‹ CorrespondanceChapitre 77 sur 112 · A MADAME ANCELOT · texte numérisé non relu

A MADAME ANCELOT

Il y a près de mon ermitage des couvents de jeunes I personnes qui me viennent demander des pièces à lire et à jouer pour des distributions et dans des soirées ; mais, il faut qu'elles soient sa?is amour et sans hommes. Sans hommes, me voilà un peu en peine, cependant nous cherchons tous ; une jeune personne était là avec ses quinze ans et sa mère. On était ravi d'abord de toutes les jolies figures de femmes dont on allait savoir les aventures, de toute cette galerie de portraits imaginaires. Où pourrait-on, disais-je, trouver un cours de morale plus sérieux et plus charmant à la fois et qui enseigne mieux la résignation et le sacrifice dans les trois grandes époques de la vie? — On lisait Marie ^. — C'était bien difTicile à jouer, un rôle de Mademoiselle Mars! qui oserait! On passe, on me demande si l'on peut jouer, si l'on peut lire une autre pièce intitulée : Deux jours '^. J'étais loin de la table, et je déclare, de l'embrasure d'une fenêtre et tout en prenant du thé

1. Marie, ou les trois époques, comédie en trois actes, en prose, par madame Ancelot, représentée pour la première fois, à la Comédie-Française, le 11 octobre 1836.

2. Deux, jours, ou la nouvelle mariée, comédie en trois actes, mêlée de couplets, par madame Ancelot, représentée pour la première fois au Vaudeville, le 28 novembre 1831.

i27 i CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.

qu'on peut la lire sur-le-champ et la petite personne commence. Me voilà pris et les femmes mariées me regardent un peu de côté et personne n'osant interrompre ni souffler de peur de faire comprendre qu'il y avait là quelque chose qu'il ne fallait pas conqarendre.

Et moi qui, à mesure que cette petite voix de pensionnaire avançait, me souvenais ou croyais me souvenir qu'il y avait une certaine petite explication entre une vierge mariée et sa tante 1 Quand elles se sont trouvées seules, j'ai frémi comme un criminel, j'ai cru voir arriver un mot que j'ai retenu et que disait avec un tact exquis, Mademoiselle Brohan, la reine-mère, la fondatrice de la dynastie des Brohan.

Hélas ! si vous saviez comme ma chasteté était alarmée^ chère amie ! Je me disais : on va me prendi"e pour un tentateur et il va arriver un événement, la mère de la lectrice va me foudroyer si elle arrive à ce mol qui la fera tomber morte.

Enfin, ma chère, êtes-vous fenmiel Je toussais, je regardais l'heure et pas de visites à espérer. Ce qu'il y avait de pis, c'est que l'intérêt avait pris tout le monde, et quoi qu'on en eût et, comme on ne savait pas si bien que moi le grand mot. la petite novice allait de confiance en avant. Je m'attendais à une catastrophe. Et pas du tout, j'ai été sauvé. Le mot n'y est plus. On a passé le fleuve sans se noyer, sans m'y noyer aussi, sans même se mouiller, si ce n'est un peu aux i^aupières vers la fin. Dieu soit loué et l'imprimeur qui a volé à Ma^ dame Mongrolle son petit mol si vrai et si sérieusement féminin.

Mais voilà bien autre chose. 0 perversité humaine 1 Le danger passé, je le regrette ce mot et je le redemande, et je vous dénonce l'imprimeur; car enfin je ne l'ai pas rêvé, il y était, et je vois encore l'éventail et le geste qui l'accompagnait, ce mot dit d'un air magistral... Je ne crois pas cependant qu'il soit, dans une autre pièce du même auteur, une autre situation pareille. Si vous connaissez celte femme charmante qui a écrit ces comédies, et qui n'en parle jamais à personne, même le jour où elles sont applaudies par tout le monde, demandez-lui de ma pari des renseignements sur ce mot qui m'a fait courir tant de dangers et que je cherche encore. Par exemple, quand je l'aurai retrouvé, je ne le donnerai pas à comprendre à des petites fdles.

A PHILIPPE BUSONI

18 décembre 1854.

Je VOUS remercie, mon ami, d'avoir fait cette visite. J'aurais voulu vous voir mardi et je vous ai attendu tout le jour. Puisque M. Montigny ^ a de si bonnes intentions, voulez-vous bien lui dire que tous les jours il me trouvera chez moi à deux heures après-midi ; mais que, pour être sûr d'être seul avec moi et de pouvoir causer sans

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