‹ CorrespondanceChapitre 17 sur 66 · Sonnet · texte numérisé non relu

Sonnet

'| faudra bien t’y faire a cette solitude,

auvre coeur insensé, tout prét & se rouvrir, (dui sait si mal aimer et sait si bien souffrir.

\! faudra bien t’y faire, et sois sir que !’étade,

l.a yeille et le travail ne pourront te guérir ;

Tu vas pendant longtems faire un métier bier rude, Toi, pauvre enfant gaté qui n’a pas l’habitnde \Pattendre vainement, et sans rien voir venir.

(t pourtant, 6 mon cceur, quand tu l’auras perdue, Si lu vas quelque part attendre sa venue, Sar la plage déserte en vain tu l’attendras.

Car c’est toi qu’elle fuit de contrée en contrée, Cherchant sur cette terre une tombe ignorée, Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas.

(Venise.)

Sand, quand ta Vécrivais, od done Vavais-ta vue... »

(Vers envoyés le 24 juin 1833 et déja donnés ci-dessus. )

Toi qui me I’as appris, tu ne t’en souviens plus Ne tout ce que mon cceur renfermait de tendresse, ‘Juand dans la nuit profonde, 6 ma belle maitresse, Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!

{a mémoire en est morte — un jour te I’a ravie. Ei cet amour si doux, qui faisait sur la vie

Glisser dans un baiser nos deux cceurs confondus — Toi qui me I’a appris, tu ne t’en souviens plus.

A LA MEME

Portant le timbre de Paris, du 10 mai 1833, et celui de Venise, du 18.

J’ai regu ta lettre du Tyrol. Que puis-je te dire, ma bien-aimée? Elle paraitra le quinze dans la Revue, cest-a-dire dans six jours.O la meilleure,la plus aimée des femmes! Que de larmes j’ai versées! Quelle journée! Jesuis perdu, vois tu.— Que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma blessure les larmes d’une amie, le baume le plus doux et Je plus céleste qui coule de ton ceur. — Et tout tombecomme une huile brdlante sur un fer rouge. —Je voudrais étre calme et fort, quand je Vécris. — Je me raisonne, je m’efforce, mais quand je prends la plume, et quand je vois ce petit papier qui va faire, pour t’aller trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et il n’y a.au monde que toi a qui je puisse parler de toi, — pas un ami, pas un etre, — et qui d’ailleurs en serait digne? au milieu de mes chagrins, je sens bien que j’ai un trésor dans le ceur, je ne puis l’ouvrir a personne. Songes-tu a ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite chambre, tant de jours solitaires? et dés que je veux Vécrire, tout se presse jusqu’A m’étouffer. Mais je souffre, amie, et qu’importe de quoi je souffre? Tu me plaindras, tune te dégodteras pas de moi. Figure-toi

66 CORK ESPON DANCE

que c’est une autre que j’aime, que c’est une maladie ue j’ai. — Dieu m’est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un singulier état moral, entre une vie (qui n’est pas finie et une autre qui n’est pas commencée. — Et moi, ot penses-tu que j’en sois? En vérité, on dit que le tems guérit tout. J’étais cent fois plus fort, le jour de mon arrivée qu’a présent. Tout croule autour de moi. Lorsque j’ai passé la matinée a pleurer, a baiser ton portrait, 4 adresser 4 ton fant6me des folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je vais et je viens , je me dis qu’il faut en finir d’une maniére quelconque. Je cherche du moins un peu de distraction. Ici je trouve (1)...

Si je vais voir un ami, il me propose d’aller au hordel. Si je vais dans le monde, on me présente a M° une telle qui est bien aise de compléter une petite collection — Dieu sait de quoi. — Et quand tout cela m’a bien bourdonné aux oreilles, quand je me sens hien venir la nausée, je me retourne vers la solitude et je la trouve si noire et si profonde que je n’ose aller ni d’un cété ni de l’autre.

I] faut que je parte; j’espére que Buloz va me donner de l’argent : j’irai je ne sais ot. Au mois de juillet, je serai & Aix. Jusque-la je n’écrirai qu’a toi ‘et & ma mére. Au mois d’aofit, si tu viens a Paris, je t’attendrai 4 Genéve ou a Lyon. Si tu es seule, je reviendrai passer quelques jours avec toi. Si tu es avec Pagello, je vous serrerai la main et jirai a Naples

() Le bas de la page, huit lignes environ, a été enlevé d’ua coup de ciseau :

« J'ai coupé ici des plaintes qui m’eussent bien vengée de certaines gens. Je les ai an¢anties, nevoulant pasétre tentée de punir,méme apres ma mort. » (Note de George Sand.)

— et de li A Constantinople, si je suis assez riche. J’ai peur de te voir y aller A présent, mon enfant. Un de mes amis vient d’y mourir de la fidvre. Un autre, et que j’aimais beaucoup, mort dans le méme climat. Royer y a attrapé une dysenterie affreuse et la fiévre. ll en a souffert longtemps.

Pourquoi me dis-tu, dans ta lettre, que tu ne voudrais pas qu’on me fft des reproches, A cause de toi, quand je te parle de mes inqui¢tudes pour ta santé? Crois-tu donc que ce soit 14 ma pensée? Mon amie, songe qu’une lettre de toi met dix jours A venir ici, qu'il faut que je vive dix autres jours de cette lettre. Ne doute pas de mon ceur, je ven supplie. Je t’ai bien méconnue, bien mal aimée, hien fait souffrir. — Mais vraiment, il y a une justice céleste. Tu me parles de gloire, d’avenir. Je ne puis rien faire de bon. Je vais publier ces deux volumes de prose de Lorenzaccio. Cela ne peut que me faire tort.

(/ct une large coupure.)

A qui dire ce que j’ai dans l’4me? J’étais muet, — quand je t’ai connue. A présent, je ne le suis plus, mais je n’ai personne pour m’entendre, et je n’ai rien dit. Tout est la, j’étends les bras dans le vide, et rien! En vérité, je jette sur les femmes de tristes regards. J’ai encore un reste de vie 4 donner au plaisir et un cceur tout entier A donner a l’amour. Peut-étre y .en a-t-il qui accepteraient, mais moi, accepterais-je ?

Ov me méne donc celte main invisible qui ne veut pas que je m’arréte? I] faut que je parle, oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le cceur pour nourrir mon cceur. I] me faut un corps dans ces bras yides, il faut que j’aie une maitresse,

68 CORRESPONDANGE

puisque je ne puis me faire moine. Tu me parles de santé, de ménagements, de confiance en |’avenir; tu me dis d’étre tranquille et c’est toi, toi qui viens de m’ouvrir les veines; tu me dis d’arréter mon sang! Qu’ai-je fait de ma jeunesse? Qu’ai-je fait méme de notre amour? Vraiment, j’ai pleuré une ou deux fois dans tes bras. Que sais-tu de moi, toi que j’ai possédée? Crest toi qui as parlé; c’est toi dont la pitié céleste m’a couvert de larmes; c’est toi qui as laissé descendre sur ma téte le ciel de ton amour. Et moi,je suis resté muet, il y avait en moi deux hommes, tu me I’as dit souvent, Octave et Celio. J’ai senti en te voyant que le premicr mourait en moi, mais I’autre, qui naissait, 'n’a pu que pleurer ou crier comme un enfant. J’ai cessé, avec toi, d’étre un libertin sans coeur; mais je n’ai commencé a étre autre chose que pendant trois matinées 4 Venise, et tu dormais pendant ce tems-la.

Ne me dis pas de raisonner ; plus je vois de choses crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée qui s’éléve, et se tend comme la corde d’un arc. Ne me dis pas qu’avec une maitresse je n'ai peut-étre qu’un an ou deux a vivre. Eh bien un ou deux ans! mais avec qui? o&? Voila pourquoi j’ai des envies de mettre ma blouse de cotonnade bleue, de prendre une bouteille de rhum, avec un peu d’opium, autour de ma ceinture et d’aller m’étendre sur le dos, sur la roche de Fontainebleau. C’est le printems qui ne veut pas, ce sont les fleurs et toute cette verdure qui m’appellent a la vie; jeles sens qui m’attirent, et oul m’attirent-elles? Ah! il y a six mois (1), les cha-

(t) Non, il y avait un an.

leurs du printems me faisaient le méme effet que le vin de champagne; elles meconduisaient du sortir de la table & Ia premiére femme venue. Que je trouvasse la deux ou trois amis en train de chanter des couplets de cabaret, un cigare et un canapé, tout était dit, et si je pleurais une heure dans ma chambre,en rentrant, Jattribuais cela 4 l’excitation, 4 Pennui, que sais-je ? et je m’endormais. J’en étais encore 1a quand je t’ai connue. Mais aujourd’hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais ce que je ferais, il me semble qu’au moment de Ia crise je I’étranglerais en hurlant. Je n’ose pas me risquer, franchement, méme avec une fille; mes nerfs sont si ébranlés! J’ai un peu peur de moi. Et une femme du monde! Partager avec un mari, voir sa maftresse une heure par jour, et pas tous les jours! Donner le quart, la moitié, ou les deux tiers de son ceeur, selon qu’elle est plus ve ™oins canable de vous comprendre, selon son éducation, son tempérament, ou son habileté 4 mentir! pouah! Et ov trouver une demoiselle qui ne soit ni dépravée, ni bégueule, ni impudente, ni niaise et qui n’ait pas pour unique mobile de ses paroles, de ses bras et de ses jambes, le mariage, un et indivisible?

Et c’est 4 un homme qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils réves que tu adresses cette Lettre du Tyrol, cette lettre sublime! Mon George, jamais tu n’as rien écrit d’aussibeau, d’aussi divin, jamais ton génie ne s’est mieux trouvé dans ton coeur. C’est a moi,c’est de moi que tu parles ainsi! Etj’en | suis la letla femme qui a écrit ces pages-la, je |’ai tenue sur monsein. Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé 4 son dernier baiser. Elle est ma

sur et mon amie, elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s’en détacher pour aller a elle et la saisir. Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l’autre, et il y a entre nous un abfme éternel

‘Eh bien! puisque cela est réglé ainsi, que cette providence si sage me sauve ou me perde & son gré. J’ai horreur de ma vic passée, mais je n’ai pas peur de ma vie a venir. Si, en m’ouvrant Ie coeur, Je ciel n’a voulu que me prépafer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce quej’ai dans |’Ame ne mourra pas sans en étre sorti. Dans ma jeunesse, lorsque j’étais encore pur et naif, le vice me paraissait un monde admirable, immense, je m’y suis précipité avec bonheur dés que j’ai pu. C’est aujourd’huilamémechose ; quelque faible et misérable qu’ait di te sembler mon amour, j’ai entrevu un nouveau monde, et cela suffit. Je lis Werther et la Nouvelle Heéloise. Je dévore toutes ces folies sublimes dont je me suis tant moqué. J’irai peutétre trop loin dans ce sens-la4, comme dans l’autre. Qu’est-ce que ¢a me fait! J’irai toujours.

Ne toffense pas de ma douleur, ange chéri. Si cette lettre te trouve dans un jour de bonheur et d’oubli, pardonne-moi, jette-la dans la lagune, que ton cceur n’en soit pas plus troublé que son flot tranquille ; mais qu'une larme y tombe avec elle, une de ces belles larmes que j’ai bues autrefois sur tes yeux noirs.

Tu recevras ton argent comme tu le demandes.

Buloz donnera 500 fr. J’ai écrit 8 Boucoiran. Dis a Pagello que je voudrais lui écrire, maisje ne puis pas.

Je ’'aime sincérement et de tout mon cccur, mais je ne peux lui écrire. Il sait a présent pourquoi (1).

Doiine-moi ta nouvelle adresse. Je t'écrirai aprés mon départ, de l’endroit otjje m’arréterai, si je m’arréte. Adieu, dme de ma vie. — Quoi qu’il advienne de moi, n’oublie pas ton enfant.

Ecris-moi toujours 4 Paris, on me fera passer tes lettres.

A LA MEME

Portant le timbre de Venise du 18 juin.

Je suis faché, mon amie, de t’avoir parlé de choses que ni toi ni moi nedevrions savoir. Buloz m’en avait si bien rebattu les oreilles que cela est venu je ne sais

comment sous ma plume. Maisje suis plus bas que je

ne croyais dans son estime, puisque tu écris a cet homme pour lui dire de me ménager. J’ai bral¢ ta lettre, n’en parlons plus. Si j’ai jamais une explication avec lui, ellesera plus sérieuse. Quant a ce que tu as écrit 4 Boucoiran dans l’intention qu’on Je lui montrat, qu’il ysoit parlé de moiou non, tu congois que je n’ai ni Je droit ni le désir de le connattre : je ne suis plus ton amant. Je ne suis pas encore parti, faute d’argent. Jamais je n’ai été dans une disposition si sinyuliére. — Heureux ou malheureux, je u’en sais rien.

(1) Toutes les lettres passaient par ses mains. Les derni¢res lui sont adressées directement. (Note de I’éd. de la Corresp. de George Sand et

d’Alfred de Musset.)

— Peut-étre vais-jem’enfermer dans un trou. ~—Peutétre les élégies dont mon cceur est plein vont se changer en hymne. I] me semble que la nature entiére Pentonnerait avec moi. Ma vie est dans la gueule d’un ‘canon, et moi, laméche haute, j’hésite 4 mettre le feu. Je vais et viens, j’avance etje recule. Un instinct singulier me pousse etm’attire. Je ne sais si c'est de peur ou de plaisir que je frissonne. Je vais aimer.

I] ne me sera peut-étre pas trés difficile de trouver ce que je cherche, car je n’ai jamais moins tenu a Ia beauté dans une femme. Malgré ma santé qui n’a jamais été meilleure (je suis gras comme un moine), il me semble que je n’ai plus de sens, dans l’acception grossiére du mot. Je ne tiens qu’a rencontrer une intelligence élevée et un coeur vierge. Tu me dis que tu commences A t’habituer 4 vivre sans !’enthousiasme ; moi, mon amie chérie, je vaiscommencer a le connaitre. Deux étres qui s’aiment bien sur terre font un ange dans le ciel : voila ce que j’ai trouvé l’autre jour dans un ouvrage nouveau. Connais-tu uneparole plus belle et plus sublime que celle-1a ?

Peut-étre le monde ne saura-t-il jamais le changement qui s’est opéré en moi. Tant que je pourrai, je conserverai cette écorce molle et inerte qui m’est devenue une seconde peau. Je ne sais quel plaisir étrange j'ai toujours trouvé a sentir que je pouvais vouloir et que je ne voulais pas. L’autre soir, une femme que jestime beaucoup sous le rapport de lintelligence, dans un entretien de bonne amitié que j’avais avec elle, commengait a se livrer. Je m’approchais d’elle franchement et de bonne foi, lorsqu’elle a posé sa main sur la mienne en me disant : Soyez sur que, le

jour od vous étes né, il est né une femme pour vous. — J’ai reculé malgré moi. Cela est possible, me suisje dit, mais alors je vais chercher ailleurs, car assurément ce n’est pas vous.

Je me fais une féte de te revoir, monenfant, si ton retour n’est pas un réve ; avec quel plaisir je reviendrai m’asseoir quelquefois dans cette petite chambre sur tes coussins, a terre, et te raconter,au milieu des nuages de nos cigarettes, Ja nouvelle face de mon étre qui, décidément, a pris le dessus. Que je t’aime, Georgeot! Quel bonheur que cette amitié douce et élevée qui est restée entre nous deux commele parfum de nos amours! Ne crains pas que tes lettres me fassent du mal. J’aime mieux le mal qu’elles me font que le bien que me font les autres. Hélas! ma chére, si je tai jamais fait souffrir ce que je souffre, pardonne-moi. Je ne sayais pas ce que c’était.

Il n’en faut pas douter, George, il y a des révélations. Saint Augustin est, 4 mes yeux, l’homme le plus vrai qui ait existé. J’ai nié et je crois, « voila tout le mystére » : la foi en quelque chose, un but — un triangle Jumineux placé a la vodte de ce temple qu’on appelle le monde. — Marcher librement dans le temple, et avoir A son cété un étre capable de comprendre pourquoi une pensée, un livre, un mot, une fleur font que vous vous arrétez, et que vous relevez la téte vers le triangle céleste. Exercer Jes nobles facultés de Vhomme est un grand bien, voila pourquoi la poésie est une belle chose. Mais doubler ses facultés, avoir deux ailes pour monter au ciel, presser un coeur etune intelligence sur son intelligence et sur son cceur, c’est le bonheur supréme. Dieu n’en a pas fait plus

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pour l’homme ; voila pourquoi l’amour est plus beau que la poésie. .

Voila pourquoi aussi je tiens tant a l’intelligence dans la femme que j’aimerai; quant 4 son coeur, qu’il soit vierge, et que si je pleure dans son lit, ce ne soit pas de douleur de sentir mon cceur venira mes lévres et de ne pouvoir parler. O mon Georgeot, que Dieu me protége! Je m’agenouille quelquefois en criant : que Dieu me protége ! car je vais me livrer. Cela est beau, n’est-ce pas, et effrayant en méme temps d’aller et devenir avec cette pensée-la : je vais me perdre ou me sauver? Prie pour moi, mon enfant; quoi qu'il doive m’arriver, plains-moi. Je t’ai connue un an trop ist. J’at cru longtems a mon bonheur, a une espéce d’étoile qui me suivait. I] en est tombé une étincelle, de la foudre sur ma téte, de cet astre tremblant. Je suis lavé par ce feu céleste qui a failli me consumer. i tu vas chez Danieli, regarde dans ce lit od j’ai souftert; il doit y avoir un cadavre, car celui qui s’en est levé n’est pas celui quis’y était couché. Comme il s’ouvre, amie bien-aimée, ce cceur quis’éit desséché! Comme chaque mot, chaque chose, chai¢ homme que Je rencontre fait se détendre une fi- ‘e! Comme tous les objcts que je retrouve ici m’eneyent a ’ame un rayon nouveau! Et comme tous ces

Payons se pressent, se condensent, jusqu’a ce qu'ils ‘ment trouvé une issue pour s’élancer de leur centre

et retourner, teints du sang de mes veines, dans ja vature |

Je vais aux boulevards, au Bois, 4 POpéra, sur le quai, aux Champs-Elysées; cela est doux et étrange,

aeest-ce pas,de se promener tout jeune dans une vieille

vie? Tattet est de retour; — le brave garcon trouve que je lut apparais sous un nouvel aspect, voila sun mot. Du reste je bois autant de vin de champagne que devant, ce qui le rassure.

Tu cuaiceiieih n’est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, avecson grand cceur et ses grands yeux? 6 mon petit ange que tu es joli! que tu m’es cher, toi, mon seul ami! Avec quel plaisir je sens en Vécrivant que mon cceur s’épanche avec confiance, avec amour, que je puis pleurer dans tes bras; oh, Dieu merci! Jai un ami, on ne me le volera pas, u prie pour moi et moi pour lui.

Si je ne t’avais pas connue et perdue, George, je n’aurais jamais compris ce que je devais étre et pourquci ma mérea eu un fils. Quand nous étions ensemble, je laissai ma stupide jeunesse tomber lentement en poussiére, mais jene merendais compte de riende ce qui se passait en moi. Je me disais que cela valait mieux que le passé, je croyais qu'il serait toujours tems, je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis d’une nature faible et oisive, la tranquillité de nos jours de plaisir me bergait doucement. Pendant ce temps-la, Azraél a passé, et j’ai vu luire entre nous deux l’éclair de l’épée flamboyante. Chose étrange, je n’ai compris qu’il fallait faire usage de mes forces que lorsque j’ai senti qu’elles pouvaient manquer. J'avais une telle confiance, une si misérable vanité! J’étais habitué depuis si longtems 4 porter autour de moi tant de voiles bizarres! 4 en 6ter une partie avec l’un, une partie avec l’autre! Je n’ai compris que je pouvais aimer que lorsque j’ai vu que je pouvais mourir. (Cing lignes rayées a 'encre bleue.)

Adieu, ma bieh-aimée, dis 4 Pagello queje l’embrasse et qu’il a tort de ne pas m’écrire, cela me ferait plus de plaisir que je ne puis dire. Je ferai tes commissions ; mais il me semble qu’il est impossible qu’on laisse passer & la douane des gants frangais, des livres, et surtout des journaux. Je connais quelqu’un a qui on a pris un vieux Figaro dans lequel il avait enveloppé une brosse. Adieu, adieu.

J’ai encore nos petits oiseaux. Antonio me quittera quand je serai 4 Aix. Le pauvre gargon a le mal du pays pour sa chére Venise. Hélas! J’en connais un qui la aussi, et cependant sans y étre né.

Malgré tout ce que tu m’as dit sur les belles promesses que jet’ai faites durant ma fiévre, j’espére, au mois de septembre, pouvoir te donner de l’argent. En tous cas, au mois d’aodt, que Buloz t’en doive ou non, il Ven donnera pour revenir. Il me I’a dit (je crois qu’il est amoureux de toi). Je m’occupe du reste de tes affaires, mais je ne sais trop pourquoi Boucoiran ne vient pas me voir.

A LA MEME

" Adressée a Pagello, jpour remettre & Mme Sand. (Timbrée de Paris, 10 juin, de Venise... date effacée.)

Mardi, 40 juin.

Maurice se porte bien, je viens dele voir 4 l’instant et il doit sortir avec moi dimanche. J’ai été de 1A chez André Cotier, savoir & quelle époque Boucoiran lui a remis pour toi l’argent qu’il devait te faire passer. Je

ne pourrai Je voir que demain, attendu que ces messieurs-l4 ne se dérangent que fort majestueusement, surtout lorsqu’il s’agit de pauvres gens comme nous autres.

Sidemain j’apprends que I’argent ne lui a été remis que tard, c’est une négligence bien maladroite de la part de Boucoiran, mais enfin ce n’est qu’une négligence et je pourrai penser qu’d l’heure qu'il est tu dois avoir regu ton argent. Si au contraire on me dit que Pargent a été remis a |’époque ov il a dd Pétre, il sera clair que la lettre qui contient le mandat se sera égarée et je ten enverrai un autre le jour méme.

Maurice m’a dit qu’il avait donné & M. Papet une lettre pour toi, il y aenviron quinze jours; je suppose queM. Papet l’aura mise a la poste. Dureste il y avait longtemps qu’il n’avait vu Boucoiran. Il était sorti chez sa grand’mére a son dernier jour de congé. °

Je te remercie, ma chére, d’avoir pensé 4 moi dans toutes tes inquiétudes. J’ai l’espoir que, lorsque cette lettre te parviendra, tu seras déja rassurée, d’autre part, sur tous ces sujets de tristesse. Cependant je ne veux pas méme attendre 4 demain pour te parler de Maurice. Je comprends que celadoit passer avant tout. Que je suis faché, mon enfant, que tu ne m’aies pas dit franchement ton désir a cet égard! Tu m’écrivais @étre tranquille sur ton compte, de ne pas chercher duaincre certaines tristesses, certaines répugnances. Je me figurais absolument que mes visites au collége he pouvaient étre que des hors-d’cuvre et que tu savais toujours par Boucoiran des nouvelles de ton fils. Pourquoi ne m’as-tu pas parlé franchement? Voila maintenant une lettre qui va mettre dix jours A te

parvenir, ct moi, comme un sot bavard que je suis, je t’en ai écrit une ces jours-ci, dans laquelle tu chercheras 4 coup sir autre chose que mes stupides réveries et oX tu ne trouveras pas une HERE qui ne mérite d’étre jetée au feu.

Pauvre Georgeot! quelle peine fe fait ta lettre ! des’ économies sur ton estomac ! quelle horreur ! Mon enfant, je ten supplie, combats un peu ta fierté, emprunte 4 Rebizzo. N’es-tu pas sire que tu auras, quoi qu'il arrive, de quoi payer quand tu voudras? Ne sais-tu pas que quand Buloz refuserait de te donner un sou, je n’at qu’a vouloir pour que ma mére me donne la somme que je voudrai, mille francs ou deux mille! La pauvre femme me proposait de m’envoyer telle somme qu'il me faudrait, dans cette lettre que tu m’as renvoyée de Venise.

Kcris-moi, ma chére, si tu t’es déja adressée a Planche, comme tu me dis en avoir l’intention. Quelque mépris que j’aie pour... (coupure) il a pendant mon absence dit... (coupure, suite)... chose trop vile et trop .. (coupure)... parler Buloz, tu trouveras que | ai raison. Si tu n’as pas encore écrit, dis-le-moi, je rvsterai 4 Paris. En tout cas, songe que, dans quelque eirconstance que tu te trouves, ma vie t’appartient, ia chére, et que c’est me rendre service que de m’en demander un pour toi, Buloz crie comme un aigle, mais il paiera ce que tu veux.

D'ALPRED DE MPSSET 979

A LA MEME

Portant le timbre de Paris du 46 juin, celui de Venise du 24,

45 juin.

Ha fallu que ce fat Boucoiran qui allat chez André Cotier faire refaire un autre billet par la raison que le premier était a son ordre. I} a dit & Buloz qu'il t’avait envoyé le 19 un bon de onze cents franes. I} est clair d’aprés tes lettres que la sienne est perdue, a moins qu’elle ne soit restée plusieurs jours ala poste restante, comme cela nous est arrivé quelquefois, du tems que j’étais encore de ce monde. En tout cas, tu vas étre hors d’affaire.

Mon amie, je ten supplie au nom de Dieu, si tu te retrouves jamais dans de pareilles circonstances, et quelque sujet de chagrin qui puisse t’affliger, fais quelque effort sur toi-méme, ne t’abandonne pas ala douleur; songe qu’il n’y a que ta vie qui me prouve encore que je vive, et de quelque misérable secours que je puisse étre, ne crois pas la coupe épuisée tant qu’il se peut trouver encore une goutte au fond de la mienne. Bois-la, du moins, cette faible goutte, avant de casser ton verre. Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire trois cents lieues pour te les amener et de m’en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette que je ferais de si bon cceur et que je paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu’une pauvre paille dans le fleuve terrible

gui t’entratne, mais avant de céder au torrent, accroche-toi un instant a cette paille, ne fdt-ce que pour qu’elle te suive dans !’océan. |

Buloz vient de m’apporterla lettre que tu lui as envoyée pour la Revue (1). I] me I’a lue en anonnant jusqu’a ce qu’impatienté des coups d’épingles que sa lourde déclamation me donnait dans le cceur, je lui aie arraché le papier des mains pour le finir 4 haute voix. Maintenant le voila parti et le coeur me bat si fort qu’il faut que je t’écrive ce que j’éprouve. Mon enfant, il y a dans ta lettre un mot affreux, celui de suicide ; quel que soit le degré de foi qu’on ajoute 4 cette pensée chez les autres, elle ne prouve pas moins une trés grande souffrance; j’en airi souvent, mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frére adoré, quand tu as écrit ce mot-la, quand tu m’as parlédans une autre lettre de ton envie d’en finir, était-ce seulement l’inquiétude que tu ressentais pour tonfils, jointe au désappointement de ne pasrecevoir ce que tu attendais? Ne sont-ce enfin bien réellement que des causes matérielles et réelles, qui Vinspiraient cette affreuse et poignante pensée? II m'a semblé qu’une tristesse étrangére a tout cela dominait les autres motifs. Buloz lui-méme s’est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire : Qu’a-t-elle donc? Comme cela est triste! — Le pauvre homme, qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d’ajouter : Mais vous ne l’avez pas quittée? Vous ne Vavez pas abandonnée? Hélas! le pauvre garcon ne se doute pas du mal qu’il me fait avec ses balourdises. Mais iln’en est pas moins vrai que tu souffres; je Sais

(1) Seconde des Leltres d'un voyageur.

bien que toute ta vie tuas pensé a la mort, que toute ta vie t’y a poussée, que cette idée t’est familiére, presque chére, mais enfin elle ne se représente & toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu’elle naisse d’elle-méme dans une organisation aussi belle, aussi complete, aussi harmonieuse quela tienne, comme celle d’un Anglais pulmonique? Je te parle franchement, mon enfant, mais ne suis-je pas un ami? Nem/’as-tu pas permis de l’étre? Lorsqu’en lisant cette lettre, je voyais cettegondole chargée d’étres aimés et heureux s’approcher de toi en chantant, et t’inviter a y descendre, je me disais : Elle est heureuse, Dieu soit loud ! Elle est entourée de braves et honnétes gens qui veillent sur elle. Elle se repose, elle oublie, puis, quelques lignes plus bas, je trouve le mot de suicide.

O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des femmes, je te le jure sur mon pére: si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie éternelle dans |’4me. Mais sais-tu ce que c’est que d’étre la, dans cette chambre, seul, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années, d’avoir tout perdu, jusqu’a mes réves, de me repaftre d’un ennui sans fin, d’étre plus vide que la nuit; sais-tu ce que c’est que d’avoir pour toute consolation une seule pensée : qu’il faut que je souffre et que je m’ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse! Peut-étre heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus. O mon amie, mon amie! si tu ne I’étais pas!...

Certes, /homme que tu as choisi ne peut avoir

82 ' CORRESPON DANCE

changé ta vie qu’en bien, C’est une noble créature, bonne et sincére ; il Vest dévoué, j’en suis sir, et tu es trop noble toi-méme pour ne pas lui rendre le méme dévoucment. I] t’aime, et comme tu dois étre aimde! Je n’ai jamais doute de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour venir ici, pour y rester. Mais, hélas! je n’en suis pas & apprendre aujourd’hui quel hiéroglyphe terrible c’est que ce mot si souvent répété, le bonheur! O mon Dieu, la création tout enticre frémit de crainte et d’espérance en l’entendant. Le bonheur! est-ce l’absence du désir? Est-ce de sentir tous les atOmes de son étre en contact avec d’autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le cocur que se trouve le bonheur ? Qui sait pourquoi il souffre? George, je viens de retrouver, dans un coin du petit album que tu m’as donné A Venise, un mot que j’y ai écrit pendant mon retour: « II faudra bien « que nous reslions amis et que nous nous consolions « quelquefois, car nous avons souffert ce que les autres « ne souffrent pas. » — Réponds-moi, je t’en conjure, réponds-moi que les tristesses qui Vont prise venaient de ton fils, de ton argent, que sais-je ? d’une migraine ; mais réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit, retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin queVidée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide ott je suis,et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de tous ces affreux sanglots que personne ne voit, si Dieu n’existe pas, ou ne les entend pas. Surtout, pardonne-moi de te parler avec cette franchise, pardonne-moi de ne pouvoir imposer

D’ALYAED DE MUSSET 83

silenced mon coeur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! parle-moi un peu de toi, faismoi vivre un quart d’heure, car la mort se repent de m’avoir manqué la-bas, quand tes soins et tes veilles lont écartée de moi! Adieu, je n’en puis plus.

Tu dois avoir regu un mot ot je te dis que ton fils se porte bien. é

En tout cas, que je puisse t’étre utile ou non, je reste 4 Paris. Il ne sera pas dit que j’irai sottement chercher ce qui me fuit si bien, lorsque tu peux avoir besoin de moi, ne fdt-ce que pour commander chez tes marchands ce qu’il te faut la-bas. Adieu, je t’aime etne veux almer que toi jusqu’a Ia mort. Adieu, adieu.

A LA MEME Jeudi, 10 juillet.

Tu me demandes, mon amie, combien il te faut d’argent pour faire Je voyage de Paris par Gentve, Il ne faut pas |’entreprendre seul 4 moins de six cents francs et deux 4 moins de 1000. J’espére que le bon docteur se laissera persuader et que vous trouverez un moyen de lever les obstacles qui'le retiennent a Venise. II est fort important... (coupure). J’enrage de bon cceur de ne pas avoir un sou. Que ne puis-je vous étre bon a quelque chose, vous les meilleurs de mes amis! Mais jai beau regarder mes quatre murs, je n’en saurais lirer une goutte d’huile. Ainsi, je ne serai jamais bon a rien, tant que je n’assassinerai personne. Il s’est passé bien des choses, mon cher Georgeot,, . . .

« . ° . . e e . . . . ° e rF . . . .

si nous nous voyons a Paris; car je ne sais pas encore de quelle fagon M' le Tout-puissant en ordonnera & cet égard. Dans tous les cas, j’espére que nous nous donnerons une poignée de main.

Antonio est partices jours-ci. Je lui ai dit que vous alliez revenir ici. — « Vous devriez attendre le docteur, lui ai-je dit, il vous raménerait dans votre pays, dans quelque temps. »

riait de toutes ses forces et de si bon cceur que je me suis mis 4 en faire autant.

J’ai commencé le roman dont je t’ai parlé. A propos de cela si tu as, par hasard, conservé les lettres que je t’ai écrites depuis mon départ, fais-moi le plaisir de les rapporter, dans unis cece ees esses oe

Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que M™* Sand soit une femme adorable? Telle est ’honnéte question qu’une belle béte m’adressait l’autre jour. La chére créature ne l’a pas répété moins de trois fois pour voir apparemment si je varierais mes réponses. Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne feras pas renier saint Pierre... (coupure).

Paris, 11 Juillet 1854.

Timbre de Venise, 48 juillet.

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