André Chénier : Néère et Chromis
306 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VfGNY.
Poésie, bien entendu ; c'est un exercice moins humide que je préférerais à votre place, mais la nuit, en ces jours de flamme, de simoun arabe, de vent du désert qui font que nous sommes ards comme Joinville en Syrie.
Relativemeiit à VAiigleterre, je crois à votre ennui, mais relativement à votre tristesse, j'y crois peu. La nature a bien voulu créer en vous un esprit gai et charmant, tout à fait d'accord avec votre sourire que, par un bonheur particulier, ne dérangerait pas aisément la moue de la mélancolie. — Que le sort en soit loué; dans sa folle loterie il vaut mieux rire en mettant sa main dans l'urne et so moquer du numéro qu'on a tiré que de frémir avant et se lamenter après. — En plongeant dans la mer, vous allez tirer, j'en suis sûr, une perle qui sera un mari parfait. — Profitez du temps qui vous reste pour nager. Songez que la condition de Sirène ne dure pas longtemps et l'Hymen les déteste et leur est très contraire. De cet état charmant et aquatique vous ne garderez que les chants et la mélodie, des larmes et des sourires, plutôt les seconds que les autres, j'espère. Moi qui ne connais que vos sourires et qui en fais très grand cas, je prie pour leur durée. Quand nous les rapporterezvous à Paris, derrière une petite grille de bois peint en vert et qui ressemble au parloir d'un tout petit couvent habité par six nonnes? J'aime infiniment cette grille, je ne sais pourquoi, et j'y place des petites scènes de roman modernes bien gentilles. Cependant je ne veux pas les écrire, ni les dire non plus, ainsi vous ne les saurez pas. ,Te les garde en moi-même, je les regarde dans le
miroir de mon imagination, je les y contemple, je leur souris et puis je ferme les yeux et je me tais. — Quoi, il est vrai que vous vous couchez si tôt f Et comment donc faites-vous pour trouver le sommeil couché là, à côté de vous sur l'oreiller? A l'heure que vous lui donnez, il vient ! Heureuse enfant que vous êtes ! Vous êtes sûre de reprendre lo lendemain vos combats contre les vagues qui vous enchantent et vous font oublier les cités humaines où nous sommes ensevelis. — Lorsque les eaux vous bercent, pensez- vous aux deux enfants endormis dont nous parlions sur la route en regardant, à la gare, les arbres qui nous entouraient? — Moi, je crois très fermement aux deux choses que vous me disiez et dont vous ne pouvez pas vous souvenir plus que moi, je les crois vraies, je crois à l'infaillibilité de vos paroles, de vos résolutions, de vos promesses même el par-dessus tout au charme de toute votre jolie personne.
A PHILIPPE BUSONI
Paris, dimanche, 7 novembre 1858.
Voilà qui est un peu fort par exemple ! — Quoi ! je suis à Compiègne ? — En vérité ? — J'ai grand plaisir à apprendre de vous cette nouvelle. — Je ne m'en doutais point et depuis 1836 je n'ai pas vu ce pays-là. •^ On a vraiment bien de la bonté de m'inventer ainsi
des voyages fort agréables à moi qui ne quitte point ma maison. — Ces chasses ne me donnent assurément aucune fatigue, car de ces invitations et de ces faveurs que l'on me suppose tous les ans, il n'y a pas un mot de vrai et c'est là, tout près, à quelques lieues de Paris, et c'est hier et aujourd'hui, moi vivant, que tout cela se dit, s'affirme ; on écrit peut-être que l'on m'a vu ? — Comment en douter? — Un historien y serait pris, si cela en valait la peine.
Fort heureusement j'étais jeudi à l'Académie Française, vendredi à l'Institut, j'y serai mardi et jeudi encore, comme à l'ordinaire, et, ce soir, au lieu de vous recevoir, je suis chez moi, près de Lydia, lui faisant la lecture d'abord d'un livre, puis de votre lettre et puis je vous écris ceci et vais chez moi, à minuit, écrire pins longuement une sorte de livre.
A présent repentez-vous d'avoir cru les journaux. Quel est-il donc celui qui s'est donné cet innocent divertissement ? Découvrez-moi son existence, je vous prie, et gardez-le-moi si vous l'avez.
Ne craignez jamais que votre charmante enfant puisse nous causer le moindre embarras, elle ne peut apporter autre chose avec elle qu'une heureuse soirée. — Elle nous aurait trouvés ce soir ravis de son arrivée et, comme ma maison n'est que trop bien préparée à secourir toutes les souffrances féminines, elle pourrait même avoir ici sans danger un de ces doux et rapides évanouissements, comme en ont les belles Indiennes deSacoimtala, que votre tendresse paternelle craint sans cesse, mais auxquels je ne crois pas depuis que je l'ai vue si
CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY. 300
bien revenue à toutes ses grâces. — Nous vous prions de choisir un jeudi ou vendredi soir et de me l'écrire. Tout à vous cent fois.
ALFRED DE VIGNY
A PHILIPPE BUSONI
Mardi, 3 février 1859 '.
J'ai été malade, et même au lit, mon cher ami, depuis le 14 janvier. Je suis encore assez souffrant, et la nuit dernière, j'avais la fièvre. Je ne peux pas sortir. Si vous avez le temps de venir me voir, ce me sera une grande consolation, car je suis seul, je souffre, et je ne puis m'empêcher de me fatiguer, en travaillant jusqu'à deux heures après minuit, comme hier. — Je sens que je me fais mal, mais c'est une habitude que je ne puis vaincre, malgré la défense des médecins. Votre conversation sera plus puissante que leurs ordonnances, et, après votredépart, je me résignerai à essayer de dormir.
Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY
Vous aimez à venir de bonne heure, dès huit heures du soir je vous attendrai.
1. Le 3 février 1859 étant un jeudi, cette lettre est probablement du mardi 8 février.
31U CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
Madame de Vigny est toujours au lit. On a craint pour elle une fluxion de poitrine, mais elle est rétablie. Cependant elle ne se lève pas encore.
Vous voyez : malade et garde-malade à la fois.