‹ CorrespondanceChapitre 74 sur 223 · MESSAGER DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

MESSAGER DE TOULOUSE

Ce 9 mars 1.867.

Cher monsieur,

Oh! si vous m'aviez consulté auparavant, je me serais effrayé à l'idée de votre généreux essai de réhabilitation sur tous les points, et je vous aurais dit : « Vous allez exciter une bourrasque, sinon une tempête. » Vos charmants

DE C. -A. SAINTE-BEUVE

et distingués articles ne font que me laisser soupçonner qu'il y a eu bien des oui et des non, qui se sont entrecroisés à mon sujet autour de vous.

Aussi pourquoi vous êtes-vous avisé de séjourner pendant trois semaines ^ et d'établir votre camp sur un terrain si glissant? Il a fallu tout 'votre art, votre talent et, laissezmoi ajouter, toute votre amitié pour en sortir à votre honneur et au mien. Connaissant peu le lieu où vous êtes et la couleur précise du journal oii vous écrivez, je me permets de croire toutefois que, s'il y a eu nombre d'objections, elles sont venues bien plutôt du côté légitimiste que de celui de mes anciens et, je dirai, de mes persistants amis M. de Rémusat, M. de Lavergne, etc. Malgré les fréquentes attaques que j'ai eu à essuyer de la gauche, c'est encore de ce côté que je suis et que je ne cesserai d'être, sinon pour les moyens, du moins par le but d'avenir et par l'esprit qui m'anime.

La plupart des hommes, d'ailleurs, n'ont pas lu ceux qu'ils jugent : ils ont une prévention première acquise par ouï-dire et on ne sait comment ; ils ont lu, à travers cela, quelques pages de vous à la volée, et ils ignorent complète^ ment l'origine littéraire et politique de l'homme, la suite de ses écrits recueillis ; ils n'ont pas même eu entre les mains les principaux de ses ouvrages et ceux sur lesquels il a consumé des années.

Je suis près, en ce moment, de mener à fm une seconde et troisième édition (pour quelques parties) de mon livre de Port-Royal, qui est le plus approfondi et le plus person

1. M. Gustave d'Hugues avait écrit trois articles sur Sainte- Beuve dans le Messager de Toulouse.

nel de ceux que j'ai faits : c'est là, à y bien regarder, qu'on me trouvera tout entier lorsque je suis livré à moimême et à mes goûts. Depuis que j'ai reçu un grave échec qui m'avertit que ma santé n'est plus la même, c'est à la révision et à la confection de cet ouvrage que je me suis mis, toute affaire cessante. Eh bien, demandez à ceux qui sont mes adversaires déclarés, s'ils en ont jamais lu une ligne, ils vous répondront certainement que non. Lorsque l'activité se ralentit et que le torrent de la vie diminue, on éprouve involontairement un découragement intime et profond à voir ce que sont les jugements de la plupart des hommes et le peu qu'on gagne à les vouloir réformer : si vous les redressez d'un côté, ils se rejettent de l'autre. Il y aurait, en vérité, de quoi vous rendre chrétien, si l'on n'était naturaliste.

Mais encore une fois, cher monsieur, agréez mes remercîments les mieux sentis pour votre généreux effort, mes compliments pour votre ingénieux talent, et laissez-moi espérer que je pourrai vous les renouveler de vive voix bientôt.

Tout à vous.

CDU.

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