‹ CorrespondanceChapitre 62 sur 223 · CCCLXXVIII · texte numérisé non relu

CCCLXXVIII

A M. JOSEPH HORNUNG, PROFESSEUR DE DROIT PUBLIC ET DE DROIT PÉNAL A l'aCADÉMIE (aU- ' JOURD'hUI université) de GENÈVE^.

Ce 28 décembre 1866.

Monsieur, ^

J'ai reçu la brochure que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser^. Elle m'a intéressé vivement et par son sujet même, et par les considérations générales auxquelles vous l'avez rattaché. Il me semble, je vous l'avoue (et quoique votre éloge semble me mettre de la partie), que vous avez bien raison. Les choses de la société ont tant de peine à se faire et à s'édifier que, lorsqu'il y a une institution subsistante, il faut bien y regarder à deux fois avant de songer à l'abolir. Sans doute la société, par son progrès

1. Le docteur Montanier et M. Henry Maret qui songeaient à donner au publie une nouvelle édition de Gui Patin.

2. M. Joseph Hornung est le fils du peintre de ce nom, à qui Sainte-Beuve adressait en 1867 une lettre qu'on trouvera à sa date.

3. Il s'agissait d'une brochure intitulée Genève et le Séparatisme, où M. Hornung soutenait l'union entre l'Église et l'État.

même, tend à rendre inutiles bien des machines qui lui furent nécessaires à des époques de minorité et d'enfance relative; mais, comme vous le remarquez si justement, sommes-nous donc devenus tellement sages et tellement capables? J'ignore toujours ce qui pourra résulter d'une pleine et entière liberté laissée à tous sans contre-poids. — J'ai souvent remarqué, dans nos Académies et petites assemblées littéraires, que les hommes politiques qui s'y trouvaient avaient un grand avantage sur les lettrés purs : il leur suffit d'un reste de leur habileté et de leur rouerie parlementaire pour nous déjouer aussitôt et pour faire prévaloir leurs opinions et leurs choix, fussent-ils moins louables que les nôtres. Eh bien, là-bas (pardon du mot!), chez vous, il suffira, s'il y a table rase et liberté entière donnée • aux catholiques et au parti jésuitique, de leur habitude d'organisation et de leur science de prosélytisme pour envahir aussitôt et pour prévaloir sur les essais informes des sectes et autres groupes qui s'efforceront de s'ébaucher : la partie, je le crains pour vous, ne serait pas égale. Savez-vous qu'il serait tristement piquant que, le pape un jour ou l'autre perdant Rome, le catholicisme gagnât Genève^? J'ai noté dans votre écrit une bien judicieuse page, entre autres, et d'une prophétie que je ne voudrais

1. On sait avec quelle vigueur, à partir do 1872, le gouvernement fédéral, le gouvernement de Genève (sous la direction de M. Carteret] et ceux d'autres cantons encore ont réagi contre les empiétements de l'ultramontanisme. M. Hornung a participé à la lutte par ses deux brochures contre les couvents, publiées, l'une en 1869 [les Couvents et le Droit co mwwn), l'autre en 1871 [Discours au Grand Conseil de Genève sur la question des corporations religieuses).

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

pas voir se réaliser (la page 93) i ! — Laissez-moi me féliciter, monsieur, de la marque d'attention que jo reçois de la part d'un homme dont je suis accoutumé depuis longtemps à apprécier les considérations supérieures ou les vues fuies, et veuillez agréer, avec l'expression de ma gratitude, celle de mes sentiments les plus distingués.

GCGLXXIX.

A M, R. CHANTELAUZE

Ce -i" janvier 1867.

Cher monsieur,

Je suis heureux de recevoir de vos nouvelles. J'ai souvent pensé à vous et à cette peine que rien ne guérit, mais que le temps seul peut engourdir.

J'ai eu le regret de ne pouvoir recevoir madame votre amie. Les journaux m'ont fait plus dangereusement malade que je ne l'étais , et ils me font aujourd'hui plus guéri que je ne le suis. J'ai acquis une infirmité qui ne fait pas mine de battre en retraite et qui persiste.

A travers cela, je tâche de régler ce que j'appelle mes affaires testamentaires en littérature. Je m'étais arrangé, avec des extraits de vos lettres et la citation de la missive ostensible de Retz à l'abbé Charrier, pour faire une apparence d'appendice : quelques pages directes de vous, où vous résumeriez votre impression actuelle sur les quelques questions que j'ai posées, suffiraient amplement à mon but.

1. Voir à la fin du volume, en appendice, la page de M. Horriung, trop longue pour être ciU''e ici.

Dans tous les cas, je ne demeure pas moins votre obligé pour tant de bonnes communications. Le seul conseil moral à donner dans votre situation, le conseil chrétien comme le conseil philosophique, est de se remettre le plus tôt possible à faire après ce qu'on faisait avant.

Frédéric le Grand ne disait pas autre chose à d'Alembert plongé dans l'affliction; il lui conseillait de se remettre le plus tôt possible à la géométrie; vous avez une voix plus haute et plus intime qui vous parle et qui vous dit : « Remettez-vous à faire après ce que j'aimais tant à vous voir faire avant. » Honorez votre nom par des études pacifiques et qui vous classent au-dessus des rumeurs des partis. C'est là encore la plus noble comme la plus honnête des destinées.

Agréez, cher monsieur et ami, l'assurance de mes sentiments dévoués.

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