‹ CorrespondanceChapitre 43 sur 223 · A M. PENSA · texte numérisé non relu

A M. PENSA

Ce 16 juin 1866.

Monsieur,

J'ai à vous remercier de nouveau de l'honneur de votre confiance. Votre deuil paternel nourrit une pensée pieuse: faire imprimer pour vous et pour quelques amis de votre

lamille les Essais poétiques dont mademoiselle votre fille avait fait mystère à tous, c'est en quelque sorte vouloir enfermer dans une urne de marbre blanc ou d'albâtre ses plus chères reliques. Puisque vous me faites l'honneur de me consulter, je ne crois pas que la communication doive s'étendre au delà du cercle des amis. Le parfum de cette jeune fleur n'en sera que mieux senti. Mademoiselle votre fille avait pris pour premiers sujets de ses inspirations ce qui devait naturellement attirer une âme tendre, pure, généreuse, la Vierge d'abord, la Grèce, cette patrie de toute poésie, Jeanne d'Arc et la France. Elle a touché tous ces sujets avec sincérité, harmonie et candeur. Elle n'imitait personne; elle ne s'inspirait que de son culte secret et de ses propres sentiments. Elle volait de ses premières ailes ; ce qu'elle a chanté si simplement sera reçu de même par les personnes qui ont eu le bonheur de la connaître, comme l'expression ingénue d'une âme d'élite qui serait bien vite arrivée au talent. Aller au delà et prétendre jusqu'au public serait, ce nie semble, offenser la délicatesse et la pudeur de cette destinée virginale. Ce serait déplacer aussi le point de vue en obligeant le lecteur plus ou moins indifférent à se rappeler que ces mêmes sujets ont été traités par les Byron, les Lamartine et même les Delavigne. On entrerait dès lors dans les rapprochements et les comparaisons, c'est-à-dire qu'on entrerait dans la littérature proprement dite, et l'on sortirait du foyer domestique, de l'enceinte de l'oratoire et de la chapelle funéraire où doit être placée, selon moi, celte urne blanche dont je parlais, toute remplie des plus suaves souvenirs et des plus heureuses promesses si amèrement ravies. Ainsi tout sera concilié; point de pro-

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

fanes, des amis seulement et qu'Elle puisse elle-même, cette jeune Ombre, cette jeune Ame, assister invisible à la lecture qu'on fera d'elle et aux larmes qui couleront.

Je me relis et je vois que je n'ai fait, monsieur, qu'abonder dans votre pensée première et que traduire votre vœu paternel.

Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments respectueux.

A M. R. CHANTELAUZE

Ce 25 juin 1886.

Cher monsieur,

J'aurais dù, il y a déjà longtemps, vous remercier pour un curieux chapitre de l'Histoire des ducs de Bourbon, le Procès du duc de Nemours, que j'ai pu lire dans la Revue du Lyonnais. Voilà de l'histoire solide, où le vrai est confirmé et où la part de légende qui tend à s'introduire avec le temps est réduite en fumée.

Je vaque le plus activement possible à ma réimpression de Port-Royal. Je revois de près les parties où revient le nom du coadjuteur. Les mémoires, récemment publiés, du père Rapin vous sont connus sans nul doute. Je trouve dans les quelques manuscrits et dans les correspondances que j'ai sous les yeux quelques détails plus curieux qu'impoitants.

Dans des journaux du docteur Des Lyons, il est assez piquant de trouver ce détail: « Le père des Mares m'a dit (à lui, Des Lyons, en visite à l'hôtel de Liancourt) que le cardinal de Retz n'a quitté son archevêché que par la seule nécessité de payer ses dettes, afin de ne pas ruiner plusieurs familles; il m'a nié qu'il eût jamais demandé le chapeau; qu'au contraire, il en avait écrit une lettre de mépris à Rome, mais si adroite qu'il leur faisait bien voir qu'en ne le faisant pas cardinal, ils n'y gagneraient pas. » On allait même jusqu'à montrer cette lettre, soi-disant écrite à l'abbé Charrier et qui commence ainsi; « J'ai été surpris, monsieur, à un point qui n'est pas imaginable, de la proposition que j'ai vue dans votre lettre, et j'avoue que, etc. » Je ne doute pas que vous n'ayez cette lettre dans votre recueil. Elle est donnée tout au long, quoique trèsmal copiée, à la suite du Recueil des Journaux de Des Lyons. Retz s'y refusait à une déclaration qu'on lui demandait contre le jansénisme, et on n'était pas fâché de montrer cette lettre à Paris comme une preuve de la grandeur d'âme du cardinal. En un mot, elle était pour la montre.

Vous me permettrez de revenir à la charge et de vous demander s'il serait prématuré d'obtenir de vous une note de quelques pages précises, résumant les rapports de Retz avec le jansénisme, tels qu'ils ressortent de la correspondance avec l'abbé Charrier.

Il serait bien important que vous me permissiez de vous nommer et de reconnaître publiquement ce bon office.

Veuillez agréer, cher monsieur, l'expression de mes sentiments de haute estime et de dévouement.

DE G. -A. SAINTE-BEUVE

CCGLIII.

A M. ERNEST ALLARD

Ce 29 juin 1866.

Monsieur,

Ma carte de remercîment a croisé votre lettre. J'ai remarqué dans votre volume, quantité de pensées vraies, senties, éprouvées. J'ai un avis moins formel sur les fragments de drame. Drame et représentation, c'est la même chose, et un drame qui reste à l'état de chose écrite fait toujours question pour moi ^.

Mais la distinction, la réalité, l'expression souvent pénétrante de votre personnalité n'est pas douteuse à mes yeux.

Je voudrais pouvoir vous offrir mieux qu'un retour de sympathie. Elle est du moins bien entière de ma part.

A M. DÉSIRÉ LAVERDANT.

Ce 9 juillet 1866.

Mon cher ami,

J'ai été bien longtemps à vouloir vous répondre et je ne l'ai pas fait, faute de votre adresse. Enfin, on me la donne.

1. Le drame de M. Ernest Aliard, Angela délia Faggiula, a eu depuis de nombreuses représentations à Lyon, sous ce titre, Liberté^ (en 1877).

J'ai vu que beaucoup de feuilletonistes avaient parlé de Don Juan et que le vôtre n'avait pas été oublié. A vrai dire, je ne me sens aucun goût d'entrer dans ce sujet. Tout a été dit, redit, épuisé et au delà. Homme excellent, vous avez rêvé un don Juan à votre image ; un don Juan qui a un fond d'amour, un don Juan qui se convertit. 11 n'y a de vrai remède au libertinage (à l'âge où Ton devient, comme on dit, un homme sérieux) que par le travail et une occupation incessante, — en se proposant un but, un grand but, s'il se peut. Mais tel n'est pas le cas de don Juan , lequel n'est pas un libertin ordinaire. Celui-là, si je le comprends bien, est incurable et ne se convertit jamais. Il peut devenir hypocrite en vieillissant, il peut déguiser sa rouerie, mais il ne sera jamais un homme bon ni un honnête homme. Fût-il retour d'Amérique comme les vins, il ne se bonifiera point pour cela.

Telle est ma pensée sur ce personnage. Pour la dire tout entière, j'ajouterai même que je n'y comprends plus rien. Chacun a tellement fourré de soi sous ce nom-là, chacun s'est tellement peint en idéal sous ce type à la mode, qu'il a cessé d'être reconnaissable à mes yeux. Si ce n'était une profanation, je dirais qu'il en est du don Juan aujourd'hui comme de Jésus. Il y a un Jésus catholique- romain, un Jésus protestant, un Jésus-Strauss, un Jésus-Renan, un Jésus-Albert Réville, etc., etc. On ne sait plus auquel entendre.

De même, après le don Juan espagnol pur, on a le don Juan-Molière, le don Juan-Mozart, le don Juan-Byron, le don Juan-Mérimée, le don Juan-Musset. Vous, vous avez risqué le don Juan-Laverdant . Pour moi, j'aime mieux

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Laverdant tout court, le créole aimable, charmant, amoureux, passionné dans sa jeunesse, aujourd'hui le chrétien resté affectueux, non intolérant et qui voudrait rendre à tous en charité ce qu'il a donné autrefois à plus d'une eu amour.

Je lui serre cordialement la main.

GCGLY.

A M. R. CHANTELAUZE

Ce 12 juilleH866.

Cher monsieur,

J'ai mis un peu de temps à vous répondre, parce que je voulais avoir la contre-partie de la lettre de Retz, qui est textuellement la même que la vôtre, saut trois ou quatre endroits. Les journaux de Des Lyons auxquels elle est jointe sont d'un seul et même copiste. Ce copiste est dénué de toute littérature et même de toute intelligence de ce qu'il copie: il coupe les mots en deux, il met de grandes lettres au milieu des mots, il ne ponctue pas; — ce qui fait peut-être qu'il mérite confiance en quelques-unes de ses variantes, ayant été incapable de vouloir rien corriger.

Je serais tout à fait d'avis que vous suivissiez le conseil que vous ont donné MM. Mignet et Cousin. Vous êtes désormais hors de toute concurrence, mais vous prendriez ainsi

hautement possession du sujet et vous feriez prendre patience aux autres, tout en redoublant la curiosité.

Pour mon compte, je sens toutes les difficultés de demander à un homme de votre exactitude et de votre science scrupuleuse un résumé anticipé. Le fait est que je me hâte dans cette réimpression, craignant toujours ce petit gravier et grain de sable qui empêche tant de choses, grandes ou petites, de s'achever. Mon premier volume est réimprimé presque en entier et je vais, dans une quinzaine, passer au second. 11 y a, dans ma Préface ou Avant- Propos, une certaine petite phrase que je voudrais bien avoir le droit de fermer et de clore d'une manière précise: mais je vais chercher moyen de la tourner en un espoir presque assuré ^.

J'ai trouvé, par-ci par-là, dans mes correspondances, quelques détails sur le Retz de la fm. Je vous enverrai ces bribes. Il est bien probable que, soit variation, soit alïaiblissement, il a eu des velléités sincères de conversion et de pénitence dans les tout derniers temps de sa vie. Mais bientôt la nature et l'habitude reprenaient le dessus. Qui peut se vanter de connaître un seul homme?

Si la chose était possible, ce serait vous, cher monsieur, après ce vaste travail d'assemblage, de comparaison -et de pénétration.

1. Sainte-Beuve y annonçait le travail de M. Chantelauze sur le cardinal de Retz, comme devant paraître dans un des volumes suivants de Port-Royal,

DE G. -A. SAINTE-BEUVE

A M. ALBERT GEFFROY, PROFESSEUR d'hISTOIRE A LA SORBONNE.

Ce 17 juillet 1866.

Cher monsieur,

J'ai lu cette longue controverse circonlocutoire. Il me semble que le plus simple eût été d'apporter aux bureaux de la Revue les copies ou minutes ou duplicata des premières lettres suspectées, et de dire : « Voyez et jugez. » C'était là la seule réponse directe : notamment ces deux ou trois premières lettres racontant l'arrivée en France et toutes les premières émotions de la dauphine. Elles avaient été données par M. Feuillet, il y a quelques années, dans le tome II de ses Causeries d'un curieux, comme l'échantillon le plus propre à allécher sur la Correspondance promise de Marie- Antoinette. Voyez cela au tome II, pages 282 et suivantes de ces Causeries d'un curieux. Vous remarquerez ces mots qui indiquent un lever de rideau : le drame commence! Ne se méfiant de rien alors, l'éditeur fait porter sur cette primeur de lettres ses plus charmantes espérances, et, les tenant pour ainsi dire entre ses doigts, il fait venir l'eau à la bouche à ses lecteurs. Toute cette partie essentielle de la discussion se dérobe aujourd'hui et se trouve noyée dans le grand mémoire. Il y aurait des choses assez piquantes à dire sur ces secrétaires de la main que M. Feuillet de Couches paraît connaître si bien que c'est à se demander

si lui-même il n'eût pas été de force à être un de ces secrétaires. Vous avez répondu avec bien de la modération el je crois qu'il en restera là. Mais je suis plus que jamais persuadé, après toutes ces explications ambiantes^ que l'affaire reste jugée en ce qui est de toutes les lettres du Recueil de d'Hunolstein, communes aux deux recueils. Feuillet aura beau faire, il est dorénavant sujet à caution. Tout à vous.

P. -S. — Il est à croire que ces échantillons de correspondance, donnés au tome II des Causeries d'un curieux, auront piqué M. d'Hunolstein, qui se flattait de tenir en mains les originaux et que cela aura décidé sa publication. D'où ce qui s'en est suivi.

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