I RÉPONSE A UNE LETTRE SUR LE DINER DU VENDREDI SAINT
Ce 12 mai 1868.
Monsieur, J'ai avant tout à vous remercier de l'intention bienveillante du sentiment de charité qui a inspiré votre lettre. Nous sommes peu accoutumés ici à de tels procédés de la j part des coryphées du parti clérical, que je n'ai garde d'ailj leurs de confondre avec les vrais chrétiens.
Mais, monsieur, puisque vous me faites l'honneur de me lire et d'être en rapport avec moi par mes écrits, comment avez-vous pu croire que j'aie réellement voulu faire une démonstration le vendredi saint? Je ne parle pas de mes anciens ouvrages, mais, pour mien tenir aux derniers en
date, veuillez ouvrir mes neuf volumes des Nouveaux Lundis à tous les endroits oii il est question de religion, de christianisme, et voyez dans quels termes je me suis exprimé !
J'ai depuis six mois environ donné une nouvelle édition revue, augmentée, de mon livre de Port-Royal^ six volumes qui portent à chaque page la marque du respect pour le christianisme, et de Tintelligence que je crois en avoir par le côté historique et aussi par le sentiment moral. Je serais tenté vraiment, pour vous punir de vos jugements téméraires, de vous en infliger la lecture.
Si j'avais l'honneur de causer avec vous, monsieur, je vous édifierais en deux mots sur ce dîner, qui n'est devenu un banquet que dans l'imagination des chroniqueurs. Tous les détails qu'on a prétendu donner et auxquels vous semblez ajouter foi sont controuvés et inventés. N'auriez-vous point, monsieur, vous si réellement chrétien, quelques petites observations à adresser à vos bons amis les catholiques qui font usage de telles armes, si eux-mêmes ne les ont pas forgées?
De quel droit me qualifiez- vous du titre athée? C'est une accusation mobile que les orthodoxes de tous les temps se sont plu à promener successivement et à faire planer sur toutes les têtes qui les gênaient. Lisez encore une fois mes écrits, vous y trouverez plus de doutes que d'affirmations sur les choses que je ne sais pas. Car ne croit pas à la révélation qui veut.
Yous-même, monsieur, qui vous montrez si aisément crédule pour la ridicule légende d'hier qui me concerne, comment voulez-vous que j'admette que vous ayez porté un
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
esprit d'examen bien sévère et réellement critique dans la vérification des obscures et inextricables légendes d'autrefois?
Vous êtes heureux à votre manière; je respecte votre bonheur, et j'admire le mouvement de sympathie morale qui vous porte à m'y convier. Mais encore une fois votre lettre présuppose quantité de faits tant matériels que moraux dont vous n'êtes nullement informé, elle n'atteint pas le fond de ma pensée, et elle ne me laisse qu'une reconnaissance bien sincère pour la bonté toute gratuite dont elle m'est un précieux témoignage.