y a au inonde un vocabulaire du dialecte ou patois de la Cha-
rente ou de l'ancien Angoumois. On l'a cherché pour moi à Paris, peut-être assez mal, mais enfin très inutilement.
- Ayez la bonté de m'écrire un mot qui m'apprenne qu'elle est la meilleure et la plus nouvelle traduction des Commentaires de César, et si vous avez le texte en regard.
Voilà pour aujourd'hui mes deux seules questions. Selon votre réponse, Monsieur, et si vous pouvez me prêter l'un ou l'autre de ces deux livres, je les enverrai chercher à la bibliothèque que vous mettez de si bonne grâce à ma disposition, mais je vous les demanderai seulement l'un après l'autre, pour ne pas abuser de votre complaisance.
Mille compliments empressés.
A MADAME LOUISE LACHAUD
Janvier 1853.
Si Georges était venu dans la Charente, il aurait trouvé une population tout à fait d'accord avec lui. Nos paysans qui, depuis 1848, n'ont jamais considéré le Président que comme leur Empereur, ont été surpris qu'il eût tardé quatre ans à régner. L'année dernière, vers le mois de novembre, quand ils l'ont vu menacé par une partie de l'Assemblée nationale, ils ont formé des corps
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francs pour aller le délivrer à Paris. Sans le 2 décembre, ils allaient partir. Il y a je crois quatre ans que j'écrivais à votre bonne et spirituelle mère que la Charente n'est autre chose qu'une Vendée bonapartiste. En effet, à j chacune des élections, les cent quatre-vingt-quinze com- ' munes qui m'environnent ont voté : oui, à r unanimité, et le prince Louis-Napoléon était encore à Londres, | quand ici on le voulait élire représentant. La Charente, lui disais-je, boit son eau-de-vie dans le verre de la^ grand'mère de Déranger. j
Qui vous a dit, chère Louise, que j'avais eu une entrevue avec lui dans son voyage vous a dit une vérité très simple, très officielle, très naturelle aussi, car je le connais depuis quatorze ans.
Pendant son séjour à Bordeaux, il a appris que j'étais encore chez moi à la campagne, en a témoigné un vif plaisir et, en arrivant à Angoulême, m'a envoyé une lettre qui m'invitait à dîner chez lui avec l'évêque d'Angoulème, les ministres qui l'accompagnaient et quelques personnes notables de ce pays et à venir au bal de l'hôtel de ville avec lui. C'était le 10 octobre et tout cela s'est fait comme il l'avait dit. Je l'ai retrouvé pour moi ce qu'il était à Londres, aussi simple, affectueux, amical dans ses entretiens réitérés et prolongés toute la soirée, aussi calme que s'il n'eût pas entendu le bruit du riomphe qui l'entourait, cherchant le vrai de toute chose et le jugeant avec impartialité, le même enfin que je l'avais connu dans l'exil, seulement un peu plus mélancolique et sachant déjà ce que pèse le pouvon suprême.
Pour moi, je suis revenu le lendemain rêver dans ma cellule, où j'ai repris mon froc et mon capuchon: je n'ai rien dit ni rien écrit à personne de ce long et sérieux entretien. On ne saura de ce que m'a dit le Président que ce que l'Empereur en racontera lui-même.