A UN JEUNE CATHOLIQUE
Ce 2r) juillet 1867.
Monsieur,
Vous vous emparez d'une phrase dans une lettre qui était destinée à répondre à un ordre particulier d'arguments, mais vous ne me la renvoyez pas telle que je l'ai écrite : je n'ai pu dire en effet et je n'ai point dit : Nul homme sé-
CORRESPONDAxNCE
rieuœ et sensé ne peut croire désormais, etc. J'aurais manqué, en m'ex}3rimant ainsi, au respect que j'ai pour les sincères croyants. J'ai dû dire qu'il était bien difficile à des esprits exacts, armés de critique et se livrant à l'examen, de croire ce qu'on croyait autrefois. Ce n'est point par lettres qu'on peut développer toute sa manière de voir à cet égard. Il suffirait, pour ne point se méprendre sur la mienne, d'avoir lu ce que je n'ai cessé d'écrire depuis quelques années : mais c'est une peine que je ne prétends infliger à personne. 11 n'est jamais entré dans ma pensée de chercher à ôter ou à diminuer la foi chez qui la possède. Quant à apprécier le mouvement des croyances, la crue ou le décours de la foi, ce n'est point dans de courts espaces ni d'une génération à l'autre que cela se mesure : ces changements se marquent par siècles, et les divers états d'incrédulité et de croyance, à divers degrés, coexistent à la fois : il n'est pas toujours aisé de les bien démêler.
Le grand progrès moderne (sur lequel je ne me fais pas d'ailleurs trop d'illusion) serait de ne point recourir aux voies anciennes et de vivre l'un à côté de l'autre, de se combattre même sans se maudire. Une phrase de votre lettre m'effraye un peu : Il y a, dites-vous, des malfaiteurs dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre social; » et vous renvoyez les premiers comme les seconds devant les juges. Il serait juste du moins que, dans ce cas-là, il y eût le jury ; car autrement il est bien difficile d'éviter les jugements à la Caïphe et à la Ponce Pilate.
Vous voyez, monsieur, que, si j'avais l'espace, les réponses ne me manqueraient pas, et peut-être ce qu'il y a de tranchant en apparence er en réalité s'adoucirait un
DE C. A. SAINTE-BEUVE. 199 '
peu. Je vous chicanerais fort sur Bossuet, Pascal, Descartes et Malebranche, que vous rangez sous les mêmes croyances. Je vous contesterais absolument Descartes; Je vous ferais remarquer que je ne trouve nulle part en ce temps-ci le mode d'argumentation de Pascal et surtout sa morale chez ceux qui se disent orthodoxes; enfin vous auriez à m'expliquer pourquoi Bossuet considérait Malebranche comme le plus dangereux des novateurs et sa doctrine comme un scandale.
Mais, au lieu de s'expliquer et de se connaître, on se juge sur prévention, on se fâche, on s'enflamme, et l'humeur, comme la passion, continue trop à gouverner le monde.
Excusez-moi, monsieur, si je vous parle comme étant un peu moins jeune que vous ne devez l'être, et ne voyez en tout ceci qu'une preuve d'estime.
CDXLIII.
A M. ERNEST ALLARD
Ce 28 juillet 1867.
Vous m'avez envoyé une bien noble inspiration. Je ne doute pas que, si un chef d'Etat du cœur dont est le nôtre, consentait à écouter pendant cinq minutes la lecture faite à haute voix de cette strophe de poésie et de philosophie sociale, il ne fût touché, et peut-être s'ensuivrait-il quelque mesure réformatrice selon la justice. Mais ces cinq minutes- * là, comment les avoir et les obtenir?
Et c'est ainsi que de bonnes idées pleuvent et meurent
comme la goutte de rosée qui sèche sur les rochers. De temps en temps, une idée tombe dans le bon terrain : elle germe, et c'est ce qui fait croire à quelques-uns que tout n'est pas désespéré et que le pur hasard ne gouverne pas le monde.
Tout à vous.