Exécuteur testamentaire d'Alfred de Vigny
prise à partie. En vérité, si j'étais mort et si l'envie me venait (par impossible) d'avoir un exécuteur testamentaire indulgent et sympathique, il me semble, en sortant de vous lire, que je n'en prendrais pas d'autre que vous. Il est impossible d'entrer avec plus de spirituelle complaisance, de bonne et fine volonté dans la suite des variations et des métamorphoses d'un écrivain qui a si longtemps duré. En ce qui concerne l'ilkistre chantre à'Éloa, votre rôle, votre devoir, vos sentiments étaient tellement donnés et dessinés à l'avance, que je me fusse bien gardé d'y contredire, si je n'avais été directement mis en cause. Indépendamment de tout ce qu'il y a de personnel et de particulier dans une question qui n'en est pas une pour vous et qui n'est qu'un sujet de piété filiale et tendrement poétique, je sens bien qu'il y a deux théories en présence. J'ai passé par la vôtre; je la comprends, je l'admets et je dirai même que, si l'on pouvait arrêter le cours du temps, je la préfère. Mais enfin la triste vérité a aussi son jour; avec les années, on perd de son charme, et en même temps les autres perdent de leurs illusions et de leur enthousiasme; si tous ces mécomptes s'ajoutent les uns aux autres, on devient morose, on devient injuste envers ceux-mêmes qu'on a admirés. Je ne prétends point m'être toujours préservé de tous cçs inconvénients, — trop d'enthousiasme d'abord, trop de restriction ensuite. Je suis persuadé que, sous le jour où je vous connais et où vos écrits seuls (car je n'ai pas l'honneur de vous connaître autrement) vous ont offert à moi, vous ne pouvez admettre et approuver, par exemple, le Chateaubriand final que j'ai risqué, bien que plus complet et plus vrai cependant que celui de nos premières admirations. En appliquant
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
à M. de Vigny votre mode de peinture et de sculpture idéale, vous ferez bien, et l'on aura une belle figure, une belle statue dans le genre de celles qu'il aimait. A chacun son rôle!
Mais, à mon tour, j'ai cédé, en traçant ce dernier portrait au besoin de mettre de la vérité, le plus de vérité possible, dans ce qui sera un document pour l'avenir. Je puis vous assurer que je n'ai rien exagéré, bien que j'eusse pu assurément omettre et voiler. Veuillez vous-même toucher sur ce point et faire parler des académiciens d'opinions diverses : demandez à Legouvé comme à M. Viennet, comme au duc de Noailles, comme à M. de Sacy, et je me trompe fort s'ils ne vous répondent pas tous sur un même ton. J'ai regretté, dans votre dernier extrait de la Revue moderncy la page écrite par le poëte sur cette affaire académique de réception. Vous serez, j'espère, un jour à même d'en juger : il est contraire aux usages de l'Académie que le directeur communique son discours au récipiendaire. Il n'y a nulle parité ni égalité entre eux sur ce point jusqu'après ce moment de la réception. Le récipiendaire remet son discours, lorsqu'il l'a terminé, au directeur qui doit lui répondre : celui-ci garde le discours deux mois, six mois, un an même, s'il n'est pas prêt plus tôt. C'est entièrement à sa convenance, sauf à l'Académie à le presser doucement. Lorsqu'il est prêt et que son discours est terminé, une commission est nommée qui s'assemble d'ordinaire l'avant-veille du jour de la réception. C'est devant cette commission d'abord et seulement que le récipiendaire,