‹ CorrespondanceChapitre 14 sur 66 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

A LA MEME

S. d. (Juillet 1883.)

Mon cher George, vos beaux yeux noirs que j’ai outragés hier (2) m’ont trotté dans la téte ce matin. Je vous envoie cette ébauche, toute laide qu’elle est, par curiosité pour voir si vos amis la reconnaftront, et si vous la reconnaitrez vous-méme.

Good night. I am gloomy to day.

(1) Hs'était habilléen pierrot et avait mystifié une personne qui n’éteit pas, comme on l’a raconté et imprimé, M. de la Rochefoucauld. (Nole de George Sand.) fe

(2) 1: avait fait la charge de plusieurs personnes, Ia sienne, celle de George Sand, celle de Buloz, etc.

A LA MEME

S. d, (Juillet 4833.)

Mon cher George, j’ai quelque chose de béte et de ridicule 4 vous dire. Je vous l’écris sottement au lieu de vous l’avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade. J’en serai désolé, ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu’ici. Vous me mettrez a la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour ou j’ai été chez vous. J’ai cru que je m’en guérirais tout simplement en vous voyant 4 titre d’ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractére qui pouvaient m’en guérir; j’ai taché de me le persuader tant que jal pu; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J’aime mieux vous le dire et j’ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m’en guérir 4 présent si vous me fermez votre porte. .Cette nuit, pendant que (1)... j’avais résolu de vous faire dire que j’étais 4 la campagne, mais je ne veux pas vous faire de mystéres ni avoir l’air de me brouiller sans sujet. Maintenant, George, vous allez dire : encore un qui va m’ennuyer! comme vous dites ; si je ne suis pas tout a fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme vous me |’auriez dit hier en me parlant d’un autre, ce qu’il faut que je fasse. Mais, je vous en prie,

(1) Ces deux derniers mots ont été biffés A la plume par G. Sand, et la ligne suivante coupée aux ciseaux.

si vous voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez plutét pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n’espérerien en vous disant cela. Je ne puis qu’y pérdre une amie et les séules heures agréables que j’ai passées depuis un mois. ‘Mais je sais que vous étes bonne, que vous avez aimé, et: je me confie & vous, non pas comme a une maftresse, mais comme 4 un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore 4 passer a Paris, avant votre voyage a la cdmpagne et votre départ pour I’Italie o& nous aurions passé de si belles nuits, si j’avais de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la force 'me manque.

S. d, (Juillet 1833.)

S’il y a dans les feuilles que je viens de lire une page ot vous ayez pensé a moi, et que je Paie deviné, je vous remercie, George.

Je voudrais que vous me connussiez mieux, que vous voyiez qu’il n’y a dans ma conduile envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez pas plus grand ni plus petit queje ne suis. Je me suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. — Je vous ai aimée, non pas chez vous, prés

(1) Coupure aux ciseaux, faite par A. de M. (Note de I’éd. de la Corresp. de George Sand et d'Alfred de Musset.)

de vous, mais ici, danscette chambre ou me voila seul a présent.C’est la que je vous ai dit ce que je n’ai jamais dit & personne. — Vous souvenez-vous que vous m’avez dit un jour que quelqu’un vous avait demandé si j’étais Octave ou Ceelio, et que vousaviez répondu: tous les deux, je crois. — Ma folie a été de ne vous en montrer qu’un, George, et quand |’autre a parlé, vous luiavez réponducommea(1) . . ... .

A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s’est habituée a vivre dans un cercueil scellé, et haissez les hommes qui m’y ont forcé. Voila un mur de prison, disiez-vuus hier, tout viendrait s’y briser. Oui, George, voila un mur; vous n’avez oublié qu’une chose, c’est qu’il y a derriére un prisonnier.

Voila mon histoire tout entiére, ma vie future. Je serai bien avancé, bien heureux, quand j’aurai barbouillé de mauvaises rimes les murs de mon cachot! Voila un beau calcul, une belle organisation de rester muet en face de l’étre qui peut vous comprendre, et de faire deses souffrances un trésor sacré pour le jeter dans toutes les voiries, dans tous les é¢gouts, a six francs l’exemplaire ! Pouah!

Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque je n’ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon nom est écrit dans un coin de votre ceur, quelque faible, quelque décolorée qu’en soit l’empreinte, ne |’effacez pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser ma mére.

(1) Partie du verso enlevée par la coupure. Alf. de M. semble avoir voulu couper tout ce qui contenait des noms propres. (Notes de I’éd, de la Correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset.)

Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y ades jours ou je me tuerais : mais je pleure ou j’éclate de rire, non pas aujourd’hui, par exemple. Adieu, George, je vous aime comme un enfant.

A LA MEME

S. d. (28 Juillet 1833.)

Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin; vous qui vous couchez a quatre heures, vous m’écrivez a huit; moi, qui me couche 4 sept, jétais tout grand éveillé au beau milieu de mon lit, quand votre lettre est venue. Mes gens auront pris votre commissionnaire pour un usurier, car on l’a renyoyé sans réponse. Comme j’étais en train de vous lire et d’admirer la sagesse de votre style, arrive. un de mes amis (toujours 4 huit heures), lequel ami se léve ordinairement a deux heures de !’aprés-midi. II était cramoisi'de fureur contre un article des Débats ou Pon s’efforce, ce malin méme (1), de me faire un tort commercial de quelques douzaines d’exemplaires. En vertu de quoi j’ai essuyé mon razoir (sic) dessus.

J’irai certainement vous voir a minuit (2). Si vous étiez venue hier soir, je vous aurais remerciée sept fois comme ange consolateur et demi, ce qui fait bien proche de Dieu. J’ai pleuré comme un veau pour faire ma

(1) Ne du 28 juillet 1833.

(2) D'aprés une note trouvée par M™* Lardin de Musset sur un petit Carnet de poche de son frére, c'est le 2g juillet que George Sand se donna 4 Musset. (Cf, A cet égard le chap, de George Sand dans notre Ouvrage sur Alfred de Musset.)

D’ALFRED DE MUSSET 4y

digestion, aprés quoi je suis accouché par les forceps decing vers et une (sic) hémistiche, et j’ai mangé un fromage 4 la créme, qui était tout aigre.

Que Dieu vous conserve en joie, vous et votre progéniture, jusqu’a la vingt et uniéme génération. Yours truly (1).

A BULOZ + Directeur de Ja Revue des Deux Mondes.

45 aout 1833.

Au moment de la publication de ces feuilles, un ami me fait apercevoir que ce vers :

Son nom était Marie et non pas Marion (2)

appartient a peu de chose prés 4 un dramereprésentéa l’Qdéon et & la Porte-Saint-Martin. Le lecteur me pardonnera une erreur de mémoire, qui sera remplacée dans le recueil dont le poéme de Aodla fait partie.

(1) Cette lettre me paraft avoir été mal classée dans la Corresp. de George Sand et d'Alfred de Musset, ot elle précéde la XXVIII* et la XXIX*. C'est pourquoi je Ja publie derritre ces deux lettres.

(2) Massct, a Ja réflexion, trouvant le vers joli, ne jugea pas 4 pro-

pos de le changer.

A GEORGE SAND

Sans date. — Ecrit de Venise 4 Venise.

Adieu, mon enfant. — Je pense que tu resteras ici. — Quelle que soit ta haine ou ton indifférence pour moi, si le baiser d’adieu que je t’ai donné aujourd’hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu’au premier pas que j’ai fait dehors avec la pensée que je t’avais perdue pour toujours, j'ai senti que j’avais mérité de te perdre, et que rien n’est trop dur (pour) moi. S’il timporte peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, ilm’importe A moi, aujourd’hui que fon spectre s’efface déja et s’éloigne devant moi, de te dire que rien d’impur ne. restera dans le sillon de ma vie ov tu as passé, et que celui qui n’a pas su t’honorer quand il te possédait, peut encore y voit clair A travers ses larmes et t’honorer dans son cceur, od ton image ne mourra jamais. — Adieu, mon enfant.

CORRESPONDANCE D’ALFNED DE MUSSET 4g

A LA MEME

S. d, (Avril 1834.)

Tu m’as dit de partir, et je suis parti; tu m’as dis de vivre et je vis. Nous nous sommes arrétés 4 Padoue; il était huit heures -du soir et j’étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot a Milan, frére chéri, George bien-aimé!

Portant le timbre de Genéve, 8 avril 4834.

Vendredi 4 avril,

Mon George chéri, je suis 4 Genéve. Je suis parti de Milan sans avoir trouvé de lettre de toi Ala poste. Peut-€tre m’avais-tu écrit ; mais j’avais retenu mes places tout de suite en arrivant, et le hasard a voulu que le courrier de Venise, qui arrive toujours deux heures avant le départ de la diligence de Genéve, s’est trouvé en retard cette fois. Je t’en prie, si tu m’as écrit a Milan, écris au directeur de la poste de me faire passer ta lettre & Paris ; je la veux, n’ettt-elle que deux lignes. Ecris-moi 4 Paris ; je t’ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux mois de chagrin ; tu me l’ds dit d’ailleurs, tu as bien des choses:& me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j’ai trés bien supporté la route. Antonio doit t’avoir écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que je n’ai pas souffert, que je n’aifpas pleuré bien des fois dans ces tristes

nuits d’auberge? Ce serait me vanter d’étre une brute et tu ne me croirais pas. .

Je t'aime encore d’amour, George. Dans quatre jours, il y aura trois cents lieues entre nous, pourquoi ne parlerai-je pas franchement? A cette distancela il n’y a plus ni violences ni attaques de nerfs; je t’aime, je te sais auprés d’un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains tandis que je t’écris, mais ce sont les plus douces, les plus chéres larmes que j’aie versées. Je suis tranquille ; ce n’est pas un enfant épuisé de fatigue qui te parle ainsi. J’atteste le soleil que j’y vois aussi clair dans mon cceur que lui dans son orbite. Je n’ai pas voulu t’écrire avant d’étre sar de moi ; il s’est passé tant de choses dans cette pauvre téte! De quel réve étrange je m’éveille !

Ce matin, je courais les rues de Genéve, en regardant les boutiques ; un gilet neuf, une belle édition d’un livre anglais, voila ce qui attirait mon attention. Je me suis apercu dans une glace, j’ai reconnu !’enfant d’autrefois. Qu’avais-tu donc fait, ma pauvre amie ? C’était 14 Phomme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrance dans le cceur, tu avais, depuis dix ans, une soif inextinguible de bonheur, et c’était 1A le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi m’aimer! mon pauvre George! Cela m’a fait frémir. Je t’ai rendue si malheureuse! et quels malheurs plus terribles n’ai-je pas encore été sur le point de te causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage p4li par les veilles qui s’est penché dix-huit nuits sur mon chevet ! Je te verrai longtemps dans cette chambre funeste oy tant de larmes ont could,

D'ALFRED DE MUSSET jor

Pauvre George! Pauvre chére enfant! Tu (’étais trompée; tu t’es crue ma maitresse, tu n’étais que ma mére; le ciel nous avait faits l'un pour autre ; nos intelligences, dans leur sphére élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes, elles ont volé Pune vers l'autre, mais l’étreinte a été trop forte; e’est un inceste que nous commettions.

Eh bien,mon unique amie, j’ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans ces derniers temps; je tai fait beaucoup souffrir, mais, Dieu soit loud, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne !’ai pas fait. Oh! mon enfant, tu vis, tues belle, tu es jeune, tu te proménes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le cceur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l’aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant a lui. Eh bien, je ne t’ai donc pas dérobée a la Providence, je n’ai donc pas détourné de toi la main qu’il te fallait pour étre heureuse ! j’ai fait peut-étre en te q:.:‘tant la chose la plus simple du monde, mais je !’ai faite, mon cceur se dilate malgré mes larmes. J’emporte avec moi deux étranges compagnes, une tristesse et une joie sans fin. Quand tu passeras le Simplon, pense 4 moi, George ; c’était la premiére fois que les spectres éternels des Alpes se levaient deyant moi, dans leur force et dans leur calme. J’étais seul dans le cabriolet, je ne sais comment rendre ce que j’ai éprouvé. Il me semblait que ces géants me parlaient de toutes les grandeurs sorties dela main de Dieu. Je ne suis qu’un enfant, me suis-je écrié, mais jai deux grands amis, et ils sont heureux.

Ecris-moi, mon George. Sois stre que je vais m’occuper de tes affaires.Que mon amitié ne te soit jamais

importune. Respecte-la,cette amitié plus ardente que Yamour, c’est tout ce qu’il y a de bon en moi, pense a cela, c’est ’ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache A lui; pense a la vie qui m’attend.

A LA MEME

Adresse : Monsieur Pagello Dt M* Farmacia Armillo C. San Luca, pour remetire 4 Madame Sand, Venise, roy® Lombardo- Vénitien.

19 avril, — Portant le timbre de Paris du 21 avril.

Mon amie chérie, je suis 4 Paris depuis le 12. J’ai fait venir Buloz le lendemain de mon arrivée. L’important c’est d’envoyer la fin d’André. Jusque-la, il n’est guére possible d’obtenir grand’chose. Quant au prix, il le donnera; je n’ai pas eu l’air d’en douter un instant. « C’est bien cher »; voila tout ce qu’il a dit.

Tu me dis, mon enfant, que tu veux aller 4 Constantinople. Avec quoi y vivras-tu? Si tu ne renonces pas a tes enfants, comment en reviendras-tu? Et quand méme tu y renoncerais pour un temps, n’es-tu pas trop fiére pour faire des dettes? Explique-toi, }adessus, si la tranquillité de ton pauvre Mussaillon est quelque chose pour toi. Si je fais payer a Buloz d’une part ton loyer, d’autre part S. de la R.(1) et quelques autres dettes, je crois, dont tu m’as parlé, que te restera-t-il? Peut-étre de quoi vivre quelques mois a Venise, mais assurément pas de quoi la quitter.

(1) Probablement Sosthéne dela Rochefoucauld. (Note de I’éd. de Ja Corresp, de G. Sand et d'A. de Musset.)

Songe, mon enfant, que c’est le dernier argent qui te reste a toucher, peut-étre d’ici 4 longtemps. De mon cété, je ne sais méme pas comment faire 4 Buloz une malheureuse comédie (faire une comédie!) dont je lui dois déja le prix... J’enrage, mais qu’y faire? Réfléchis, je t’en prie, et écris-moi sérieusement tes projets. Tout ce qui dépendra de moi sera fait. Compte la-dessus, quand je devrais me mettre des jambes et des bras postiches. Malheureusement, la téte ne peut se remplacer.

Que je te remercie de ta lettre, mon amie. Je ne m’attendais pas 4 voir sit6t de ton écriture. Tu me dis de te parler de mes souffrances. Physiquement, je suis arrivé presque bien portant, quoique un coup de soleil sur la figure et une érésypéle aux jambes me rendissent horriblement ridicule. Grace 4 Dieu, je suis debout aujourd’hui, et guéri, sauf une fiévre lente qui me prend tous les soirs au lit et dont je ne me vante pas a ma mére, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, a peine dehors du lit, je me suis rejeté 4 corps perdu dans mon ancienne vie. Comment te dire jamais ce qui s’est passé dans cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j’ai beaucoup sovffert, et j’étais arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un nouvel amour. Je n’ai pas encore diné une fois chez ma mére. J’avais arrangé avant-hier une partie quarrée (sic) avec Dalton (1). On m’avait mis, a cété de moi, une pauvre fille d’opéra qui s’est trouvée bien sotle, mais moins sotte que moi. Je n’ai pu lui dire un mot et

(1) D’Alton-Shée. Voir, sur les relations du poéte avec d’Alton, le t. I de notre ouvrage sur Alfred de Musset.

54 CORNESPONDANCE

suis allé mecoucher & huit heures. Je suis retourné dans tous les salons ott mon impolitesse habituelle ne m’a pas oté mes entrées, Que veux-tu que je fasse? Plus je vais, plus je m’attache a toi, et bien que trés tranquille, je suis dévoré d’un chagrin qui ne me quitte plus.

Tes meubles sont couverts de grandes couvertures de laine, ton lit n’a que les matelas, et les fenétres sont sans rideaux. J’ai cru que j’entrais dans l’appartement d’un mort. Je ne saurais rester la-dedans. La seule chose qui me reste a faire, c’est de m’enfermer, mais je ne peux pas encore travailler, et dés que l’imbécille (sic) réfléchit un quart d’heure, voila les larmes qui arrivent. Mon amie, tu m’as écrit une bonne lettre, mais ce ne sont pas de ces lettres-la qu'il faut m’écrire. Tu me dis que tu vas t’isoler et penser a moi; que veux-tu que je devienne quand je lis des mots parcils (1)! Dis-moi plutét, mon enfant, que tu tes donnée a l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies — non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée; alors je me sens plein de courage et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors je me sens scul,seul pour toujours,ect la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut pas mourir dans sa séve. Mais songe que je t’aime, qu’un mot de toi pourra toujours décider de ma vie et que Ie pass¢ tout entier se retourne en |’entendant.

I] ne faut pas m’en youloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que je peux (peut-étre plus). Songe

(1) Ces mots ne se trouvent dans aucune des lettres qui se trouvaient

chez Papet, et pourtant tout indique qu'il o’en manque pas ici. (Note de I'éd. de la Correspondance de George Sand et d’Alfred de Musset.)

qua présent il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colére ; ce n’est pas ma mattresse qui me manque, c’est mon camarade George. Je n’ai pas besoin d’une femme, j’ai besoin de ce regard que je trouvais A cété de moi pour merépondre ; il n’y a JA ni amourimportun ni jalousie, mais une tristesse profonde. Je regardais l’autre soir cette table of nous avons lu ensemble Geetz de Berlichingen ; je me souvenais du moment ou j'ai posé¢ le livre sur la table aprés le dernier cri du héros mourant : liberté, liberté! Tu étais beaucoup pour moi, ma pauvre amie, plus que tu ne croyais, et que je ne croyais moi-méme.

Tu es donc dans les Alpes? N’est-ce pas que c’est beau? II n’y a que cela au monde. Je pense avec plaisir que tues dansles Alpes. Je voudrais qu’ellespussent te répondre, elles te raconteraient peut-étre ce que je leur ai dit. O mon enfant, c’est la cependant qu’il est triste d’étre seul !

Planche, M. Sandeau et Regnault vomissent, a ce que m’a dit Buloz, tout ce qu’ils ont dans les entrailles contre moi, ce qui mest bien égal. M™* Hennequin (1) avait fait 4 mamére tous les cancans possibles sur ton comple. Je n’ai pas eu de peine a la désabuser, il a suffi de lui parler des nuits que tu as passées & me soigner; c’est tout pour une mére.

Du reste ? Europe littéraire (2) est morte, en sorte que les journaux n’ont pas donné signe d’attaque contre toi. Je n’ai trouvé qu’admiration, comme au temps d’Indiana.

(1) Mme Hennequin,propriétaire de la maison ou habitait George Sand et amie de Ja famille de Musset.

(2} Revue ou avait paru l’altaque contre Lélia, qui avait caused : due) de Gustave Planche avec Capo de Feuillide, |'auteur de l'article.

Adieu, ma sceur ‘adorée. Va au Tyrol, 4 Venise, a Constantinople ; fais ce qui te plaft, ris et pleure 4 ta guise, mais le jour ot tu te retrouveras quelque part seule et triste, comme a ceLido, étends lamain avant de mourir et souviens-toi qu’il y a dans un coin du monde un étre dont tues le premier et le dernier amour. Adieu, mon amie, ma seule maftresse, écrismoi surtout, écris-moi.

— Tu as dd recevoir une lettre de Genéve.

A SAINTE-BEUVE

27 avril 1834.

J’ai 4 vous remerciér, mon cher Sainte-Beuve, de Pintérét que vous avez bien voulu prendre aux tristes circonstances qui m’ont forcé a quitter J’Italie. Buloz sort de chez moi maintenant, et j’apprends par lui que mon retour est interprété de plusieurs maniéres par certaines gens; tant qu’il ne s’agit que de moi-méme, je suis obligé d’avouer qu’un mépris naturel m’a toujours la-dessus tenu lieu de philosophie; mais je verrais avec le plus grand chagrin qu’on accusat M™ Sand du plus léger tort 4 mon occasion, et surtout que de pareilles accusations fussent venues jusqu’a vous; je sais que M™ Sand tient a votre estime, et je mettrais autant d’empressement a la défendre auprés d’un homme capable del’apprécier que je mets d’orgueil a laisser parler les sots anonymes ; un mot de vous a ce sujet me ferait plaisir, j’ai pour M Sand trop de respect et d’estime pour les renfer-

mer en moi seul, et vous étes un de ceux A qui je voudrais le plus possible les voir partager.

. Tout 4 vous de cceur.

A GEORGE SAND

Timbre de départ de Paris : 4¢™ mai.

Timbre d’arrivée 4 Venise : 40 mai.

30 avril.

Ce n’est donc pas un réve, mon frére chéri. Cette amitié qui survit & l’amour, dont le monde se moque tant, dont je me suis tant moqué moi-méme, cette amitié-la existe. C’est donc vrai, tu me le dis et je le crois, jele sens, tu m’aimes. Quese passe-t-il en moi, mon amie? Je vois la mainde la Providence comme je vois le soleil. Maintenant c’est fini pour toujours, j’ai renoncé, non pas 4 mes amis, mais a la vie que j’ai menée avec eux. Cela m’est impossible de recommencer, jen suis sir; que je me sais bon gré d’avoir essayé ! Sois fire, mon grand et brave George, tu as fait un homme d’un enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi, pardonne-moi! Qu’étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; regarde ot tu m’as pris et oi tu m’as laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, évident; comme tu m’as dit clairement : ce n’est pasla ton chemin; comme tu m’as pris par la main pour me remettre dans ma route. — Assieds-toi sur le bord de cette route simple, 6 mon enfant, tu étais trop lasse pour y marcher longtemps avec moi. — Mais moi, j’y marcherai. I] faut que tu

m’écrives souvent, que tu me laisses (’écrire ma vie 4 mesure que jevivrai. Songea cela, je n’ai que toi, j'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout, hormis de toi. Dis-moi, auras-tu ce courage-la? Toutes les fois que je reléverai la téte dansl’orage, comme un pilote effrayé, trouverai-je toujours monétoile, la seule étoile de ma nuit ? Consulte-toi. Ces trois lettres que j’al recues, est-ce le dernier serrement de main de la maitresse qui me quitte, ou le premier de lami qui me reste? Mais néglige-moi, oublie-moi, qu’importe. Ne al-je pas tenue? oui, je taitenue et embrasscée de ‘ces bras que voila. Sais-tu pourquoi je n’aime que toi? Sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde a présent, je regarde de travers comme un cheyal ombrageux? je ne m’abuse sur aucun de tes défaults; tu ne mens pas, voila pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre (1).Mais, dis-moi, quand tous mes soupgons seraient vrais, en quoi me trompaistu? Me disais-tuquetu m’aimais? N’étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? 6 mon enfant chéri, lorsque tu m’aimais, m’as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu a te faire pendant sept mois que je Vai vue jour par jour? Et quel est donc le liche misérable qui appelle perfide la femme qui l’estime assez pour Pavertir que son heure est venue? Le mensonge, voila ce que j’abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-étre le plus malheureux. Mais tu es noble et orgueilleuse.

Voila pourquoi je crois en toi et je te défendrai contre le monde entier jusqu’d ce que je créve. Main-

(1) Voir Ace sujetle chap, de George Sand, dans notre ouvrage sar Alfred de Mussel, p. 19. on

D'ALFAED DE MUSSET 59

tenant qui voudra peut me tromper, me maltraiter et me déchirer, je puis souffrir, je sais que tu existes. S’il y a quelque chose de bon en moi, si je fais jamais quelque chose de grand de mes mains oude ma plume, dis-toi que tu sais d’ot cela vient; oui, George, il y a quelque choae en moi qui vaut micux queje ne pensais ; lorsque j’ai yu ce brave Pagello, j’y ai reconnu la bonne partie de moi-méme, mais pure et exempte des souillures irréparables qui l’ont empoisonnée en moi. C’est pourquoi j'ai compris qu’il fallait partir. Ne regrette pas, ma sceur bien.aimée, d’avoir étéma maitresse. I] le fallait pour que je te connusse (ici une ligne rayée), mais ne reviens jamais sur un mot sans raison que je t’ai dit, et que tu me rappelles dans ta derniére lettre. Les plaisirs que j’ai trouvés, dans tes bras étaient plus chastes, c’est vrai, mais ne me dis pas qu’ils étaient moins grands qu’ailleurs. II faut me connaftre comme je me connais moi-méme pour savoir ce qui en est. Rappelle-toi une strophe de Namouna. — Il y avait dans tes bras un moment dont le souvenir m’a empéché jusqu’aujourd’hui et m’empéchera encore longtemps d’approcher d’une autre femme. J’aurai cependant d’autres maitresses; maintenant les arbres se couvrent de verdure et l’odeur des lilas entre ici par bouffées: tout renait et le ceeur me bonditmalgré moi. Je suis encore jeune, la premiére femme que j’aurai sera jeune aussi, je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite. De ceque je Vai trouvée,c’est une raison pour ne plus vouloir chercher. Je tai écrit tristement, la derniére fois; peut-étre lachement, je ne m’en souviens pas, je venais du quai Malaquais, et j’avoue que c’est la seule chose que je

ne puisse supporter encore. Je n’y ai été que trois fois et toujours je suis rentré comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot a personne. J’ai retrouvé des cigarettes que tu avais faites avant notre départ et qui étaient restées dans la soucoupe. Je les ai fumées avec une tristesse et un bonheur étranges. J’ai, de plus, volé un petit peigne 4 moiti¢ cass¢ dans la toilette, et je m’en vais partout avec cela dans ma poche. Tu vois que je te dis toutes mes bétises; mais pourquoi me ferai-je plus héroique que je ne suis? Tu aideras ton camarade a consoler ton amant. Sais-tu une chose qui m’a charmé dans ta lettre? C’est la maniére dont tu me parles de Pagello, de ses soins pour toi, de ton affection pour lui, et la franchise avec laquelle tu me laisseslire dans ton cceur. Traite-moi toujours ainsi. Cela me rend fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant a celui qu’elle quitte et qui l’aime encore lui donne la preuve d’estime la plus grande qu’un homme puisse recevoir d’une femme.

Je m’en vais faire un roman. J’ai bien envie d’écrire notre histoire (1) ; il me semble que cela me guérirait et m’éléverait Je coeur. Je voudrais te batir un autel, fit-ce avec mes os; mais j’attendrai ta permission formelle. Je te dirai qu’on parle de mon retour. Unechose incomprehensible, c’est que, quinze jours avant mon arrivée, tout le monde savait déji que nous étions séparés. On disait avoir vue a Paris, de toncété, t’avoir parlé méme au bal de I’Hétel de Ville. Peut-étre as-tu, dans un mauvais jour, écrit 4 Buloz quelque chose de cette triste séparation. Quoi qu’il en soit, j’ai

(1) Ce projet est devenu la Confession d'un enfant da siécle. (Note de I'éd. dela Corresp. de G. Sand et d’Alfred de Musset.)

D’ALFRED DE. MUSSET Or

peur qu’on croie que je n'ai voulu que me défendre du ridicule tout en te défendant du blame. Je voudrais cependant écrire, le public n’y comprendrait rien, mais ceux qui devineraient sauraient qu’au milieu de tant de calomnies stupides il y a une voix pour toi et que c’est celle d’un homme qui t’a connue pendant un un an, précisément peut-étre d’un homme que tu as quitté. Iim’est trés indifférent qu’on se moque de moi, mais il m’est odieux qu’on t’accuse avec ute celte histoire de maladie.

— Jairegu ta lettre de Trévise : quel bon, quel excellent coeur tu as, mon enfant. Oui, nous nous reverrons. Comme je m’ennuie a périr ici, je vais aller aux eaux d’Aix au mois de juillet. Si tu viens a Paris aux vacances tu m’écriras. Fussé-je a tous les Diables, il faudra que je revienne. Je ne sais trop pourquoi j’ai dans la téte que je mourrai sans t’avoir revue. Voila encore une bétise. Au fait, je serai ici avant toi. Je reviendrai a la fin d’aodt.

Ton histoire de sansonnet me charme. C’est de lui que je suis jaloux; il danse sur tes genoux, le coquin. Sais-tu ce que je ferai? J’en achéterai un aussi, et parbleu, il aura la bonté de manger de l’encre aussi qu’il aime ou non, et il criera : George, George, toute la journée; mais il ne dansera point sur mes genoux, par respect pour mes pantalons.

Dis A Pagello que je le remercie de t’aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N’est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-la ? Je l’aime, ce gargon, presque autant que toi; arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j’ai perdu

toute la richesse de ma vie, et je l’aime comme s’il me

Vavait donnée. Je ne youdrais pas vous voir ensemble,et je suis heureux de penser que vous étes ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.

Je n’ai pas besoin de te dire que tes commissions sont faites. Je n’ai pas encore pu me décider a aller voir Maurice. C’est encore une Jacheté dont je m’accise; mais il a une paire d’yeux noirs que jene verrais pas sans douleur, je l’avoue. Mon enfant, j’ai encore une permission 4 te demander. C’est de te faire quelquefois des rapsodies de sonnets, comme si tu étais encore ma maitresse. — Et ne |’es-tu donc plus, mon amour chéri ? Tu Ja seras toujours, quand tu serais au bout du monde. Je te défie de m’empécher de t’aimer. Franchement, il faut que je fasse ce roman. — Quel imbécile suis-je de m’inquicter des sots et de te parler d’eux! Il faut que je le fasse ou que j’¢touffe. Vois-tu, George, la veine est ouverte, il faut que le sang coule, — Je t’ai si mal aimée | il faut que je te dise ce que j’ai sur le cceur.

Adieu, mon frére, mon ange, mon oiseau, ma mignonne adorée, adieu tout ce que j’aime sous ce triste ciel, tout ce que j’ai trouvé sur cette pauvre terre. Chantes-tu encore quelquefois nos vieilles romances espagnoles ? Et penses-tu quelquefois & Roméo mourant? Adieu, ma Juliette. Ramenta il nostr’ amor.

Sainte-Beuve me dit de te serrer la main pour lui.

Vers joints & la lettre, écrits avec la méme plume, sur le méme papier et portant le timbre de la méme poste. Adresse, Af=« Sand — San fantin — Cara Mersani, Corte Minelli. Venise, Re Lombardo-Veénttien.

Te voila revenu dans mes nuits étoilées,

Bel ange aux yeux d’azur, aux paupiéres voilées, Amour, mon bien supréme et que j’avais perdu.

J’ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,

Au chevet de mon lit te voila revenu.

Eh bien, deux mots de toi m’ont fait le roi du monde, Mets la main sur mon coeur, sa blessure est profonde, Elargis-la, bel ange, et qu’il en soit brisé.

Jamais amant aimé mouraot sur sa maitresse

N’a dans deux yeux plus noirs bu la céleste ivresse, Nul sur un plus beau front ne t’a jamais baisé.

[Fait au bain, jeudi soir, 2 aodt (4¢F aod) 4833.]

Page 1