‹ CorrespondanceChapitre 13 sur 66 · A EMILE DESCHAMPS · texte numérisé non relu

A EMILE DESCHAMPS

47 décembre 1832.

Monsieur,

Si les mauvais vers ne vous font pas peur et que la veille de Noél ne vous trouve pas engagé dans quelque réveillon, vous seriez bien bon et bien aimable de venir écouter des poémes qui ont besoin plus que personne qu’on ne les abandonne pas (1). Je vous demande deux choses bien faciles 4 vous : complaisance et indulgence.

Je vous ai promis. — Ne me faites pas défaut, non plus qu’a cette bonne camaraderie qui honore tant les uns et désole tant les autres.

Je vous prie de croire & mon entier dévouement.

(1) Ua Spectacle dans un fauteuil, qui parut quelques jours aprés, chez Renduel.

A GEORGE SAND (1) 24 juin 1833,

Madame, je prends la liberté de yous envoyer quelques vers que je viens d’écrire en relisant un chapitre d'Iudiana, celui o& Noun recoit Raymond dans la chambre de sa maftresse. Leur peu de valeur m’aurait fait hésiter a les mettre sous vos yeux, s'ils n’étaicnt pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d’admiration sinctre et profonde qui les a inspirés.

Agréez, madame, l’assurance de mon respect.

Suivaient ces vers:

Sand, quand tu I’écrivais, ob done lavais-tu vue Cette seéne terrible ob Noun a demi nue

Sur le lit dTndiana s'enivre avee Raymond ?

Qui done te la dictait, cette page brilante

Ou amour cherche en vain d'une main palpitante Le fantéme adoré de son illusion ?

En as-tu dans le eceur la triste experience ?

(1) Les lettres & George Sand sont extraites de la Corresp.de George Sand et d’ Alfred de Atusset publiée en 1904 par Félix Décori, chez k, Deman, 4 Bruxelles, J’y ai ajouté quelques notes et quelques dates pour les rendre plus claires,

Ce qu’éprouve Raymond, te le rappelais-tu ?

Et tous ces sentiments d’une vague souffrance,

Ces plaisirs sans bonheur, si plein d'un vide immense, As-tu révé cela, George, ou l’as-tu connu ?

N’est-ce pas le Réel dans toute sa tristesse

Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant 4 son ami le vin de sa maitresse,

Croyant que le bonheur, c’est une nuit d’ivresse Et que la volupté, c’est le parfum des fleurs ?

Et cet étre divin, cette femme angélique

Que dans l’air embaumé Raymond voit voltiger, Cette fréle Indiana dont la forme magique

Erre sur les miroirs comme un spectre léger,

O George ! n’est-ce pas la pale fiancée

Dont l’Ange du désir est ’immortel amant ?

N’est-ce pas I’Idéal, cette amour insensée

Qui sur tous les amours plane éternellement ?

Ah, malheur a celui qui lui livre son Ame!

Qui couvre de baisers sur le corps d’une femme Le fantéme d'une autre, et qui, sur la beauté, Veut boire l’idéal dans la réalité!

Malheur a imprudent qui, lorsque Noun I'embrasse, Peut penser autre chose en entrant dans son lit, Sinon que Noun est belle et que Je Temps qui passe A compté sur ses doigts les heures de la nuit!

Demain viendra le jour, demain, désabusée, Noun, la fidéle Noun, par sa douleur brisée, Rejoindra sous les eaux l'ombre d’Orphélia.

Elle abondonnera celui qui la méprise ;

Et le cceur orgueilleux qui ne l’a pas conwprise Aimera l’autre en vain — n’est-ce pas, Lélia?

A LA MEME

S. d. (Juillet 1833.)

Voila, madame, le fragment que vous désirez lire

el que je suis assez heureux pour avoir retrouvé, en partic dans mes papiers, en partie dans ma mémoire. Soyez assez bonne pour faire en sorte que votre petit caprice de curiosité ne soit partagé par personne (1). Votre bien dévoué serviteur.

Mardi.

A LA MEME

S. d, (Juillet 1833.)

Votre aimable lettre a fait bien plaisir, madame, a une espéced’idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. J] vous remercie bien cordialement de votre souvenir pour une soltise qui n’en valait pas la peine et dont il est bien faché de vous avoir rendu témoin (2). Que vous ayez le plus tét possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui, c’est ce qu'il yous demande surtout.

Votre bien dévoue.

A LA MEME

S. d, (Juillet 4833.) Je suis obligé, madame, de vous faire le plus triste aveu; je monte la garde mardi prochain : tout autre

(1) C’était un fragment inédit de Rolla.

(2) Il avait eu des crampes d’estomac jusqu’é s'évanouir. (Notes de éditeur de Ja Corresp. de George Sand et d'Alfred de Musset.)

jour de la semaine, ou, ce soir méme, si vous étiez libre, je suis tout A vos ordres et reconnaissant des moments que vous voulez bien me sacrifier.

Votre maladie n’a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d’en rire. Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. Malheureusement on n’a pas encore trouvé de cataplasme 4 poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous n’ayons ex¢cuté ce beau projet de voyage dont nous avons parlé. Voyez quel égoiste je suis; vous dites que vous avez manqué d’aller dans l’autre monde ; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci.

Tout 4 vous de cceur.

Lundi. SLL

A LA MEME

S. d. (Juillet 1833.)

J’ai regu Lélia (1). — Je vous en remercie, et bien que j’eusse résolu de me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j’aurai tout lu avant de retourner au corps de garde.

Si, aprés avoir raisonnablement trempé vos doigts dans l’encre, vous vous couchez prosaiquement, je souhaite que Dieu vous délivre de votre mal de téte. — Si vous avez réellement l’idée d’aller vous percher sur les tours de Notre-Dame, vous serez la meil-

(1) Lélia parut 4 !a fin de juillet, quoiqu’elle figure au Journal de la librairie da 10 aot 1833.

ho CORRESPONDANCE

leure femme du monde, si vous me permettez d’y aller avec vous. Pourvyu que je rentre 4 mon poste le matin, je puis disposer de ma veillée patriotique. Répondez-moi un mot, et croyez'& mon amitié sincére.

A LA MEME

S. d. (Juillet 1833.)

Vous étes bien bonne et bien aimable de penser 4 moi ; je m’apercois que le porteur de cette lettre s’est exalté sur la route, en sorte que, de peur de méprise, je prends Ja précaution du papier pour vous dire que je suis parfaitement libre, et que je vous remercie de votre aimable invitation.

Votre bien dévoué ser’,

A LA MEME

S. d. (Juillet 1833.)

Eprouver de la joie & la lecture d’une belle chose faite par un autre est le privilége d’une ancienne amitié. — Je n’ai pas ces droits auprés de vous, madame, il faut cependant que je vous dise que c’est 1a ce qui m’est arrivé en lisant Lélia. — J’étais, dans ma petite cervelle, trés inquiet de savoir ce que c’était. Cela ne pouvait pas étre médiocre, mais enfin ga pouvait étre bien des choses avant d’étre ce que cela est.

D'ALFRED DE MUSSET Ar

Avec votre caractére, vosidées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué. la, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez- que, malgré tout votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espéees de contre-partie des mémoires de vos boulangers, etc., vous savez, dis-je, que, pour moi, un livre, c’est un homme, ou rien. —Je me soucie autant que de la fumée d’une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames, qu’a téte reposée, et en travaillant pour votre plaisir, vous pourriez imaginer et combiner. — Il ya dans Lélia des vingtaines de pages qui vont droit au ceur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lara. Vous voila George Sand; autrement vous eussiez été madame une telle faisant des livres.

Voila un insolent compliment, je ne saurais en faire d’autres. Le public vous les fera. Quant a la joie que jai éprouvée, en voici la raison.

Vous me connaissez assez pour étre sire 4 présent que jamais le mot ridicule de — voulez-vous ? ou ne voulez-vous pas? — ne sortira de mes lévres avec vous.— II y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. — Vous ne pouvez donner que |’amour moral — et je ne puis Je rendre 4 personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m’envoyer paitre, sije m’avisais de vous ledemander), mais je puis étre, si vous m’en jugez digne, — non pas méme votre ami, — c’est encore trop moral pour moi— mais une espéce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de

ha CORRESPONDANCE

chiffonner vos peignoirs (1) et d’attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de |’Europe moderne. Si, a ce titre, quand vous n’avez rien a faire, ou envie de faire une bétise comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour unc heure ou une soirée, au lieu d’aller ces jours-la chez madame une telle, faisant des livres, j'aurai affaire A mon cher monsieur George Sand, qui est désormais pour moi un homme de génie. Pardonnez-moi de vous Je dire en face, je n’ai aucune raison pour mentir. A vous de ceur.

Mercredi

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