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Poésie dédiée à Alfred de Vigny

A LOUIS RATISBONNE

Mercredi, 29 octobre 1862.

Vous m'avez attendu, dit-on, très longtemps, cher et aimable ami. Il m'avait fallu quitter ma cellule pour faire interdire cette représentation furtive, subite et déloyale, par un avoué, un huissier, armés de tout ce que la justice et la bonne foi ont de force encore. On m'a trompé et l'on m'a caché les répétitions par crainte de l'œil du maître. Hier encore, le croiriez-vous ? on m'écrivait pour me demander de recevoir chez moi deux des personnages pour les écouter, et l'on savait pourquoi ils ne viendraient pas. C'était cesow-, 29, qu'on me priait de les attendre ^ Ce matin un journal m'est apporté par un de mes amis.

Si vous viviez à Paris, c'est vous que je serais allé chercher. Mais il était tard. Il fallait frapper avant sept

1. Le mercredi 29 octobre 1862, le Théâtre Historique avait rou vert ses portes, sous la direction d'Edouard Brisebarre, pour une reprise du More de Venise avec Rouviére dans le rôle d'Othello. Albert Glatigny débutait par le rôle du Premier Sénateur. Théophile Gautier qui, à trente-trois ans d'intervalle, avait vu représenter le More par Joanny et par Rouviére, disait de ce dernier : Aucun acteur « ne jouera Shakespeare aussi bien, parce que; personne n'aime Shakespeare comme il l'aime. Le spectateur le plus rebelle et le plus choqué de ses façons parfois étranges, ne| lui résiste pas longtemps et finit par l'applaudir ».

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 363

heures un coup que je sais inutile pour ce soir, mais non pour la suite des soirs.

Vous veniez pendant ce temps-là comme l'ami du Monomotapa, me dire :

Vous m'êtes cette nuit un peu triste apparu...

Eh ! dans quelle nuit ne le suis-je pas ? Quel monde est celui où il faut toujours se repentir de n'avoir pas été assez défiant et regretter d'avoir cédé à un mouvement de bienveillance I Je vais m'enfermer avec vos nouveaux petits-enfants ^ Voilà des comédiens qui ne trompent personne et parlent naturellement.

ALFRED DE VIGNY

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