A M. D..., A ROUEN
Ce 12 août 4867.
Vous me permettrez, en retour de votre bonne confiance, de vous parler avec une entière franchise. Vous êtes bien
1. Voir ci-dessus la lettre du 22 juillet 1867 à M. R. Ciianleiauze.
jeune, vous avez vingt ans; vous vous êtes tait une position déjà tort honorable dans une maison de commerce; vous me dites que les voyages viendront après le travail sédentaire; que l'association même est au bout.
D'un autre côté, vous êtes assiégé par des idées, par l'éveil de l'esprit philosophique, par une sorte d'ambition intellectuelle dont vous voulez bien me produire les premiers bouillonnements et les prémices.
Presque tout le monde a connu plus ou moins ce combat. On a deux hommes en soi. Mon conseil serait que, sans étouffer l'un, vous ne renonciez pas du tout à l'autre. Modérez l'enthousiasme de l'esprit; gardez votre position; continuez de prendre sur vous, fût-ce pendant des années ; ménagez-vous quelques heures par semaine pour de bonnes et fortes lectures; hâtez, s'il se peut, le moment où vous voyagerez : tout en faisant des affaires, vous ferez des observations; apprenez des langues étrangères, pour peu que vous en ayez besoin dans vos voyages ; étudiez le commerce de manière, par vos réflexions, à vous élever au-dessus de la spécialité : de telle sorte, en dix ans, vous serez un homme très-notable dans votre partie, assez riche déjà, avec qui l'on comptera, qui pourra faire valoir ses idées, proposer ses vues d'amélioration en matière sociale, les proposer sous forme pi-atique, ce qui est l'essentiel, car sous la forme philosophique cela est bien vague et reste trop souvent à l'état de vœu. A votre place, je préférerais Rouen à Paris : Paris offre trop de tentations, trop de chances à l'écart et au déraillement des carrières. Le rude et ferme apprentissage que je vous propose serait mieux dans son cadre à Rouen. — En attendant, lisez, écrivez pour vous seul, apprenez à régler et à resserrer vos
idées. C'est là l'essentiel. Rappelez- vous ce vers de Boileau :
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire
Vous m'avez demandé mon avis, voilà ma consiiltation, mon cher monsieur. Veuillez la prendre en bonne part et agréer l'assurance de mes sentiments sympathiques.
CDXLVlï.
AU VÉNÉRABLE d'uNE LOGE DE FRANCS-MAÇONS.
Ce 19 août 1867.
Monsieur,
L'approbation unanime donnée par la réunion de vos frères à mes paroles et à ma conduite est un véritable encouragement. Je n'ai l'honneur d'appartenir à aucune branche de l'institution maçonnique; mais je suis heureux qu'on veuille bien m'y considérer comme un libre soldat du dehors et un homme de bonne volonté pour la défense des principes que vous professez et des idées généreuses qui vous animent.
Veuillez agréer, monsieur le vénérable, pour vous et pour messieurs vos frères, l'assurance de mes sentiments de considération et de gratitude.
CDXLVIII.
A M. R. CHANTELAUZE
Ce 20 août 1867.
Cher monsieur et ami,
Je vous envie d'être dans ces beaux lieux que je n'ai fait qu'entrevoir, il y a quelques années. J'étais encore vaillant et capable de joie. — La nature n'est pas juste, et en ce moment je pense à votre spirituelle amie qui a un mal de larynx : faut-il que la privation soit toujours là d'où vient le charme, et quel plus doux charme et plus innocent qu'un entretien vif et amical en présence des plus beaux lieux?
Je ne puis arracher à l'imprimeur les dernières feuilles de l'Appendice du sixième volume. Le tirage à part, d'où ce retard dépend peut-être (à cause de la lettre engagée), doit être terminé, mais je ne l'ai pas. Dès qu'un exemplaire me sera parvenu, vous l'aurez. L'en-tête dont vous me parlez a été laissé, sauf changement de quelques mots. Je n'ai remis sur le tirage à part et je n'ai ajouté que le passage de la Préface, à cause de l'espace qui manquait.
Je vois que M. de Pommereu n'a pas déserté les beaux lieux ni la charmante bannière que j'aime toujours à saluer de loin; hélas! je ne vaux guère rien de près, et j'aime peu à parler d'une santé où il est difficile de démêler les désagréments pénibles des périls plus ou moins prochains.
Yeuillez offrir mes hommages à madame Pvogcr Des Genettes et agréer, cher monsieur et ami, mes compliments les plus affectueux.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
CDXLIX.