‹ CorrespondanceChapitre 8 sur 223 · En le remerciant de son livre sur saint Louis · texte numérisé non relu

En le remerciant de son livre sur saint Louis

2. Doyen de la faculté des lettres de Strasbourg, et l'un des plus anciens amis de Proudhon. M. Bergmann a fourni à Sainte- Beuve la plupart des lettres qui sont entrées dans son livre sur le célèbre polémiste.

La série de ces lettres donne le véritable commentaire et le fil conducteur de toute l'œuvre de Proudhon. Quand cela sera un jour imprimé en totalité (car il faudra en venir là), toute la philosophie de l'homme sera connue. Vous le serez aussi, mon cher monsieur; et, pour mon compte, je ne saurais assez vous remercier de m'avoir permis, par cette lecture intime, de connaître si à fond deux hommes. C'est un grand profit pour moi. Ce grand article d'exposition que Proudhon ambitionnait de faire sur vous et sur vos travaux, il l'aura fait, sans y songer, dans la continuité même de ses lettres. 11 l'aura fait Irès-complétement, au moins au moral et pour ce qui est de la philosophie de votre esprit. Combien il a raison dans ce qu'il dit des encadreurs et de la nécessité, ici, de plaire pour réussir! Vous connaissez Edélestand du Méril, lequel pourtant n'a cessé de vivre à Paris. Eh bien, cet homme, cet érudit du premier ordre, au moins pour l'étendue des lectures et pour l'immensité des analyses, ils ne l'ont jamais voulu admettre ni reconnaître, faute d'un certain ragoût!...

GCGIV.

A M. DUBNER*.

septembre 1865.

Cher monsieur,

Je suis bien hardi; mais, critique, je viens me plaindre un peu au critique qui, selon moi, a faibli. Oui, cher

1. Le savant helléniste Dûbner, figure originale et sympathique. Sainte-Beuve a publié de lui dans Port-Royal • [t. lll) une lettre

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 17

maître, vous le plus exact et le plus autorisé des savants, vous avez faibli et reculé devant un demi-savant qui, au fond, n'est pas même un homme d'esprit. Ayant à rendre compte des Thèses de M. Bernard Jullien, vous avez enveloppé ce que vous pensez; vous avez cédé aux mêmes obsessions auxquelles, en d'autres temps, j'ai résisté; car cet homme en définitive ne demande qu'une chose, c'est qu'on s'occupe de lui et de tenir le tapis.

Au nombre de ces thèses, vous en avez rencontré une où je suis pris à partie; c'est au sujet de V Anthologie. Nulle part M. B. Jullien n'a plus déraisonné, je l'ose dire, et n'a mieux trahi sa demi-ignorance. S'attaquant à un travail que j'avais fait sur Méléagre, il a parlé de V Anthologie sans la connaître, sans avoir eu entre les mains cette édition de Jacobs que vous lui conseillez. Il ne sait pas Va & c de la question. J'avais traduit ou paraphrasé, pour en donner l'idée et le sentiment à nos lecteurs français, la préface que Méléagre avait mise à sa Couronne : M. Jullien a raisonné comme s'il s'agissait non de la Couronne de Méléagre, mais de l'Anthologie telle que nous l'avons d'après Constantin Céphalas, et il a dit : « Il n'y a rien d'Archiloque qui soit piquant dans cette Anthologie. » Dans la traduction du mot acanthe^ il ne s'est pas moins trompé, très-probablement, et il n'a pas eu le vrai texte sous les

trcs-spirituelle sur les Racines grecques et sur les défauts de renseignement moderne du grec. C était un excellent homme, qui demeurait à Montreuil, d'où il apportait à Sainte-Beuve des paniers de pêches cultivées par lui-même, et tatouées du chiffre S.-B. Sa veuve lui a fait élever, dans le cimetière de Montreuil, un tombeau dû au ciseau du sculpteur Mathieu-Meusnier, et à l'inauguration duquel fut lu, en 1868, un discours de Sainte-Beuve, inséré depuis dans les Nouveaux Lundis, t. XI.

yeux. Il va jusqu'à prétendre que, loin d'aller en perdant sans cesse et en laissant tomber chemin faisant quelquesunes de leurs plus belles fleurs, les Anthologies ont dû se perfectionner à chaque recueil nouveau. Vous le savez bien, vous, qui sentez les vraies fleurs et qui faites la moue aux assa fœtida, vous savez s'il y a eu progrès ou déchet dans ce genre de recueils. M. Jullien, comme vous l'avez remarqué, a pris le mot d'épigramme dans le sens le moins antique et le plus faux. Son idéal en ce genre, ce sont les plus petits vers pointus ou musqués de notre xviii<^ siècle. Chacun prend ses modèles à sa hauteur; ceux qui se sont donné la peine de lire les Histoires littéraires de M. Jullien savent quelles sont ses prédilections; et ses propres vers à lui, ses épigrammes ou bouquets à Chloris, je vois bien que vous ne les avez jamais lus! Vous lui faites une manière d'éloge du soin qu'il a, en toute question, de bien définir les termes. Il est vrai que, quand il a à dire une bêtise, M. Jullien a grand soin de la mettre dans tout son jour.

Je vous demande pardon, cher et savant maître, de cette boutade qui m'est échappée. Mais à qui demanderait-on justice dans un litige sur Méléagre, sinon à vous, arhiter et judex et rex !

CCCY.

A M, EDMOND SCHERER

Ce 2 septembre 1865.

Mon cher ami.

J'apprends trop tard que j'ai à vous remercier beaucoup pour ce que vous avez dit dans le Temps sur ce discours

DE G. -A. SAINTE-BEUVE

d'Académie * ; excusez-moi de l'avoir ignoré, et de ne vous lire le plus habituellement qu'en recueil. En revanche, j'ai sur ma table vos Études de Littérature contemporaine oh vos fortes et nettes qualités me sont sans cesse présentes. Vos paroles comptent, car vous ne les prodiguez pas et la pensée est toujours dessous. Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu à nos lundis 2. Je vous aurais dit combien vos articles réunis me plaisent : votre Madame Roland est un travail complet qui entraîne la conviction de tout lecteur sensé. Le jour où vous voudriez sacrifier un peu à ce goût français que vous connaissez si bien, à notre besoin d'encadrement et de bordure, vous auriez le prix de toutes vos essentielles qualités. Vous savez autant que personne nos légers travers; vous y souriez, mais vous n'y cédez pas. C'est vous qui avez de la vertu, de refuser ainsi à votre talent par d'adroites coupures tout le succès actuel et journalier qu'il pourrait avoir. Vous y arrivez, au reste, par le fond et par la raison. Votre article sur les Lettres de Marie- Antoinette est un fait auquel il va falloir répondre. Il n'y a plus à biaiser. Je sais qu'on en est ému.

Agréez, mon cher ami, avec mes remercîments pour une appréciation si flatteuse sous votre plume, l'expression de mes sentiments dévoués.

1. Il s'agissait du rapport sur les prix de vertu, lu à l'Aca^ démie le 3 août 1865.

2. Les lundis du dîner Magny, qui avait lieu tous les quinze jours.

CCCVU

A M. FEUILLET DE CONGHES.

Ce 2 septembre <863.

Cher monsieur,

Je n'ai pas Thonneur de connaître M. de Reumont; je n'ai certainement rien écrit et je ne me rappelle avoir rien dit qui puisse motiver cette conclusion. Je vous avouerai, cependant, que votre réponse n'est pas celle qui convient. Vous la mêlez à des remercîments pour les uns, à des compliments pour les autres : ceci est un procès, et il faut traiter les affaires en affaires. Il ne s'agit pas de querelle Allemand : dans les trois quarts des questions de textes Ou de critique proprement dite, les Allemands ont raison contre nous. Cela est perpétuellement vrai pour tout ce qui est de littérature ancienne. Il faut faire de cela, ce me semble, une question de fait et pas autre chose. Vous ne pouvez absolument séparer votre cause de celle du comte d'Hunolstein, et je crois qu'il serait bon là-dessus, votre intérêt étant le même, de vous entendre : M. d'Hunolstein m'a, deux ou trois fois, proposé de voir ses originaux. La rencontre a manqué, un peu de ma faute. Je suis paresseux de corps, et, d'ailleurs, je ne me sens pas très-compétent en ces sortes de questions. Les lettres de Marie-Antoinette ont pu paraître un peu suspectes, par cela même qu'elles étaient trop ce qu'on pouvait désirer. Ces objections vagues s'évanouiraient devant des preuves de fait. N'ai^uez

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

pas de votre habileté ni de votre tact, nous le connaissons tous; vous êtes le plus entendu des curieux; mais les curieux sont aussi des amoureux, et les amoureux peuvent avoir leurs illusions. Enfin le vrai, c'est que provisoirement je n'ai pas d'avis arrêté, je suspends mon jugement.

L'autre soir, à Saint-Gratien, j'ai prié M. de Lescure de plaider l'authenticité, et il l'a fait à merveille. C'est un très-bon avocat. Je sais que M. Geffroy prépare un travail. On me dit qu'il conclut à l'authenticité, mais à des interpolations. La manière dont M. Reclus et M. Scherer ont introduit l'affaire devant notre public, exige une discussion méthodique et toute positive. Je ne doute pas que vous ne soyez en mesure de gagner la bataille; mais permettez-moi de vous répéter que le ton que vous employez à l'égard des adversaires est plutôt de nature à affaiblir votre défense qu'à la fortifier. Il faut les confondre et leur fermer la bouche : et cela ne se peut qu'en leur mettant les lettres mêmes devant les yeux et plein les dents. A votre place, je déposerais les originaux ou autographes, ne fût-ce que sous verre, à la Bibliothèrque impériale par exemple. Que le comte d'Hunolstein fasse de môme, et le procès est jugé. 11 resterait toujours à savoir comment il a eu ces lettres, et comment elles vous sont venues. — Mais vous êtes trop curieux, me dira-t-on. — 11 n'y a pas de limite assignable à la curiosité dans tout ce qui touche à l'histoire.

Agréez mille amitiés.

P.-S. — Je vous écris comme je causerais»

GCCYII.

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