AU DOCTEUR BRIERRE DE BOISMONT
Jeudi, !«'■ décembre 1859.
Infidèle ami qui ne venez jamais me voir, il faut que je vous dise que notre petite Anglaise pâle dont vous avez si bien gardé le souvenir n'a pas été somnambule, elle avait de fréquentes attaques de nerfs et s'étant aperçue que ses tremblements prolongés faisaient peur à la jeune religieuse que j'avais placée près de ma pauvre mère, Cécilia s'amusa deux ou trois fois à se promener dans la nuit et à lui prédire qu'elle serait punie par tous les saints, si elle lui reprochait encore d'être huguenote. Les terreurs de la bonne petite sœur l'amusaient et ce ne fut là qu'un jeu d'enfant. — Ce qui était fort sincère et trop réel c'était une maladie hystérique dont elle a été parfaitement guérie par la naissance de quatre beaux enfants dont elle m'envoie exactement les noms et prénoms et les portraits écrits de sa main qui se plait à les décrire en français, tel que je 1»^ lui ai fait apprendre chez moi. Son mari, Anglais qu'elle rend fort heureux, vient nous voir quelquefois.
Vous voyez, mon savant ami, qu'il n'y a rien là qui puisse vous être un sujet sérieux d'observation, ni offrir une preuve à la démonstration d'un somnambulisme naturel dont il y a d'ailleurs tant d'exemples tous les jours ^
Je pense souvent à vous aller voir parce que je ne cesse d'être votre ami et de regretter nos bonnes conversations. — Ne venez-vous jamais dans nos parages des Champs-Elysées ? — Je crains, en vous allant voir, de vous troubler dans vos devoirs douloureux. — Si je savais à quelle heure on est le moins importun, j'irais un jour vous dérober une de ces matinées de délibéralion philosophique qui me sont chères avec des hommes tels que vous. — J'aurais voulu vous appeler cette nuit à deux heures après minuit, pour vous faire
1. Le docteur Brierre de Boismont préparait la troisième édition de son livre Des Hallucinations ou Histoire raisonnée des apparitions,' des visions, des songes, de l'extase, des rêves, du magnétisme et du somnambulisme et aurait voulu joindre l'observation dont il est question ici à celles qu'il rapporte dans le chapitre consacré aux hallucinations dans le somnambulisme naturel. On trouve, à la page 22 de cette édition, un fi-agment d'une autre lettre de Vigny : « Il y a deux sortes de rêveries, celle des faibles et celle des penseurs. Oui, la rêverie mène au vague des idées les pauvres âmes qui ont le désir de la pensée et qui sont amoureuses d'elle, sans pouvoir l'atteindre et lui trouver une force solide et complète. Certes, son labyrinthe est dangereux à ceux qui n'ont pas l'œil assez sûr et le pied assez ferme pour trouver leur chemin. Mais la rêverie est le prélude des grandes créations pour les âmes qui portent la retraite, comme saint Jérôme, plus fort au sortir du désert qu'il n'y était entré et reparaissant tout armé et cuirassé de ses grands livres chrétiens. Pour lui, pour saint Jean Chrysostome, pour Descartes, pour Malebranche, pour Dante, pour Milton, pour Spinosa, la rêverie est force, ]tuissanre, santé et même assez souvent longévité. Pour eux la solitude est sainte. »
lire, dans un ouvrage sanscrit qui m'occupe, l'idée singulière que se faisaient les Brahmes de la création et de la reproduction des êtres, quatre cents ans avant l'expédition d'Alexandre le Grand.
Écrivez-moi donc un jour : J'irai vous voir aprèsdemain, à deux heures après midi. — Ce sera une petite fête pour moi.
Tout à vous.
ALFRED DE VIGNY
P.-S. — Madame de Vigny, à qui je viens de lire ceci, veut que j'y ajoute que le grand divertissement de notre petite Cécilia était de tirer la religieuse par les pieds, pendant qu'elle dormait et de se poser devant elle, la lampe à la main comme lady Macbeth. Vous voyez, mon ami, que je suis un historien exact.
Lydia se porte bien et vous fait mille amitiés.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Paris, mercredi, 28 février 1860 '.
Vous nous surveillez très bien, je le vois, et il n'y a pas si petite historiette d'un petit journal qui ne vous arrive. L'anecdote du Père Lacordaire pris par un
1. Le 28 février 1860 étant un mardi, la lettre doit être du mercredi 29.
COIIKKSPONDANCE d'aLFREU DE VIGNY. 313
domestique pour un Arabe, ou pour un chanteur de l'Opéra, est aussi fausse que toutes les autres petites sottises qu'écrivent, en riant aux éclats, quelques joyeux garçons à leur estaminet. Étant obligés de parler toujours et ne sachant que dire, ils trouvent bien juste de conter ces sornettes. Le Père Lacordaire, que je connais depuis bien des années, — et depuis le temps où les hommes politiques qui votent pour lui aujourd'hui le nommaient Vabbé romantique et l'abbé démagogue, — m'a envoyé ses œuvres et m'est venu voir dans ce même salon où il avait des conférences avec moi et des poètes qui se nommaient Lamartine, Victor Hugo et Alfred de Musset. Il s'était fait précéder de ses livres et je l'attendais. On m'a très sérieusement et respectueusement annoncé : M. l'abbé Lacordaire; et, au lieu de ce jeune homme pâle qui semblait exténué par les veilles, les macérations et les souffrances de la pensée, j'ai vu sous la robe du dominicain un de ces visages roses et blancs que l'on devait voir, au temps du Petit Jehan de Saintréjà ce dampAbbé que la dame des Belles-Cousines ne dédaigna pas assez. — S'il s'était présenté à notre élection vers 1840, il n'eût pas vu quatorze voix s'opposer à lui*. Toute l'Académie l'eût nommé; excepté ceux qui gouvernaient alors et qui viennent de former pour l'élire une petite coalition comme ils faisaient les uns contre les autres. Rien ne réunit les hommes comme une haine commune.
1. Lacordaire venait d'être élu, le 2 février, en remplacement d'Alexis de Tocqueville, par 21 voix contre 7 à Mazéres, 3 à Camille Doucet, 3 à Léon Halévy et 1 à Henri Martin.
L'élection du Père Lacordaire eût été plus pure sans cet alliage grossier et vulgaire qui reste encore au fond des eaux après la tempête, comme la vase du gouvernement à demi parlementaire de juillet 1830. Lacordaire était digne de n'être élu que pour son éloquence. Dans la situation actuelle, il est élu, c'est-à-dire qu'il est dans la situation d'un enfant ondoyé, et ne sera baptisé académicien que le jour où il aura prononcé son discours en séance publique. Ce jour-là est loin d'être déterminé; il y faut bien des conditions. D'abord : que son discours soit écrit, puis qu'il le communique au directeur qui lui répondra (M. Guizot); puis, que ce second discours soit écrit et communiqué à une commission d'académiciens tirée au sort et préposée à lexamen, et qui doit, au sortir de la lecture, attester à l'Académie Française que les deux discours ne renferment rien qui soit contraire à la morale ou hostile au Gouvernement. Tout cela prend quelquefois, comme ce fut pour moi, neuf mois : ce fut le terme de la gestation du discours de Mole, qu'un écolier de quatrième aurait mieux écrit en une matinée. Cette coutume d'empêcher de siéger jusqu'à la vaine cérémonie publique est particulière à l'Académie Française seule, dans les cinq académies de l'Institut. Un savant comme Cuvier ou Laplace est reçu, prend sa place et sa part aux travaux. Cela vaut mieux, car il est arrivé que dans cette année perdue un membre est mort avant d'avoir pu siéger.
Je ne sais donc pas quand cet innocent spectacle gratuit sera donné aux curieuses roses et blanches
comme vous, qui brûlent du désir de voir un moine blanc et noir ^
Rien de curieux pour moi comme le contraste de ma vie et de l'idée que vous vous en faites. La niaiserie appelée carnaval n'existe pas pour moi. Je suis plus solitaire que bien des moines. Je ne sors que le moins possible dans le jour, et je passe mes soirées à faire des lectures à ma pauvre bonne Lydia dont la vue est sérieusement menacée et que je cherche à consoler de la privation des livres anglais qui lui étaient chers. Je refuse tous les dîners, que j'ai en horreur, et mes amis les plus intimes n'obtiendraient jamais de m'y traîner une seule fois. J'éprouve le sentiment craintif d'une mère qui serait priée de quitter le berceau de son enfant malade. Je donne des distractions et je n'en ai pas, ni n'en veux chercher, si ce n'est dans le travail de mes nuits, qui sont mes refuges et mes forteresses.
Je voudrais savoir quelle amie est en ce moment près de vous, chère Alexandrine, ou quelle parente vous rend quelque chose des soins que vous donnez à tout le monde autour de vous. Toujours est-il qu'il n'y a pas assurément à' opérât ion à vous faire, comme à ce monsieur dont vous deviez accompagner la femme éplorée? Ce qu'il vous faut, ce me semble, c'est le grand air deTouraine, mon air natal, et, dit-on, l'usage de la limonade et des citrons. On l'employa près de moi à Londres, un jour d'hiver où le charbon de terre d'un de mes amis m'avait asphjTcié près de sa che-
1. Lacordaire ne fut reçu à l'Afadémie que le 24 janvier 1861.
minée. J'entendais parler autour de moi et ne pouvais ni faire un signe, ni ouvrir les yeux. — N'est-ce pas cela ? — N'avez-vous pas senti combien on s'indigne dans son cœur de cette immobilité qui nous enchaîne ? Je suis désolé de penser que vous avez aussi éprouvé cette souffrance, mais je vois tant de calme, tant d'ordre, de régularité dans votre gracieux billet et dans votre écriture, qu'il me semble que rien de douloureux ne vous attriste à présent. Je voudrais bien qu'il vous plût, chère amie, d'écrire à côté de la date de vos lettres votre séjour du moment. Je vais probablement vous écrire à Dolbeau pendant que vous serez à Tours. Vous ne me parlez jamais de votre mère, de votre père, de mon cousin, votre mari, de votre fils. Je ne sais où il est élevé, ni par qui, si votre mère est guérie, si personne n'est souffrant parmi vos proches. J'aimerais à me représenter votre vie intérieure. Aucun de nous n'est isolé et comme posé sur la pointe d'une aiguille ; notre vie est toujours appuyée sur quelqu'un, et resserrée par le voisinage des relations de famille, comme un arbre par les branches d'une forêt qui l'entoure, et quelquefois l'étouffé. — J'aimerais à connaître les frênes et les chênes qui vous pressent. — Parlez-moi d'eux, si ma bien véritable affection vous est toujours aussi chère qu'à votre dernier voyage (ou passage), si ancien déjà !
A PHILIPPE B U S G N I
Jeudi, 21 juin 1860.
Un nouvel accident vient de m'affliger. Madame de Vigny vient de faire une chute que personne ne pouvait prévoir ni prévenir, en descendant de voiture près de moi. Elle est blessée à la tête et je viens de passer les nuits à son chevet avec les médecins. Il n'y aura rien de grave, j'en ai aujourd'hui l'assurance, mais des attaques de nerfs continuelles jettent tant de trouble dans ma maison, que ma présence y est très nécessaire. — Toujours garde-malade, vous le voyez, mon cher ami; c'était écrit dans ma destinée, sur un livre que nous lirons peut-être un jour là-haut, si le Bibliothécaire éternel veut bien le laisser ouvert sur un pupitre, comme l'Évangile à l'Église. — Vous me demandez des fragments de mes ouvrages : malheureusement, si j'en détachais une partie, elle ne serait pas comprise et, séparée du corps, n'aurait pas plus de sens que le torse sans tête et sans bras qui est au Louvre.
Je me demandais si vous étiez encore chez vous vers cinq heures de l'après-midi, je croyais que d'autres occupations que celles de ce nouveau journal vous feraient rester chez vous. — Dès que je pourrai sortir en tranquillité d'âme, j'irai vous parler de cette nou-
318 CORRESPONDANCE D ALFRED DE Ylf.NY.
velle entreprise que vous faites et savoir de vous tout ce qui la forme et peut la rendre prospère, quels en seront les rédacteurs habituels et ladirection^. Serez-vous libre entièrement de tout dire dans les questions de goût littéraire et dans vos jugements, c'est ce que je ne vois nulle part, et ce serait une originalité que de se soutenir libre, et impartial, et consacré seulement aux Belles-Lettres. Nous en délibérerons dans peu de jours, mon ami.
Tout à vous.
ALFRED DE VIGNY