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A M. B ULO Z.
Ce 4 mars 1868.
Mon cher Buloz,
Je suis un peu étonné de ce que vous me dites. J'étais à cent lieues de croire avoir manqué h la mémoire de madame de Staël. Et puisque cette question revient, laissezmoi vous dire comment les choses se sont passées, il y a plus de trente ans.
Je m'occupais avec passion, avec culte, de rechercher sur madame de Staël tout ce qui pouvait contribuer à la faire connaître d'une manière plus attachante à nos jeunes générations. Madame Récamier me fit lire sa correspondance. M. Hochet m'offrit la sienne: mais, dans l'intervalle, avec l'indiscrétion qui était habituelle à ce grand monsieur, il en avait parlé à la duchesse de Broglie. Elle désirait me voir, me dit-il. Il m'y conduisit. Je la trouvai au ministère des affaires étrangères, seule avec une de ses filles. Elle commença ainsi la conversation: « Pourquoi voulezvous vous occuper de ma mère? Est-ce que ce qu'on a écrit sur elle ne suffit pas? » Je répondis avec toute sorte
de respects ~ (comme en inspirait cette aimable et sévère personne) — que j'étais à un autre point de vue que la famille, que j'étais du monde extérieur et de la postérité déjà; que tout ce que m'avait communiqué madame Récamier n'était qu'honorable autant qu'agréable; que madame Récamier ne m'avait parlé d'aucune interdiction, etc., etc.
Quelques jours après, un soir, — dans la prima sera, — j'étais chez madame Récamier: elle était seule; on annonça la duchesse de Broglie, qui était encore avec une de ses filles. J'assistai à une conversation qui fut à peu près en ces termes: « Madame, vous avez montré des lettres de ma mère à M. Sainte-Beuve. L'intention de ma mère, en mourant, a été que toutes ses lettres fussent détruites et non communiquées. — Madame, répondit madame Récamier, j'ai vu madame votre mère jusqu'à ses derniers moments; elle ne m'a jamais rien dit de cette défense. Est-ce à vous qu'elle en a parlé? — Non, c'est à mademoiselle Randall qu'elle a signifié cette dernière volonté. — J'étais bien aussi liée avec madame votre mère que mademoiselle Randall, et elle ne m'a jamais rien dit à ce sujet. Je ne détruirai point ses lettres, mais je les laisserai après moi en mains sûres. »
Et maintenant, qu'ai-je fait de mon côté? Je n'ai cessé d'honorer la mémoire de madame de Staël. J'y suis revenu à maintes reprises : à travers les variations de la politique, j'ai maintenu mes premiers jugements, en les fortifiant loin de les affaiblir (voir ma Nouvelle Galerie de Femmes célèbres). Lorsque j'ai donné la biographie de Fauriel, j'y ai mêlé quelques lettres de madame de Staël, non sans omettre celles qui n'étaient pas à publier. Aujourd'hui,
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
chargé par la famille de Camille Jordan du soin de rajeunir son image, j'ai pensé que la meilleure des couronnes était celle qu'on pouvait tresser avec les lettres de madame de Staël, en y mêlant deux ou trois fleurs de violette de madame Récamier. Dans ce que j'ai donné, tout est à l'honneur de madame de Staël, non-seulement ses indignations libérales et indépendantes, jnais aussi ses effusions de bonté et d'affection. C'est un grand esprit, c'est une grande âme, et c'est une bonne femme: telle ici elle se montre. Si les petits-fils de madame de Staël ne sont pas contents, c'est qu'ils ont une manière étroite de l'aimer, qui n'est pas celle de la postérité et qui n'est pas non plus celle qu'elle-même aurait voulue. Que ces esprits estimables, mais par trop craintifs, daignent se dire qu'en présence du flot démocratique qui monte et qui s'avance, il faut sans cesse rappeler les anciennes mémoires, les rafraîchir, les renouveler, leur rendre de la vie, redonner de l'accent à ces voix déjà lointaines et qui s'éteignent, ou qui du moins vont s'affaiblissant. Tel lecteur de l'avenir, sur lequel les grands écrits de madame de Staël n'auront fait que peu d'impression, sera à jamais conquis à elle par quelque lettre familière d'une cordialité entraînante. J'en sais déjà des exemples. — Je ne demande certes aucun remercîment: ce que je fais, je le fais par pur amour pour un des dieux de notre jeunesse; mais je concevrais très-peu, je vous l'avoue, des reproches et des récriminalions.
Tout à vous, mon cher Buloz.