‹ CorrespondanceChapitre 6 sur 223 · Le poëte Fernand Desnoyers, frère de M. de Biéviile, du · texte numérisé non relu

Le poëte Fernand Desnoyers, frère de M. de Biéviile, du

DE C.-Â. SAINTE-BEUVE

suis fait tant de fois chanter et où brille une vraie gaieté canotière. J'y trouve d'autres jolies chansons que je ne connaissais pas. Que je voudrais donc pouvoir oser faire un jour pour les chansonniers ce que j'ai fait tant de fois pour les poètes, une revue avec quelque chose qui sente le bal et la ronde! mais je ne suis plus guère léger, et même je ne l'ai jamais trop été pour cela

Agréez, je vous prie, avec mes remercîments, l'expression de mes sentiments sympathiques et dévoués.

Siècle, est mort très-jeune; il a laissé, parmi ceux qui se souviennent encore de lui, une réputation trop justifiée d'excentricité, mais aussi d humeur pétillante et gaie : son talent s'est malheureusement plus dissipé en fumée que condensé dans des œuvres. La chanson de 3IadamG Fonfaine àuraiit sufïi, disait Sainte-Beuve, à immortaliser un de ces innombrables poetœ minores de l'antiquité, que nous a conservés V Anthologie. A part le recueil dont il est question dans cette lettre, on a de Fernand Desnoyers une pantomime, le Bras noir, dont ses amis et lui-même étaient trèsfiers et que l'on cita longtemps comme l'un des chefs d'œuvre de feu le boulevard du Temple. Madame Sand se fît répéter un soir, plusieurs fois, chez Sainte-Beuve, certains vers véritablement amusants de ce singulier poëte sur la statue de Casimir Delavigne au Havre. Le secrétaire de Sainte-Beuve avait initié son maître à cette littérature qui se piquait avant tout d'être originale, bien qu'elle découlât directement de Musset et de Murger. Elle méritait d'être remarquée à titre de phénomène de ce temps-là.

1. Il n'est resté de ce projet d'écrire un article sur la chanson, que cette note déjà imprimée dans les Cahiers de Sainte-Beuve : a La chanson depuis Béranger. — Elle n'est pas morte. Henrion [les Fleurs fanées], Festeau, Bérat, Nadaud, Pierre Dupont, Gustave Mathieu, Mahiet de la Chesneraye, Fernand Desnoyers, Dupré (l anatomiste), Colmance (l'auteur de Ohé! lespeliis agneaux qI des i/o^^es à /îas^îen),Darcier, Alexandre Dumas [En mepromenant un soir au rivage], etc.— Un jour que je serai de bonne humeur, je ferai un article sur la chanson. »

A M. CAMILLE DOUCET

Ce \2 juillet 1865.

Mon cher ami,

J'espère que vous êtes bien, que madame Camille Doucet se trouve bien des eaux, que vous jouissez d'un doux rienfaire et que le Vichj ne se prend qu'à petites doses.

Je ne fais rien de mon côté qu'à petites doses aussi; je distille mes prix de vertu^; je ne vois guère qu'un ou deux actes des pièces amusantes où mon monde assiste le dimanche : un peu de Mandrin, un peu de Pays latin ; de l'Académie le jeudi ; plus, du Sénat ; — et, malgré tout, toujours un peu de migraine. Mais tout ceci n'est que pour en venir à une sollicitation qu'on me prie de faire auprès de vous.

M. Raymond Deslandes, l'auteur dramatique bien connu, aspire au ruban rouge si bien porté par plus d'un de ses confrères. Vous savez ses mérites, il me paraît gentil garçon; voyez, jugez, faites!

Vous aurez lu le rapport de Mérimée sur les serinettes, orgues de barbarie et pianos... Voilà un événement; une proposition carrée et nette de rejet de loi. Le Journal des

1. L'Académie venait de nommer Sainte-Beuve directeur, et, en cette qualité, il eut à prononcer, cette année, le discours sur les prix de vertu. Il y travaillait en ce moment-là.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

Débats a dit que c'était la plus grosse chose qui fût arrivée au Sénat depuis dix ans. Je ne puis m'empêcher de rester un peu froid, ayant un faible pour les joueurs d'orgue, et ne trouvant pas absolument mauvais que le pauvre monde glane après la moisson.

Je vous serre cordialement la main, cher et aimable confrère.

P.-S. — Je vous prie de présenter mes respectueux hommages à madame Camille Doucet et aussi à mademoiselle.

CGC.

A M. SIMÉON PÉCONTAL.

15 juillet! 86b.

Cher poète,

J'aurais dû déjà vous remercier de m'avoir rappelé votre gracieuse A niel. D'autres personnes, qui la savent par cœur, me l'avaient déjà rappelée, à votre défaut.

Mais, maintenant, il faut que vous ayez la bonté de me dire avec précision où vous avez pris l'idée de cette légende. On me dit que c'est dans les Chants du Nordy de Marmier. Il paraît que c'est là également que Luzel a puisé. Le mérite du poète est dans l'exécution. Vous n'avez pas à craindre d'indiquer vos sources. Ici, il est évident qu'il y a eu une source commune, M. Luzel ne vous ayant pas lu.

Tout à vous.

ceci.

A M. LE MINISTRE d'ÉTAT.

Ce i S juillet 1865.

Monsieur le ministre,

Je sais que M. le président Troplong et M. Boinvilliers ont entretenu Votre Excellence au sujet de la Berne contemporaine, et je viens moi-même ajouter quelques paroles un peu superflues aux leurs. Vous voudrez bien m'excuser en raison de l'intérêt que je porte à ce recueil, auquel j*ai plusieurs fois collaboré et où je dois écrire encore. Et puis, si vous voulez bien vous rappeler que j'ai eu l'honneur d'être auprès de Votre Excellence l'intermédiaire pour une certaine communication avec la Revue des Deux Mondes, il ne vous paraîtra que juste que je vienne plaider plus directement pour une Revue toute dévouée au gouvernement de l'empereur.

Il importe en effet qu'il existe une telle Revue et qu'on y tienne la main. Autrement, il y aurait véritablement monopole au profit de la Revue opposée, d'une Revue adverse chez laquelle il est bon d'avoir un pied si l'on peut, mais où l'on n'aura, jamais les deux.

Je suppose que quelque écrivain ami du gouvernement veuille écrire un de ces articles développés qui ne peuvent trouver place dans les colonnes du Constitutionnel ou du Pays : où l'insérera-t-il? quel recueil lui ouvrira ses pages? Il n'a, la Reme contemporaine manquant, à attendre d'hospitalité nulle part, et, s'il prend sur lui de s'adresser à la

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

Revue des Deux Mondes^ il est absolument à la merci d'un directeur homme de sens, mais d'un sens rude et despotique, que bien nous connaissons.

Une telle idée n'est pas supportable. Dans l'ordre des revues et recueils périodiques, elle est absolument la même que le serait, dans l'ordre des journaux quotidiens, la destruction et suppression du Constitutionnel au profit des Débats.

Celte affaire de Revue gouvernementale a été menée dès l'origine avec une inintelligence et un décousu qui frise vraiment le ridicule. Après avoir adopté la Revue contem^ foraine,, l'avoir patronnée et préconisée par toutes les voix et les organes du ministère, on lui a subitement suscité une rivale, une cadette, qui devait la tuer et l'enterrer, la Revue européenne. Cette dernière Revue, improvisée à grands frais et qui réunissait un groupe d'écrivains distingués, la plupart appartenant à l'Université, s'est vue elle-même détruite un beau jour et confisquée, — réunie, si l'on aime mieux, à Tancienne et toujours subsistante Revue contemporaine, qui, de la sorte, a repris le dessus et a regagné tout le terrain — je me trompe — non pas tout le terrain perdu, mais une partie seulement. Car, dans l'intervalle et pendant la crise, beaucoup d'écrivains, rédacteurs de la Revue européenney ont senti le plancher se dérober sous leurs pas, et ont glissé à la mer, c'est-à-dire ont cessé d'écrire, ou bien ils ont passé dans les rangs et les cadres de l'opposition. — Cependant la Reviie contemporaine, ainsi adoptée, décréditée, puis recréditée par le ministère, a continué, tant bien que mal, de vivre, d'insérer des -articles souvent fort bien faits, d'entretenir des rédacteurs restés fidèles au gouvernement.

Je n'ai pas à m'inquiéter de ce qu'elle a coûté; mais je doute qu'on se soit servi d'elle comme on aurait pu le faire, si une pensée commune et centrale avait présidé à ce département de l'esprit public et des lettres si essentiel dans tout gouvernement. Ce sensorium commune, comme disent les philosophes, qui a trop manqué jusqu'ici dans le ministère, Votre Excellence me pardonnera, si je pense qu'il est créé depuis quelque temps : c'est du moins tout mon désir.

Aujourd'hui donc, cette même Revue, telle quelle, escortée et doublée d'une autre petite Revue plus populaire que le directeur a eu l'idée d'y adjoindre, croit devoir faire appel à Votre Excellence ainsi qu'à M. le ministre de l'intérieur; et je me permets ici de vous dire à vous-même, monsieur le ministre d'État, ce que je dirais également à M. le ministre de l'intérieur, si j'avais l'honneur de le rencontrer.

Je n'ai ni le droit ni le désir de me mêler en rien des voies et moyens qui sont choses de gouvernement ; mais je suis assuré que tout le monde y gagnerait, si les personnes de haute intelligence auxquelles on s'adresse voulaient bien accorder quelques minutes tous les quinze jours à cette Revue, faciliter les communications, enfin s'en occuper et de vive voix donner des idées d'articles, avoir l'œil aux chroniques politiques... Le public s'en apercevrait vite, et le personnel de ces Revues, l'équipage qui se sent négligé prendrait courage et trouverait du zèle, sentant que l'attention d'en haut est sur lui.

Encore une fois, veuillez ni'excuser, monsieur le ministre, de mon intervention un peu verbeuse, et agréez l'assurance de mes sentiments de respect et de dévouement.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

GCCII.

Page 1