A M. BOITTELLE, PRÉFET DE POLICE
Ce dimanche, m décembre 1865.
Monsieur et cher préfet,
Ce que je vais avoir l'honneur de vous dire sera très-probablement inutile, mais j'ai mes raisons pour prendre mes précautions en ce moment, où il règne évidemment un esprit de désordre, et où il y a une organisation dans le désordre.
Voici le fait:
Tous les quinze jours, le lundi, quelques amis et moi (Renan, Flaubert, Théophile Gautier, les Concourt, Saint- Victor, Taine, etc.), nous nous réunissons pour dîner à sept heures au restaurant Magny, rue Contrescarpe-Dauphine ^ n» 3. Ce dîner, tout littéraire et tout intime, a pourtant été plus d'une fois signalé par des journaux qui auraient bien voulu écouter aux portes ; il a même été dénoncé par les puritains de la république des lettres.
Ce dîner a lieu demain : il est en plein quartier de ceux qui sont allés faire tapage à la pièce de MM. de Concourt; ces deux messieurs y seront, et, si on le sait, je crois assez à toute absurdité possible, à toute folie, et à toute violence de la part même de ceux qui s'appellent des libéraux, pour concevoir quelque crainte. Je ne suis pas le président du dîner, mais j'en remplis un peu le rôle dans l'absence prolongée de Gavarni, qui en a été le fondateur. Je vous
CORRESPONDAiNCE
écris, nioasieur et cher préfet, à l'insu de tous nos convives, mais dans une pensée de prudence que vous apprécierez, laissant le tout à votre tact parfait et à votre bienveillance.
Veuillez agréer, monsieur et cher préfet, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués.
CCCXXlïl.