A EUGÈNE CRÉPET
8 novembre 1862.
Si je n'avais été très douloureusement retenu au lil, Monsieur, je n'aurais pas tardé à déterminer le jour où il me serait possible de vous voir et de vous remercier de cet excellent livre* que vous voulez bien m'envoyer.
1. Dernières scènes de la Comédie enfantine. Paris, Hetzel, '18G2, in-8°.
2. Les poètes français. Recueil des chefs-d'œuvre de la Poésie française depuis les origines jusqu'à nos jours..., publiésousla direction de M. Eugène Crépet, Paris, Gide, puis Hacliette, 1861-1862, 4 volumes in-S".
Ces quatre volumes feront à mes yeux une véritable fierre de touche sur laquelle nous éprouverons le goût poétique du temps où nous vivons.
L'immense majorité des hommes du monde, les mieux élevés que l'on a pu (plus encore que celle des femmes), a ombrage et quelquefois horreur de notre langue poétique, croyez-moi, par la simple raison qu'ils ne savent ni l'écrire (bien entendu) ni la lire, chose qu'ils devraient savoir à seize ans, mais qu'on ne sait pas leur enseigner dans les collèges.
Quand même votre Anthologie, que j'aurais voulue intitulée ainsi, ne produirait qu'un poète qui peut-être la découvre ce soir et s'y forme, ce serait de quoi vous récompenser de vos très nobles efforts. Pour ma part, je crois que l'on ne saurait trop vous en savoir gré.
Voulez-vous venir me voir lundi 10 à deux heures, nous causerons encore, Monsieur,
Croyez-moi tout à vous.
ALFRED DE VIGNY
A MADAME LOUISE LACHAUD
. . . Pour vous qui, à la rigueur, auriez le droit d'être moins enfant, vous l'êtes au moins autant et vous employez tout ce que vous avez de forces à demeurer pour
CORRESPONDANCE 1) ALFRED DE VIGNY. 36o
toujours enfermée dans la naïveté du couvent. Vous fermez vos yeux et vos oreilles et vous tâchez de vous cloîtrer dans le rêve charmant de votre cœur de jeune mère. Vous voyez clairement une chaste divinité qui se penche pour vous écouter et qui veille à la manière prudente dont le cheval de votre fils s'est abattu. Vous êtes même, ce me semble, assez familière avec elle et vous m'écrivez qu'elle s'est bien acquittée de sa mission. Vraiment ? Vous êtes contente d'elle ? Ainsi elle n'a fait que son devoir strictement. Votre confesseur ne vous écouterait pas et il dirait :
Comme avec irrévérence Parle des Dieux celle enfant !
S'il se fût cassé la jambe, notre pauvre cher petit Georges, comme fit un jour son parrain à la manœuvre des mousquetaires, vous auriez élé en droit, d'après cette doctrine payenne bien plus que chrétienne, de vous en prendre à la Madone, à peu près comme les Italiennes qui donnent des coups de poing à leur Vierge si elle n'a pas défendu leur mari, le brigand, contre les gendarmes. Je ne vous trouve pas assez catholique romaine et assez respectueuse. Prenez -y garde, à l'avenir, et dites cinq Ave Maria dans cette pensée d'expiation. Vous passez de là à une autre adoration, vous devenez une rivale passionnée de sainte Thérèse et vous tombez comme elle en extase devant celui à qui elle disait : « Quand même vous ne seriez pas Dieu je vous adorerais. »
Eh bien ! tant mieux. Il faut qu'une jeune femme
;](i(; CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.
aime dans le ciel et sur la terre. Je ne répondrai sérieusement à rien ; je ne voudrais pas effeuiller une seule de vos illusions, ni seulement l'effleurer et la faner. Les illusions qui fortifient la bonté et la patience sont des fleurs qui ne peuvent être trop soigneusement arrosées et conservées. Tous vos vœux me sont doux à entendre de votre bouche, parce qu'ils ressemblent à cette affection de votre enfance pour moi que je crois très véritable. Quand vous reviendrez, j'irai vous voir le soir, chère idolâtre I et vous me répéterez tout ce qu'il vous plaira et tout ce que vous vous rappellerez de Vlmitation de Jésus-C/iHst. Je pourrai même vous souffler, car je la sais par cœur depuis mon enfance, et j'ai une mémoire presque infaillible... Mais je vous en avertis, prenez garde de me forcer à laisser tomber sur vos litanies quelque grand coup de raison pareil aux coups d'épée de Roland, qui fendaient un homme et son cheval de la tête aux pieds... J'ai aussi fait voir du pays à bien des abbés et même à des abbesses. J'évite avec vous ces petits duels de controverse, de peur de vous faire du mal sans le vouloir et malgré moi, emporté par les mouvements d'une farouche sincérité, que jamais ni l'éducation sévère que vous savez, ni l'armée, ni le monde n'ont pu arrêter lorsqu'elle veut éclater. Mes ré^flexions même n'y réussissent pas et ensuite ma mémoire se lève, me suit,
...monte en croupe et galope avec moi,
et fait d'un mot un reproche et presque un remords, si elle me dit qu'il a pu affliger.
ex eu
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Parifs, samedi 3 janvier 1863.
Non, ne venez pas encore, mon amie. — Il est trop lard pour la première épreuve et pour mes plus graves et funèbres devoirs* ; et il est trop tôt pour que les consolations me soient possibles à entendre. Les essais qui m'entourent ne font que m'accabler, et portent jusqu'à la maladie le supplice que chaque parent ou chaque ami m'apporte avec une tendresse qui me touche profondément , mais à laquelle je n'ai pas la force de répondre sans me tuer.
Dans un peu de temps j'aurai besoin de votre gracieuse présence et je vous la demanderai ; mais aujourd'hui la solitude et le silence sont si sévèrement ordonnés pour moi que les médecins regardent déjà, en ce moment, avec ombrage , ce billet que je vous écris ; et peu s'en faut qu'ils n'invoquent des autorités de famille et d'amitié pour m'interrompre.
On a quelque crainte que la fièvre ne revienne malgré moi condamner ma porte ce mois-ci, et il faut bien que d'elle-même elle se condamne, cette porte douloureuse,