‹ CorrespondanceChapitre 20 sur 223 · A M. DURUY · texte numérisé non relu

A M. DURUY

Ce 9 décembre 1865.

Monsieur et cher ministre,

Permettez-moi, pourtant, de vous dire que, depuis le jour où vous m'avez fait l'honneur de me parler de ce rapport sur l'état de la littérature depuis quinze ans 2, la chose a presque totalement changé de point de vue et de face.

1. Proudhon avait dit qu'on pouvait avoir de l'esprit sans avoir de l'intelligence.

2. M. Duruy avait proposé à Sainte-Beuve de rédiger un rapport, pour lequel il s'adjoindrait des collaborateurs, sur l'état des lettres depuis quinze ans. Ce rapport devait être prêt pour l'Exposition universelle de 1867.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

La première idée que vous m'aviez présentée s'était imposée à moi par son étendue, par sa grandeur et, je dirai, son originalité. Mon esprit y est entré à l'instant, vous avez pu le voir, avec plaisir et même avec zèle.

Depuis oe temps, à chaque exposé nouveau qui a été fait en public de l'idée modifiée, il m'a été difficile et finalement impossible de la reconnaître, non-seulement dans la forme, mais encore pour l'esprit.

Le beau, le bien, le vrai, est une belle devise et surtout spécieuse. C'est celle de l'Enseignement, celle de M. Cousin dans son fameux livre: ce n'est pas la mienne, oseraije l'avouer? Si j'avais une devise, ce serait le vrai, le vrai seul. — Et que le beau et le bien s'en tirent ensuite comme ils pourront!

Prétendre étudier la littérature actuelle au point de vue de la tradition, c'est l'éliminer presque tout entière. C'est en retrancher l'élément le plus actuel, le plus vital, celui qui lui fera peut-être le plus d'honneur dans l'avenir.

Si j'avais un rapport à faire, il me serait impossible, sans me mentir à moi-même, de ne pas contredire une telle idée, que j'ai toujours soit directement, soit indirectement combattue.

Les doctrines philosophiques dont le rapport doit accompagner celui des lettres seront évidemment traitées dans le sens spiritualiste pur, qui est le plus opposé à mes tendances. 11 n'y a plus, dans la combinaison actuelle, le contre-poids de certains noms très-significatifs que j'aurais désirés et que Votre Excellence elle-même avait paru accueillir.

Je ne puis vraiment espérer d'enflammer, au nom de

l'idée ainsi totalement modifiée, des hommes du courant, comme Ghampfleury, Moiiselet, etc.

Tout a donc changé d'aspect; et je ne vois dans la situation que trois hommes très-capables de faire tout à fait bien et en toute conscience un tel rapport. Ce sont — ou M. Nisard, — ou M. Caro, — ou M. Paul Janet.

Les auxiliaires, dans cette supposition, pourraient être ou Merlet, ou M. de Mouy, ou M. Claveau, ou Saint-René Taillandier plus considérable. Et ce n'est point par dédain que j'indique ces noms, mais c'est par leur analogie avec ridée et avec la doctrine qui doit dominer.

Quand il n'y avait que des sénateurs rapporteurs, la tâche m'incombait presque inévitablement. Je ne pouvais, en quelque sorte, m'y dérober. Aujourd'hui, en acceptant un travail dont l'esprit m'est presque contraire et dont les éléments, comme je l'entendais, me manqueraient, je semblerais aller au-devant d'une palinodie et d'une contradiction avec moi-même, — aller, sans y être obligé, au-devant d'un écueil.

Excusez-moi donc, monsieur et cher ministre, si je résigne l'honneur que vous vouliez me faire ; mais plus j'y ai réfléchi, plus l'impossibilité m'est apparue.

Veuillez agréer Pexpression de mes sentiments respectueux et dévoués.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

Page 1