‹ CorrespondanceChapitre 65 sur 223 · A M. ZACHARIE ASTRUC · texte numérisé non relu

A M. ZACHARIE ASTRUC

Ce 16 janvier 1867.

Cher monsieur,

Je suis tout surpris cette fois de me trouver sous votre plume : le titre m'allèche et m'étonne. Je me frotte les yeux. En lisant, je me demande : « Quoi! se peut-il que j'aie touché si juste en plus d'un endroit et que les gens du métier ne me désavouent pas? » Combien je suis sensible à cette louange indirecte, imprévue! Elle est loin pourtant de m'enivrer. Ce que je sais seulement, c'est que, quand j'ai à sortir de mon domaine et à faire quelque excursion par delà mes frontières dans un art voisin, je ne me trouve jamais avoir pris assez de précautions; je recours aux bons guides; à ceux qui sont experts jurés dans la matière, et je tâche avec cela d'y joindre la vue directe des œuvres. — Ma vraie ambition dans mon genre a été celle-ci : étendre la critique littéraire à tous ceux qui ont écrit, peintres, architectes, naturalistes, etc. Qu'on me donne de l'pcriture de ces gens-là, des essais de description, des lettres, enfin quelque chose qui me concerne, moi lettré, et là-dessus j'ose mettre un pied et insensiblement me laisser porter à l'autre partie de l'œuvre qui fait la gloire des artistes. De cette façon, on étend le champ de la critique littéraire au-

1. En réponse à un article de M. Zacharie Astruc dans l'Étendard^ à propos de l'étude de Sainte-Beuve sur Hgrace Vernet.

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

tant que possible, on n'est fermé par aucun côté, et l'on est, par conséquent, dans le véritable esprit moderne. C'est ainsi que j'ai osé aborder et revendiquer, pour mes sujets, des naturalistes comme Ramond ; des peintres comme Horace Vernet, Fromentin, etc.; des architectes comme Viollet-le-Duc. Le comble de mes vœux, avant de m'en aller, serait de faire un Delacroix, comme je l'ai vu, connu, écouté et lu bien souvent. Voilà que je nii'embarque avec vous dans une espèce de confession : prenez-vous-en à vous qui me traitez tout à fait en ami et avec des surcroîts d'indulgence. Tout à vous.

CCCLXXXIV.

A M. R. CHANTELAUZE

Ce 18 janvier 1807.

Cher monsieur.

J'ai bien tardé à vous répondre, parce que je suis toujours un valétudinaire. Je serai heureux de recevoir tout ce que vous voudrez bien m'adresser. Je reviens au fond de votre lettre et à ce que votre confiance veut bien me dire de tout à fait particulier. Sans aucun doute, une religion politique et une religion religieuse (passez-moi le mot) sont à la fois deux colonnes morales pour l'honnête homme, mais elles sont aussi deux colonnes d'Hercule difficiles à franchir, deux obstacles pour l'historien. Je me ferais scrupule de vouloir rien retrancher à aucune religion chez qui que ce soit, quand j'en aurais le pouvoir;

mais, en même temps, je ne saurais assez dire à ceux qui ont le culte de la vérité historique de la tenir en quelque sorte hors du rayon et de la portée de ces autres religions intérieures. La vérité historique est souveraine en soi; elle est inaltérable, et tout au plus peut-elle être parfois adoucie dans l'expression, et en avertissant encore qu'on l'adoucit. Dans le cas présent, je ne vois pas en toute bonne foi ce que Retz peut avoir à démêler avec les hommes religieux d'aujourd'hui, pas plus que l'archevêque de Harlai, avec ses mauvaises mœurs, n'a rien à démêler avec le|S Affre, les Morlot, les Darboy. Vous me donnez l'avis de M. Dupanloup; je suis charmé pour lui qu'il vous l'ait donné tel. C'est un homme de beaucoup de talent et d'un zèle très-sincère; mais est-il donc une si grande autorité? Je voudrais vous voir, cher monsieur, non pas moins modeste (car c'est un charme), mais plus sûr de vous, de votre droiture et d'une science dans laquelle vous êtes plus maître qu'eux. Et maintenant une autre idée que je nourris depuis longtemps, une objection que je voudrais vous soumettre : je vous soupçonne trop sévère pour Retz d'un bout à l'autre de sa carrière, trop enclin à le faire tout mauvais, tout fourbe et sans aucun bon sentiment. L'inconvénient, au point de vue de l'art, serait que l'histoire que vous tracerez de lui, fût un procès, une accusation au criminel; mais, à part même cet inconvénient, je doute de la vérité réelle du point de vue; je crois que Retz avait de grandes parties généreuses, élevées, clairvoyantes, des parties d'une grande âme : ce que n'avait nullement le Mazarin. Je crois me souvenir d'avoir moi-même développé cet aperçu sur le caractère de Retz et sur son rôle pendant la

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

Fronde dans trois ou quatre articles de mes anciens Lundis. Mais, quoique mes idées à cet égard ne soient pas définitives et qu'elles restent subordonnées aax découvertes nouvelles, j'ai peine à me figurer qu'un esprit de cet ordre et de cet essor soit tout mauvais. Je vous soumets ce doute. Votre conscience d'honnête homme vous rend peut-être trop sévère pour un de ces grands personnages historiques dont le meilleur ne vaut rien, si on le juge au pied de la morale ordinaire.

Agréez, cher monsieur, l'assurance de mes sentiments très-obligés et dévoués.

CCCLXXXV.

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