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A FELIX BONNAIRE

Mon cher ami, voila mes épreuves; je ne me dépéchais pas de les corriger, parce que je ne suppose pas que yous puissiez vous en servir maintenant, ayant une nouvelle en train dans votre Revue. Je serais bien aise d’avoir une seconde épreuve ; je ne vousla garderais qu’un moment pour vérifier mes corrections. Les vers qui se trouvent dans la Nouvelle (2) sont notamment estropiés.

A vous.

(1) Le Caprice, sans doute.

(2) Il s’agit probablement d’Emmeline qui parut dans la Revae des

ASA MARRAINE

27 octobre 1837 (4).

Madame,

Vous avez trouvé le vrai nom du sentiment qui nous unit, en l’appelant un sentiment sans nom. Ce n’est pas une antithése que je fais, votre expression est vraie et pleine de charme. Elle m’en rappelle une assez bouffonne (vous savez que nous avons encore cela de commun de méler Je bouffon aux choses les plus sérieuses), c’étail, je crois,un de mes amis qui disait 4 une femme : « Nous sommes sur le chemin vicinal del’amour et l’amitié. » Que dites-vous de la comparaison ?

— J’ai grand intérét, dit M. le conseiller de la Verdrillette (2), 8 ce que vous ne deveaiez pas trop mauvais sujet.

— Mais sérieuscment, ajouta-t-il.

— Mais sérieusement, dis-je 4 mon tour, est-ce que Je le deviens puisque je vous dis que je me retiens a deux mains? Est-ce que c’est étre mauvais sujet que de trouver blanche une rangée de perles, et d’avoir enyie d’y mettre le hout du doigt? « Je l’aime vraiment », dites-vous! Eh bien, la belle raison! si on aime ce que vous aimez, madame, c’est preuve de bon

Deux Mondes du 1° aodt 1837 et ou se trouvent les stances a Ninon: « Sije vous le disais pourtant que je vous aime! » (1) M. Clouard a daté cette lettre a tort de 1840. (2) Un des surnoms de M™* Jaubert.

gout d’abord, c'est preuve ensuite que, méme auprés Y une autre, ona besoin d’un peu de vous.

Malheureusement M. le conseiller sait trés bien que, toutes blanches qu’elles soient, les perles en question sont beaucoup trop vertes pour son trés humble serviteur. i

— Vous ne m’avez pas demandé comment j’ai passé Pété. — Non, et pourquoi? — Parce que. — Je ne vous en remercie pas moins de votre récit, c’est-a-dire que je vous en remercie davantage. « La trompctte dans la prestance » est excellent. Mais pourquoi ces injures aux hommes?

Notre puissance, dites-vous, ne se voit que par votre im puissance.

— Laissez donc! nous ne sonnons, plus haut que vous, ni la charge, ni la victoire. — Régle générale, les femmes sont plus fats, sont plus indiscrétes que les hommes, fats avant, indiscrétes aprés.

Si ce que je vous dis 14 vous ébouriffe, soyez sire, madame, que je ne le dis qu’a vous. — Me voila porté et arrivé aux accusations de fatuité et d’impertinence. Causons-en un petit.

Je ne vous dirai pas platement. que je vous remercie de me répéter le mal qu’on a dit sur mon compte. Mais je vous dirai que j’aime par-dessus tout votre mani¢re douce, bienveillante, et pourtant sincére, d’adresser un reproche qui condamne sans blesser. Vous possédez la, mon amie, la plus précieuse des sciences ; elle vous est naturelle, et tant que vous saurez vous en servir, ne yous étonnez pas qu’on yous aime.

Parlons raison.

to

146 CORRESPON DANCE

Tout le monde est d’accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement j’en suis ('accord avec tout le monde, mais ce désagrément west plus désagréable qu’a personne. D’od vient-il 7 de deux causes premieres : orgueil, timidité. Voila les aimables principes sur lesquels j’ai 4 me prononcer ici-bas: On ne change pas sa nature, il faut donc composer avec elle. J’y tache depuis quelque temps, vous me rendez cette justice.

il faut ajouter aces deux causes premiéres un effet ililficile vaincre. Il y ade certains jours ob je me Jéve (le mot a beau étre ridicule, il est vrai) dans un état nerveux. J’ai beau aller, vouloir, essayer... une comparaison vous expliquera ces choses.

Vous vous souvenez d’un soir ot une belle malade, irés bien portante ct 4 demi pdmée, attendait de moi (quelques secours indispensables & sa santé dans une voiture fort douce, mais trés froide, vu la température dit moment; vous vous souvenez que j’ai compris, senti, et méme raisonné la nécessité urgente od je me trouvais de passer le pont des Arts, et vous vous souvenez que je n’ai purien trouver dans ma poche, dans celle poche de cété, qui fut le sujet d’une de vos plus charmantes plaisanteries.

Eh bien, madame, je suis souvent au moral, en fait de politesses, de saluts et de poignées de main, exactement dans l'état od j’étais ce soir-la au physique. C’est la méme bonne volonté, la méme nécessité, la méme impossibilité.

Vest assez leste, n’est-il pas vrai ? Que faire?

Prendre sur soi... trés juste. Que prendre quand %n n’a rien?

Vous me parlez de gens qui m’exprimeraient parfois volontiers le plaisir que j’ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments, il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu’ils me blessent ni que je les crois faux, ils me donnent envie de me sauver. Analysez cela si vous pouvez.

Sachez du moins, et croyez, je vous prie, que je me déteste dans ces moments-la. Ce n’est pas moi; ce n’est pas ma nature. Enfant, j’étais tout le contraire. Je récitais des fables au milieu du salon, aprés quoi jembrassais tout le monde.

Plat 4 Dieu que je fusse encore ainsi !

Il y a dans votre lettre un mot bien vrai, bien juste, et il est triste : « Vous éloignez des hommes d’esprit et de coeur qui se sentiraient poussd¢s vers vous... » Qui, c’est vrai; et croyez-vous que je ne le sens pas? que je ne le regrette pas quelquefois ?

Mais pourquoi alors ? Je ne voudrais pas creuser cette idée. Les hommes me sont indifférents; je ne veux pas me demander si je Ies hais, de peur que ce ne soit 14 le fond. Quoi qu’il en soit, ils ne me font point souffrir en aucune fagon, et il est assez juste que, par conséquent, ils ne me donnent pas de jouissances.

La, mon amie, et sur ce point seul est le cété sérieux de la question. Pour le chapitre de l’abord, des saluts et poignées de main, plus j’irai, et, j’espére, plus je me formerai, c’est affaire de pure politesse, de pur devoir. Je prendrai sur mot le plus possible, et je vous en devrai la meilleure part.

Poor ce quiregarde les sympathies, méme passagéres et légérement exprimées d’homme a homme, c’est

autre chose. Permettez 4 ma’ vieille expérience ‘de ne pas décider hardiment une telle question. Votre lettre m’a fait réfléchir longtemps, en conscience, la-dessus ; vous ne vouliez me précher que la politesse, vous m’avez fait penser 4 Pamitié. Je me suis regardéd, et je me suis demandeé si, sous cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu sympathique, quoi qu’en dise la belle petite Milanaise, si la-~dessous, dis-je, il n’y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d’exalté d la maniére de Rousseau. C’est possible; jai tenté une seule fois de me livrer a l’amitié, c’est un sentiment étrange, inoui pour moi, une excitation peut-€tre plus forte que le désir dans amour, car ce transport ne se satisfait pas.

D’aprés ce que j’en sais, ce doit étre un sentiment terrible, trés dangereux, trés doux, qui doit faire le bonheur ou le malheur de toute la vie, et je comprends que TKousseau soit devenu 4 moitié fou des secousses ue cette passion lui a données.

Or, bien décidément, je n’en veux pas : c’est assez de Vamour, c’est assez de vous, mesdames, et puis je n'ai pas le temps.

Voila bien du sérieux pour une légére remontrance ; mais auprés de vous mon ceeur se dilate, comme il se resserre auprés des autres. Pardonnez-moi donc cette dissertation, et si vous y pensez un peu, vous me comprendrez mieux, je ne suis pas tendre, mais je suis excess tf.

Voila mon défaut dont jenrage.

Soyez sire que beaucoup de forme use toujours beaucoup de fond. Je ne dis pas cela pour me Justifier.

Votre lettre était une vraie causerie, disiez-vous,

vous voyez que la mienne n’est pas autre chose. Je vous envoie cette main de papier (plus remplie que la votre), j'ai mieux fait que de passer la soirée avec vous, jy ai passé une heure dans mon lit, yous ne vous en douticz guére, n’est-ce pas, madame?

A bientdt donc, et il est bien convenu, Jespére, que la dissertation sur l’amitié n’a rien de commun avec le sentiment sans nom.

A ALFRED TATTET

Paris, 17 aodt 1838.

... Soyez sir que, si je disposais de moi, 4 ma guise, je passerais la moitié de ma vie auprés de vous, — mais vous savez ce que dit le proverbe : « A une chose pense le mulet, a une autre celui qui le selle. » Je ne sais doncsi je pourrai aller vous voir et, si je n’y vais pas, j’en serai plus faché que vous.

Et vous aussi, vous me faites des compliments! Tu quoque, Brute! Mais je les recois de bon cceur, venant de vous. Ne m’appelez jamais illustre, vous me feriez regretter de ne pas l’étre. Quand yous voudrez me faire un compliment, appelez-moi votre ami...

Ondit que, sur le chemin de l’amitié, il ne faut pas laisser pousser l’herbe. Cela peut étre vrai pour ceux qui la broutent,mais non pour ceux qui la fauchent...

Entre tous les pays que j’ai visités, la Champagne partout m’a ravi, ou du moins la moitié de la Champagne. Je ne sais pas qui l’a nommée poutlleuse, mais c’était un grand géographe.

La langue n’a pas d’autres mots lorsqu’on regarde avec délices ces belles plaines de sable et de craie, cette végétation duxuriante d’échalas, ces oriflammes de toiles de blanchisseuse et ces habitations charmantes qui saluent le passant en attendant qu’elles tombent, ces clochers pleins d’urbanité qui semblent toujours préts a dter leurs toits pour vous faire accucil. Napoléonest inexcusable d’avoir piétiné sur ce beau pays avec ses escadrons crottés. Ce devrait étre le théAtre choisi par un romancier d’outremer pour une pastorale a la créme.

Deux amants persécutés, par exemple, se donnent un rendez-vous clandestin au milieu de cette contrée pittoresque. Ou trouver un endroit propice, pour se dérober aux yeux des jaloux? Point d’arbres. Pas un -huisson a six lieues 4 la ronde. Les toiles de blanchisseuses sont 4 jour. Que faire? Ils se couchent a plat ventre dans un sillon parfaitement chauve, et se ricitent ainsi un chapitre de Balzac. Voila, je crois, ma situation.

--. SI peu que je voie, je vois du nouveau. Ce ne son! pas‘du moins les mémes bottiers, les mémes tailleurs. Cesont d’autres Buloz, des protes qui ne m’imprimen! pas, des créanciers 4 qui je ne dois pas. Ce spectacle: innocent me rafraichit beaucoup. Mon argent se réjouit de m’appartenir. Du reste, je suis d’une sagesse exemplaire. Pour la dixitme fois, j’ai renoncé a tout ce qui m’a nui, au vir, café, etc., etc. Il se trouve des gens qui doutent de moi pour l’avenir, je ne dis rien la-dessus, carrien n’estplus béte que promettre...

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