A M. BLANCHEMAIN
Ce 6 janvier 1867.
Je reçois le très-beau volume et vous en suis reconnaissant comme bibliophile et comme poète. Vous me paraissez un heureux mortel. Vous avez un goût délicat, élevé : vous vous y livrez avec choix, à vos heures. Vous avez un culte pour quelques vieux maîtres qui ne sont pas ceux vers qui afflue la foule : vous leur élevez une chapelle,
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
un petit temple à demi antique, d'une renaissance élégante. Tout cela, savez-vous bien? c'est le dilettantisme de l'art, c'est presque le sybaritisme de l'érudition. Écrire et chanter ce qu'on aime, l'envoyer à quelques-uns, éviter le grand chemin et tout ce qui rudoie, choisir les amis qui vous appellent et s'en faire de nouveaux, voilà un charmant emploi de l'esprit et de la fortune. C'est réaliser le vœu d'un Horace en l'étendant dans tous les sens : Angulns ille.,. ridet. En vous lisant, on vous envie et l'on se surprend à se dire que ce serait plaisir d'avoir aux champs, aux rives de la Creuse, un voisin comme vous.
Je suis très-fier de la Dédicace du Ronsard. Je n'ai d'autre mérite que d'avoir devancé ce que d'autres ont mieux vu et plus en détail. J'ai dû paraître bien timide aux survenants. Ce fut une audace alors. En voulant bien vous en souvenir, vous comblez le vœu de celui qui, en vieillissant, revient par la pensée à ses premiers plaisirs et à ses premières adorations littéraires.
Agréez, cher monsieur, l'assurance de mes sentiments de gratitude et de dévouement.
CCCLXXXI.
A M. CHARLES BERTHOUD (dE GINGINS), A NEUCHATEL (sUISSE).
J'ai reçu les deux volumes de la Correspondance de Heine et je les ai aussitôt parcourus avec plaisir. Us me
sont parvenus dans un moment, d'ailleurs, où ce genre de lecture facile et variée est tout ce que je puis supporter, étant encore fort souffrant d'une indisposition assez grave. J'ai connu autrefois Henri Heine; il me faisait beaucoup d'amitiés à la rencontre : il m'est même arrivé de parler, il y a bien longtemps, de ses Reisehilder dans la Revue des Deux Mondes ^. Il me disait que, comme poëte, je ressemblais un peu au poëte allemand Hœlty 2. Depuis, nos relations qui n'avaient jamais été que fortuites se sont relâchées ; il est tombé malade et n'est plus sorti de la chambre. Je crois bien n'avoir pas échappé à quelques-unes des épigrammes qu'il distribuait à la Gazette d'Augsbourg, aux dépens de ses connaissances de Paris. Il y a bien à dire sur ce côté peu sûr de son caractère. Mais c'était un charmant, parfois divin et souvent diabolique esprit. Il est fort à la mode en ce moment chez nous. Lui et Musset sont poussés très-haut. Nous vous devrons de le mieux connaître.
Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et obligés.
1. Nous n'avons pas retrouvé cet article, mais nous en avons reproduit un autre de Sainte-Beuve sur Henri Heine dans les Premiers Lundis, extrait du National, à la date du 8 août 1833.
2. ce Ce Joseph Delorme de l'école poétique de Gœttingue (voir Henri Heine, De V Allemagne, I) mourut jeune, mais non pas par le suicide , comme le pseudonyme français de Sainte-Beuve, La pensée de la mort, très-habituelle chez Hœlty, comme chez le poëte français, avec lequel il a, d'ailleurs, assez peu d'analogie, est sans doute ce qui avait donné à Heine l'idée de ce rapprochement curieux. » [Note de M. Charles Berthoud.)
DE G. -A. SAINTE-BEUVE