A M. HENRI HARRISSE
Ce 3 mais 1867.
Cher monsieur,
Je lis avec bien du plaisir et sans aucun étonneinent cet article sur Litlré et sur son Histoire de la langue française. Vous vous y montrez tout à fait des nôtres et l'un de nous; je le savais. Vous étiez l'un des premiers à rendre
là-bas 1 à ce savant homme une justice que nous tâchions de lui rendre ici dans le même temps. Il est très-vrai que, dans sa manière un peu sombre et toujours ferme, il a de temps en temps des espèces de transpiration de sève qui verdoient tout à coup et lui donnent de fortes et justes images; il a aussi des tours heureux, neufs et vieux à la fois. Pourtant il reste vrai que le savant chez lui ne tient pas toujours compte des délicatesses de Phomme de goût: il appuie trop; maintes fois, il est rude, hérissé et presque sauvage; il y a dans ses meilleurs endroits des termes ou dictions qui détonnent, qui heurtent, et vous-même avez très-bien mis le doigt sur quelques-uns. En un mot, si quelque chose manque à cette intelligence saine, vigoureuse et môme robuste, ce sont d'exquises nuances de pensée et d'expression, et ce manque de nuances se fait sentir jusque dans cette foi intellectuelle, qui me fait PefFet par moments d'une sorte de superstition et de crédulité, pour un système qui, dans ses lignes générales, ne me paraît pas si nécessairement identifié avec ce cerveau obscur et abstrus, et trop souvent malade, qui s'appelait Auguste Comte..
Je conçois que Littré tienne à l'article et je vous le renvoie exactement.
Merci et tout à vous.
1. M. H. Harrisse avait écrit un article sur M. Littré dans iin journal de N^w-York.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
A M. ,1. HORNUNG PÈRE, A GENÈVE^.
Ce 5 mars 18 h
Monsieur,
J'ai lu avec plaisir le dialogue de haute graisse, comme disait Rabelais ^ : tout ce qui me remet en goût de mon bon temps helvétique et de ces années de Genève et de Lausanne, m'est cher, et vous êtes bien fait, monsieur, pour que votre nom reste joint à ce fond d'originalité, à ce goût du terroir, en ce qu'il a de meilleur. — Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués.