A M. EMILE FAGE, A TULLE
Ce 6 février 1867.
Monsieur,
J'ai reçu et lu vos quatre articles sur le grand satirique en vogue. Cela me paraît une très-bonne étude, bien que je trouve que la vogue ici ait été un peu exagérée. Comme vous l'avez très-bien remarqué, c'est encore le livre des Libres penseurs qui est le meilleur sorti de cette plume maîtresse à l'invective. La qualification de Bonaparte me
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
paraît un peu forte, et il est bien loin aussi d'être un M. de Voltaire à Venvers. Tout n'est pas dans le style et dans une certaine finesse acérée de raillerie. Jl m'a été impossible, je l'avoue, de jamais m'appliquer à Galvaudin, Trivoix et Fouilloux. C'est prendre trop bas son point de mire. Les idées sont bien quelque chose ; ce qui fait qu'on ne peut lire Voltaire sans revenir à lui, c'est son bon sens, sa justesse de vues, ses idées sensées de civilisation et d'humanité. Veuillot, que j'apprécie infiniment comme écrivain et comme auteur de portraits les plus malins du monde et de croquis pris sur nature, n'est pas, je lui en demande bien pardon, un esprit éclairé; il croit à des bêtises; il les préfère à des choses plus raisonnables, sous prétexte que celles-ci lui semblent bourgeoises. Artiste à sa manière, il n'est nullement philosophe dans le meilleur sens qu'on doit donner à ce mot de philosophie.
Ceci entre nous, monsieur; et puisque l'avis que vous m'envoyez m'arrache le mien, je vous donne mon opinion.
Agréez mes remercîments pour votre bienveillante sympathie et l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
A M. R . CHANTELAUZE
Ce 9 février 1867.
Cher monsieur et ami.
Je reçois et je lis cette seconde partie. Elle est, comme la première, tout à fait décisive : il n'y aura jamais trop de
citations, ces sortes de pièces étant la vraie nouveauté qui coupe court aux conjectures. Vous nous y faites voir, en effet, Retz bien misérable, et, s'il a eu de l'amour-propre et du faste en public pendant sa période révolutionnaire, il le paye amplement par ces misères d'intérieur et ces petitesses qui nous sont révélées.
Vous m'avez écrit dans le temps un mot qui me revient, que M. de Talleyrand ne serait qu'un enfant de chœur auprès de lui. Hélas ! M. de Talleyrand n'avait peut-être à son avantage, de plus que Retz, qu'un grand sens, une vue plus juste des situations. Quant au fond, il était peutêtre pire, certainement vénal, et, de plus, malgré sa douceur apparente de mœurs et de ton, ayant si peu de scrupule pour les actes, qu'il y a trois points de sa vie qui font trois doutes presque terribles : la mort de Mirabeau, — l'affaire du duc d'Enghien, — l'affaire de Maubreuil, Je ne veux pas dire que deux ou trois doutes équivalent à une affirmation. Retz devait avoir un peu plus de générosité que lui. — Votre travail se partage bien en trois parties, trois 'époques : il épuisera la question non-seulement du jansénisme, mais du christianisme de Retz.
J'ignore si une édition de Retz doit paraître dans cette collection (Hachette); je pourrais m'informer auprès du digne et respectable M. Adolphe Régnier de l'Institut, qui la dirige, si l'on fera le Retz et qui en sera spécialement chargé ; on pourrait vous-même, ce me semble, pour peu que vous en eussiez l'envie, vous introduire, vous associer peut-être à ce travail.
Dans tous les cas, comment pourrait-on faire pour ne pas vous citer, pour ne pas s'appuyer de documents pro-
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
duits par vous?... M. Adolphe Régnier est la probité littéraire et la délicatesse en personne.
Jusqu'à nouvel ordre, je fais ceci : j'annonce dans VAppendice du tome lll (que j'ai déjà dû livrer à l'impression) que j'ai entre les mains l'intéressant mémoire sur Retz que j'avais promis, mais que, ne pouvant le donner en cet endroit à cause de son étendue, je le réserve pour un volume suivant, là où il sera parlé de Retz une dernière fois. Je combinerai ce prochain volume de telle sorte qu'il y ait lieu à un Appendice de 80 ou 100 pages. L'endroit que j'ai en vue répond au tome IV, p. 41 1, 412. Ce sera l'occasion de renvoyer à un Retz complet à l'Appendice.
Je vous remercie bien de tout ce soin si docte et si amical.
J'aspire au Retz converti, si tant est qu'il le fut jamais. Merci pour vos questions sur ma santé. — L'infirmité va jusqu'ici tellement quellement, sans complication. Tout à vous, cher monsieur et ami.
CCCXCIll.
A M. JULES CLARETTE
Ce février 1867.
Cher monsieur,
Je vous avouerai que je venais de vous écrire pour vous remercier de Mademoiselle Cachemire, et je partais de votre Préface et Dédicace à mon ami Jules Levallois pour me livrer à toute sorte de réflexions; mais voilà que votre
article du soir a vieilli ma lettre de vingt-quatre heures ou de six mois, et m'oblige à me borner à de nouveaux rcmercîmenis pour une bonne grâce à laquelle vous m'avez dès longtemps accoutumé, et que votre agréable vivacité renouvelle.
Et je voudrais bien pourtant, et pour vous tout seul, vous dire quelques mots de l'anecdote que vous racontez et dont une partie (la plus plaisante) est tout à fait exacte *. Mais, quoique Fontaney eût le goût des panoplies et des armes du moyen âge ou de la renaissance, le pistolet dont vous parlez était bel et bien un pistolet d'arçon que Fontaney avait conquis sur un gendarme dans les journées de Juillet; car c'était peu après ces journées qu'eut lieu cette querelle, et la fièvre qui régnait alors dans l'air n'y nuisit pas. Mais là 011 vous auriez une légère rectification à faire et très-juste, c'est en ce qui concerne le certain M. Dubois. M. Dubois, créateur avec Pierre Leroux (en 1824) et fondateur du Globe, depuis député et directeur de l'École normale , est encore vivant, fort vert d'esprit. C'est un homme sur les seconds plans, d'un talent et d'une verve très-remarquables. Nul plus que lui ne serait à même de renseigner un jeune critique sur tout le mouvement de la critique française de 1815 à 1830. Il y a marqué par quantité d'articles, mais surtout par ses vues, son excitation, son stimulant : nul ne sait mieux que lui l'histoire littéraire sérieuse de cette pé-
1. Il s'agissait du duel si connu de Sainte-Beuve avec M. Dubois (du Globe). M. Claretie avait raconté que Sainte-Beuve avait ouvert son parapluie sur le terrain — parce qu'il pleuvait réellement en ce moment-là; — et, comme cela avait fait rire, il avait dit : « Je veux bien être tué, mais je ne veux pas être mouillé. » Cette anecdote est devenue légendaire.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
riode de la Restauration. Il porte aujourd'hui la peine d'avoir délaissé les lettres, et, si votre article lui a passé sous les yeux, ce mot de certain a dû lui eiiti'er dans le cœur comme un trait aigu. Gomme il n'écrit pas et ne publie rien, il ne fournit malheureusement pas d'occasion de réparer. Mais que de beaux ouvrages je lui ai entendu ébaucher le matin au lit, après une nuit d'insomnie! que de beaux romans vendéens et chouans à la Walter Scott ! que de beaux projets d'histoire du christianisme avant Renan! et tout cela s'est perdu en improvisations. Et c'est moi l'adversaire d'un jour et l'homme au pistolet qui m'en souviens encore le mieux. — Donc, écrivains, produisons tant que nous en avons la force et pendant qu'il en est temps. Tout à vous, mon cher ami.
CGGXCIV.