A M. JAL
Ce 24 mars -1867.
Mon cher ami,
Je laisse de côté ma santé, quoiqu'elle soit un obstacle :
un homme qui ne p pas, vous l'avouerez, — mais qui
ne p — pas du tout, entendez-vous bien! — n'est guère
propre à p même une demi-colonne et demie à volonté.
De plus, je suis embarrassé et, tout en reconnaissant l'utilité de votre livre, mes objections abondent.
Et d'abord il s'agit de noms propres, de dates. Eh bien, les noms propres, vous les coupez arbitrairement et en dépit de la raison. Par exemple, je me trouve à Beuve, et Jean-Bon Saint- André se trouve à André.
Vous faites querelle à je ne sais qui d'avoir dit de Trousset Ydlincourt non du Trousset Valincowr, et d'avoir mis un t à Yalincour ; or, dans votre même livre, ailleurs, Valincour est écrit avec un t.
Il s'agit de faits uniquement et de dates précise's. Or, ces dates, je trouve souvent à y redire. Vous donnez l'acte de jugement de madame Roland avec sa date républicaine, mais en la traduisant dans l'ancien style, il me semble tout à côté que vous vous trompez de quantième.
1. Sur son Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire, au sujet duquel il pressait Sainte-Beuve de faire un article.
DE C.-A. SATNTE-BEUVE.
Jl y a une date reçue pour la naissance du peintre Bourdon. Vous jugez à propos d'en douter; vous posez un point d'interrogation et vous ne prenez pas la peine de vérifier, vous l'homme des vérifications. Or, la date exacte de la naissance de Bourdon (il suffit de s'en enquérir à Montpellier) est bien celle qu'on avait donnée généralement et que vous contestez.
A tout moment, au lieu de vous borner à des faits certains, vous donnez vos jugements et vos conjectures. Vous dites à propos de H. de Latouche qu'il a donné la meilleure édition d'André Chénier; puisque vous alliez sur ce terrainlà, vous aviez à dire qu'il avait donné la première et la moins bonne édition de ce poëte.
Quant à Jean-Bon Saint-André, je ne vous passe pas votre raisonnement, et ici il ne s'agit point d'amour-propre, vous avez mis le mien plus qu'à couvert par votre bienveillance. Il s'agit d'un point de vérité historique et d'un trait de caractère. Quoi! vous publiez vous-même les pièces probantes et officielles émanées de l'amiral sur ce représentant, et, au même moment, vous venez les infirmer par des historiettes! A quoi servent donc les pièces désormais? Vous n'y voyez que de la courtoisie de langage. Courtoisie est. un singulier mot, convenez-en, à cette date de 93 et 9^. Vous vous en rapportez à des propos d'officiers de marine qui ne demandaient pas mieux que de railler un 'pékin.
Je vous abandonne l'habileté nautique de Jean-Bon ; mais son courage, oh ! non pas. Ce courage est avéré, c'était un homme intrépide. Lisez sur lui les Mémoires de Beugnot, qui n'est pas suspect. Quoi ! c'est cet homme qui aurait eu peur
pendant le combat? Mais il est descendu un moment, direzvous, dans la soute. Mais est-ce qu'à un moment tout le monde n'y descend pas? L'abbé Coquereau, qui était un bon
b , et qui avait assisté à des combats de mer, me disait
que, quand on donnait le signal du branle-bas, tout le monde
avait envie de c , capitaines, amiraux eux-mêmes; c'est
un effet physique. On n'en est pas moins brave le moment d'après et pendant l'action. Tout votre article sur Jean-Bon est dans un esprit d'indécision qu'il est fort heureux que les montagnards et jacobins n'aient pas eu, car ils en seraient encore à délibérer à l'heure qu'il est ; et par leur décision ils ont sauvé la France.
Je reproche donc à votre excellent livre de manquer à sa propre méthode ; de ne pas s'en être tenu aux faits rectificatifs et positifs ; et, là où vous sortez du document précis, d'introduire presque autant d'erreurs que de conjectures, qu'il faudrait dès à présent réfuter.
Excusez, mon cher Jal, la réponse d'un homme qui est souffrant et qui, tout en appréciant l'utilité de votre travail, a été tout aussitôt frappé des ombres. Je me remettï-ai à feuilleter, au reste, le volume dans le ferme dessein d'y voir de plus en plus le bon et le bien.
Tout à vous.
P.-S. — Article Mariette. Un de mes amis me fait remarquer ceci : Il paraît que vous attribuez VAhecedario à un autre Mariette que celui qui en est l'auteur. 11 y a eu confusion entre les Mariette. C'est qu'en effet c'est le diable sur tous ces points si particuliers d'avoir un avis quand on n'est qu'un seul homme. Pour moi, rien qu'à vous lire, je m'y perds.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 153
CDIV.
A M. COLINCAMP.
Ce 25 mars 186
Cher monsieur et ami,
Voilà donc ce second crime que vous méditiez ! Vous ne l'avez pas fait attendre. Mais j'ai à vous remercier de tout point. Je cherche quelques-unes de ces ombres ou de ces réserves que vous promettiez, et je ne les trouve pas. Je ne découvre de tous côtés que l'ami ingénieux à faire valoir ou à excuser. Vous êtes frappé comme moi de ce que perd journellement cette grande chose qu'on appelait autrefois la tradition et qui est comme une mer qui lentement se retire d'un rivage qu'elle baignait autrefois à pleins bords. C'est encore moins- la parodie ou l'insulte qui m'inquiète que l'indifférence, le soin actif du présent, l'absorption et l'ardeur du lendemain. Et puis cette tradition, à force de se vouloir transformer, se détruit et se défigure. Lisez-vous cette dernière traduction qu'on a faite d'Homère et de V Iliade : j'en estime l'auteur, mais l'effet le plus clair n'est-il pas de barbariser Homère, d'y faire voir tout autre chose que ce qu'y ont vu les Anciens depuis Selon jusqu'à Virgile? Nous avons quasi maintenant un Homère Scandinave. La filière latine est méprisée. Ces littératures d'imitation et. dites de seconde main, mais si distinguées pourtant et desquelles est la nôtre, ne sont plus prisées ni bien comprises : on veut du primitif, du populaire.
de l'original tout cru, et, par cette sorte de manie, on n'est que plus hyperbolique, on n'en est pas plus original pour cela. Que de choses, cher monsieur et ami, nous aurions à agiter et à discuter si nous étions en même lieu, à quelque École normale au bon temps des conférences et des studieux loisirs !
CDV.
A M. TROPLONG
Ce 80 mars 1867.
Monsieur le président,
Le respect que j'ai pour vous et, laissez-moi ajouter, l'affection que m'inspire votre personne ne m'interdisent point cependant de vous faire remarquer que, lorsque, hier, M. de Ségur-d'Aguesseau a parlé d'une nomination scandaleuse, il n'a parlé et pu parler que de M. Renan, comme lui-même en est convenu aussitôt après, à moi parlant. Il n'est donc point exact de dire que personne n'avait songé à M. Renan; car il était clairement et expressément désigné. Je n'ai donc point inventé à plaisir une personnalité : elle était dans les paroles de M. de Ségur. J'aurais pu, en effet, faire semblant de ne point l'apercevoir, et cela eût été plus conforme aux habitudes et aux usages. Il est, — je le sens trop d'après l'épreuve d'hier, — il est des points sur lesquels je ne m'accoutumerai jamais