A BAUDELAIRE
Lundi, 27 janvier 1862.
Depuis le 30 décembre, Monsieur, j'ai été très souffrant et presque toujours au lit.
Là je vous ai lu et relu, et j'ai besoin de vous dire combien de ces Fleurs sont pour moi des Fleurs du bien et me charment. Combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet si délicieusement parfumé de printanières odeurs, pour lui avoir imposé ce titre indigne de lui, et combien je vous en veux de l'avoir empoisonné par je ne sais quelles émanations du cimetière d'Hamlel. Si votre santé vous permet de venir voir comment je m'y prends pour cacher les blessures de la mienne, venez mercredi, 29, à quatre heures. Vous saurez, vous verrez, vous toucherez, comment je vous ai lu ; mais ce que vous ne saurez pas, c'est avec quel plaisir je lis à d'autres, à des poètes, les véritables beautés de vos vers encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés. Vous m'aviez dit que votre lettre officiellement académique était envoyée; c'était, à mes yeux, une faute, et je vous l'ai dit, mais elle était irréparable. Je me résignais à vous voir égaré dans le labyrinthe. A présent que vous m'écrivez que ce n'est qu'un projet, je vous conseille de ne pas écrire un mot qui ait pour but
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 339
de vous faire inscrire comme candidat à aucun des fauteuils vacants *.
J'aurai le temps de vous en dire les raisons très sérieuses, et vous les comprendrez. On se méprend presque toujours sur soi. Sans vous connaître encore, il me semble qu'en beaucoup de choses, vous ne vous prenez pas assez au sérieux vous-même.
Ne jetez pas ainsi au hasard votre nom, votre rare talent, vos actions, vos lettres et vos propos; et surtout venite ad me.
ALFRED DE VIGNY