A M . DURUY
Ce 22 juillet 1867.
Monsieur et cher ministre,
Laissez-moi tous parler, k mon tour, d'une affaire à laquelle je suis si fort intéressé et qui m'a causé un vrai chagrin. Vous avez assisté au commencement de cet orage le jour où vous étiez au Sénat, ce jour où vous avez si bien défendu votre loi d'enseignement primaire, et où j'ai subi cette avanie. Depuis lors, je ne crois pas qu'il y ait rien eu de ma faute, et cependant tout s'est passé comme si je m'étais rendu coupable de quelque méfait politique. J'ose me flatter que ce n'est pas vous qui êtes de cet avis; car au fond notre cause n'est pas si éloignée ni si distante, et je ne vais si en avant que parce que je n'ai pas la même responsabilité.
Je viens faire appel à votre esprit de justice en faveur du jeune élève Lallier, dont je puis au besoin vous montrer les lettres. Cette correspondance, entamée par lui au sujet de la loterie de bienfaisance de l'École, s'est trouvée ensuite contenir, au milieu des remercîments pour le lot que j'avais envoyé, le paragraphe dit d'adresse qu'on a eu le tort de publier. Tout le tort est là, pas ailleurs, comme vous le verriez par la suite même des lettres. L'autre tort retombe en entier sur M. Nisard, qui n'a pas su attendre votre arrivée
et réserver jusque-là l'état de l'École et le sort des personnes. Ce jeune élève Lallier, frappé à cause de moi, choisi d'abord entre tous ses camarades sans être plus coupable qu'aucun, mérite votre indulgence, et il n'a en rien mérité ce coup précipité que les directeurs de l'École ont pris sur eux de lui appliquer. Il est devenu mon client naturel.
Vous concevrez mieux que personne, monsieur et cher ministre, le sentiment qui m'anime dans cette requête que j'ai l'honneur de vous adresser. Vous avez sans doute écouté jusqu'ici beaucoup de sénateurs : daignez en écouter un qui paraît l'être bien peu, au cas qu'on fait de lui, mais qui tâchera de compter pour sa part et pour sa voix, et qui est du moins de vos amis.
Avec toutes mes excuses et mes respects.
CDXL.
A M. R. CHANTELAUZE
Co 22 juillet -1807.
Cher monsieur et ami.
Une grande fatigue succède toujours à l'excitation, et je suis un peu dans ce cas. Notre cinquième volume est tout à fait terminé; on tire, et la mise en pages pour le petit tirage à part * suivra immédiatement. J'en suis au tome VI
1. Le tirage à part du Mémoire de M. R. Chantelauze sur le cardinal de Retz et les jansénistes dans le tome V de Porl-Hoyal.
et à mes derniers soins. — Une Table des matières considérable que je ne fais pas moi-même i occupera une bonne partie de ce tome dernier.
Je reviens sur un mot d'une de vos dernières lettres, relatif à un ancien ami. Dans toute la première partie de ma vie, les relations littéraires et celles surtout de poésie étaient pour moi tellement essentielles et chères que je n'ai jamais compris qu'on les sacrifiât pour des dissidences politiques. Je croyais avoir noué une de ces relations intimes et supérieures à tout avec cet ancien ami, alors jeune et brillant poëte. Je m'y confiais en toute sécurité et simplicité, ne soupçonnant pas que la politique qui n'avait jamais montré le bout de l'oreille pût surgir tout d'un coup entre nous. J'ai donc été des plus surpris lorsque je me suis aperçu, à un certain jour, par toutes sortes d'allusions et de piqûres imprévues, qu'une passion politique avait altéré les dispositions sûres et établies, et qu'un passé déjà fort long me semblait devoir garantir. Dès cet instant, je me suis senti blessé, et j'ai pris sur moi de rompre. J'ai rompu tout littérairement, sans qu'il s'y mêlât ombre d'intrigue ni une parole autre que celles que j'avais livrées au public 2. Se figurer autre chose est bien peu me connaître. Il est résulté cependant de cette rupture toute littéraire des conséquences auxquelles je suis resté parfaitement étranger : des satires
1. Cette Table, qui forme le tome VU de Port-Royal, est l'œuvre de M. Anatole de Montaiglon.
2. Dans l'article sur les Questions d art et de morale, par M. Victor de Laprade. Ce fut l'article de début de Sainte-Beuve au Constitutionnel^ et par conséquent celui qui ouvre la série des Nouveaux Lundis, t. P"- (16 septembre 1861).
DE C.-A. SAINTE-15KUVE
injurieuses et, à quelques égards, calomnieuses*, peu dignes d'un poëte élevé, ont essayé (Finsinuer le contraire. Au lieu des Muses, on avait affaire à Némésis ou aux Euménides. J'ai en horreur ces sortes de passions et, quand elles ont éclaté, il me semble qu'il y a entre les esprits de l'irréparable. — Voilà mon histoire à l'égard de l'homme de talent que j'avais considéré pendant près de vingt ans comme un ami.
Combien j'ai hâte de revenir à mes pures études, fussentelles même à l'état de simples épreuves h corriger ! — Faites de même.
Veuillez agréer, cher monsieur et ami, l'assurance de mes sentiments dévoués.
1. Les bruits calomnieux auxquels Sainte-Beuve faisait allusion s'étant réveillés en 1872, M. R. Chanlelauze, ami des deux poêles et qui n'avait pas renoncé à son idée de réconciliation même posthume, eut la bonté décrire à M. de Laprade, qui répondit, selon son droit, dans toute l'indépendance de son esprit, mais aussi eu réfutant de la façon la plus péremptoire les infamies dont on avait essayé d'envenimer la querelle :
f( Lyon, 10 novembre 1872.
» Mon cher ami, » Je suis entièrement convaincu que Sainte-Beuve, si peu généreux qu'il se soit montré pour les adversaires de l'Empire, était incapable de solliciter ma démission. Très-susceptible, ne pardonnant pas une piqûre faite à son amour-propre, il n'eût jamais commis une bassesse. Son grand esprit aurait sufli ponr le préserver d'une pareille chute. Cruellement traité par Ini, je n'ai pu cesser d'être un vif admirateur de sa critique — et même de sa poésie. J'eiface aujourd'hui très-volontiers les quelques mois trop durs que j'ai écrits à son sujet. Il est très-probable (jue, s'il vivait encore, à l'état de vaincu de la démocratie comme tous les esprits élevés et délicats, nous serions pleinement réconciliés. Dans tous les cas, je me dois à moi-même de défendre sa
CDXLI.
A M . DANTON
Ce 23 juillet 1867.
Au milieu de tant d'autres soins qui vous occupent et qui me préoccupent aussi, me permettrez-vous de venir m'adresser à vous en particulier pour une affaire, moins désagréable que beaucoup d'autres et dans laquelle votre bienveillance peut beaucoup? 11 s'agit de la proposition de mon ami M. Cliampfleury pour la décoration cette année. M. Champfleury est un romancier original dans son genre : si vous preniez la peine de lire les Souffrances du professeur Delteil^ vous auriez idée de ce genre d'observation, de raillerie, d'un réalisme qui n'exclut nullement la sensibilité. M. Champfleury n'est pas seulement un observateur fidèle et minutieux : le fond de sa pensée est honnête. Depuis quelques années, il s''est appliqué à des travaux de critique curieuse qui sont comme des vignettes de l'histoire. — Il . vient de
mémoire d'une odieuse accusation. Je suis persuadé qu'il en eût fait autant pour moi, » Mille bonnes amitiés.
» Victor DE Laprade. »
Une simple observation à cette lettre si honorable et qui clôt aujourd'hui le débat. — Dans son article sur M. Victor de Laprade, on peut dire que Sainte-Beuve ne se montre nullement l'ennemi de la démocratie. Il y prend même la défense des idées modernes contre M. Victor de Laprade.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
se marier, d'épouser une femme artiste recommandable, qui était des amis de l'illustre Eugène Delacroix. — Il a quarante ans bien sonnés, et il est entré dans cette seconde partie de la carrière où les marques publiques d'estime font une partie légitime de l'ambition d'un honnête homme. Si vous dites tout cela au ministre, il en tiendra certainement grand compte.
Combien je voudrais que vous fussiez toujours consulté et écouté !
Veuillez agréer, cher monsieur, l'assurance de mes sentiments dévoués.
P. -S. — M. Ghampfleury, dans le comité de la Société des gens de lettres, s'occupe avec zèle, depuis quelques années, de tous les projets d'utilité publique dans l'ordre de la littérature. Son avis compte pour beaucoup. Il a eu les débuts difficiles, il voudrait les aplanir aux autres.
CDXLII.