‹ CorrespondanceChapitre 25 sur 66 · A FRANZ LISZT · texte numérisé non relu

A FRANZ LISZT

20 juin 1836.

Votre leitre, mon ami, m’a fait double plaisir, d’a- -

bord littérairement parlant, et ensuite et surtout parce que votre bon souvenir me fait espérer que cette courte

poignée de main que nous nous sommes donnée en

passant ne sera pas la derniére.

Le livre dont vous me parlez (1) n’est qu’a moiti¢ une fiction et assurément, comme vous dites, il pourrait et devrait étre plus long. Je ne crois pas pourtant donner jamais de fréres 4 ces 2 volumes, par la méme

raison que je ne les corrigerai pas, comme j’en avais ;

d’abord eu la tentation. Ces sortes d’ouvrages, intéressants ou non, sont en dehors de l’art,il me semble; pas assez vrais pour des mémoires 4 beaucoup prés et

pas assez-faux pourdes romans; le lecteur doit cher- , cher en vain Pattrait d’une réalité qui lui échappe a |

chaque instant, tandis que le pauvre auteur, tout nu derriére un manteau troué en mille endroits, sent la

critique au vif et -recoit les estocades précisément 1a: |

ou il se découvre.

Aborder, d’ailleurs, le monde tel qu’il est, dire des choses, est impossible. Je n’ai jamais pu lire les Con-

fessions de Rousseau sans dégodt. Pour des mémoires,

(1) La Confession d'an enfant du siécle, qui parut le 5 février 1836 en a vol. in-8, chez Bonnaire, imprimeur de la Revaedes Deux Mondes.

cest différent; la mort absout et les hommes n’y sont plus, mais en revanche, le mensonge a beau jeu. Que la partie que yous me proposez, d’aller vous voir un instant 4 Genéve, aurait de charmes pour moi, mon ami, et que je me sens triste et parisien, en pensant que probablement, ce ne sera pour moi qu’un deces réves heureux que jene fais jamais qu’a demi! Si vous me demandiez ce qui meretient, je ne saurais que vous répondre, et tant de raisons m’atlireraient au contraire !

Je me demande si mon cceur est trop jeune ou si ma téte est trop vieille. Je mesauve du boulevard Italien et je vais pousser des ouf! & Montmorency (1) : demi-verdure, demi-nature, demi-plaisir, demi-ennui, et tout 4 l’avenant, de fractions en fractions, jusqu’d la dose infinitésimale, voila tout —époi— autre chose qui est la méme chose, un quart d’heure 1a et autant ici — beaucoup defumée de cigarettes — beaucoup de grandes et d’éternelles, d’irrévocables déterminations d’un jour — un tant soit peu de vrai et de bon, par moment volé au hasard — voila ce qui m’empéche de partir. Si j’y vais, ce sera avant le 15 juillet, sinon moquez-vous de moiet rions ensemble. Mais a Paris, a Naples ou 4 Genéve, tendez-moi toujours la main, mon cher Franz, et gardez-moi un peu d’affection vraie, la seule sauvegarde dans les sentiers perdus.

A vous de ceeur.

(1) ABary ou a Margency, chez son ami Tattet.

AU MEME

Novembre (4836).

Je voulais vous aller yoir aujourd’hui, mon cher Liszt, et je n’ai pas pu. J’avais chargé Vautre jour a Vopéra votre petit archidiacre d’une commission pour yous, et je ne sais s'il s’en sera souvenu. Je voudrais que vous fussiez assez aimable pour me prévenir quand vous compterez voir Belgiojoso. Le récitqu’il m’a fait de votre matinée chez lui m’a donné bien des regrets de ne pas m’y étre trouvé. Mais je ne manque que les bonnes choses. Si doncvous aviez le dessein de revoir bientét i nostro principe, ' souvenez-vous en méme temps d’un autre ami, je vous prie.

Vous trouverez peut-étre dans la prochaine revue une lettre de Cotonet sur les. humanitaires. J'espére que vous en rirez, vous et vos amis, et que nous ne nous brouillerons pas pour les boutades d’un provincial. Tout Frangais que je suis, je ne voudrais pas vous perdre pour un bon mot, et si cette lettre vous fache, je me charge de r¢pondre, en signant, au mauvais plaisant anonyme.

A vous de cceur.

LXXXItI A LA PRINCESSE BELGIOJOSO

Lundi, février 1837.

Je ne crois pas, Princesse, toute fausse modestie 4 part, que des vers de moi puissent avoir un prix quelconque dans une vente. Mais du moment que cela peut vous faire plaisir, je vous remercie de me les demander, et vous en ferez ce que vous voudrez.,

Vous me parlez des moyens de déguiser les personnages. Ily en aun bien simple, c’est de changer les sexes. S’il s’agit, je suppose, d’une femme qui a un mari qui l’ennuie et un cousin qui I’adore, ce sera un mari que sa femme excéde et que sa cousine idolatre. Cela vous paraiise peut-étre bizarre, mais songez que le ridicule n’a pas de sexe, sinon dans quelques nuances qu’on sacrifie ou qu ’on retourne. Je l’ai essayé deja et plus aisément que je ne croyais. Avezyous assez confiance en moi pour me montrer le concours tel quel, sauf a jeter arrangement au feu, s’il vous déplait? Les détails comiques, s’ils sont secrets, ne sont comnus que de leurs pére et mére, c’est-a-dire

des personnages mémes, ct on ne sait pas par coeur ce qu’on a dit ou fait dans une circonstance donnée, surtout dans des moments de passion. Vous m’avez park tout haut samedi d’une comédie, dites-moi tout haut samedi prochain qu'il n’est plus question de cela, et donnez-moi tout bas le sujet dont nous ferons une nouvelle.

Compliments respectueux.

A SA MARRAINE 27 février 1837.

Madame,

Voici le fait. La princesse (1) m’écrit qu’elle ne peut me batir un sujet avec Phistoire dont je vous ai parlé, et, dit-elle, voici pourquoi : « Le fond de histoire nest ni extraordinaire ni gai. Les détails sont, en revanche, du meilleur comique; mais comment donner les détails sans démasquer les personnages ? ?— TI faut y renoncer, conclut-elle, @ moins gue Me Jaubert ne trouve un moyen. »

Vous étes déja,madame, conseillére par droit de conquéte (2), soyez-le encore, je vous en prie, par amour des be/les-lettres. Pour ma part, je ne vois qu'un moyen, et je l’ai proposé: c’est de garder les faits, autant que possible, les caractéres idem, et de changer les hommes en femmes, et réciproquement. Qu’en pensez-vous ? Je l’ai déja fait, et m’en suis bien

(1) La princesse Belgiojoso.

(a) M. Jaubert était conseiller A la Cour d’appel de Paris.

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trouvé. Les vrais ridicules comme les vrais sentiments — ont peu ou point de sexe. Mais vous trouverez mieux, si yous voulez ; et si, grace 4 vous, l’affaire peut s’arranger, vous rendrez un yvéritable service a votre trés taussant et enchifrené serviteur.

Jeudi, 28 juin 1837.

Madame,

Comme votre départ m’avait un peu vexé, je ne suis pas faché que mon silence vous ait un peu inquiétée, mais quand donc me connaitrez-vous? ce jour-la, vous laisserez de cété a tout jamais vos modesties ; et en méme temps vous excuserez mes fautes. Souvenezvous donc, je yous en prie, d’une chose que vous me disiez un jour en revenant d’Augerville (1). « Il peut y avoir paresse ou négligence, mais jamais froideur ni oubli. » Voila, madame, mon éternelle excuse, et mon éternelle raison. Trouvez-y, si vous voulez, un reproche a me faire, mais comment y verriez-vous un motif de méfiance !

Sans doute, et cent mille fois sans doute, mille détails pourraient venir ct étre appréciés, et sans doute ils ne sauraient, sous aucun prétexte, venir hors de propos. Essayez donc; la modestie est un vilain dé-

(1) Augerville, propriété de Berryer, sise non loin de Fontainebleau, ou Musset allait souvent passer ses vacances. Lire a ce sujet les Souvenirs de M™ Jaubert, et le chapitre de « la Marraine »,au tome II de notre ouvrage sur Alfred de Mussel.

faut qui ne devrait jamais étre celui des gens d’esprit. Je vais yous prouy er tout de suile que ce n’est pas toujours le mien, car, lorsque j jai appris votre depart, ma premiére idée fut de me dire « que je voudrais bien étre en tiers au fond de la voiture, entre la bouche de VAltesse (1) et V’oreille de M. le conseiller », et ma seconde idée fut immédiatement « que M. le conseiller pourrait bien, malgré Ja distance, me mettre en tiers avec ses causeries, et m’envoyer quelques petils cancans par écrit ».Et j’entendais rouler le carrosse au clair de la lune, je voyais la petite sur Valentine (2) endormie sur la banquette de devant ; les deux voyageuses étendues Pune a cété de l’autre dans le fond, jasant & voix basse, riant, révant, et je me disais: il m’en reviendra quelque chose. Vous voyez que, pendant que vous doutiez de moi, j’osais compter sur vous. Imitez-moi donc en cela, et quand vous aurez envie de prendre la plume a mon intention, je vous adjure de le faire avec une entiére confiance. . Ceci dit, merci 4 votre amusante lettre, qui m’a fail passer une demi-hcure charmante. Merci encore d’autre chose, c’est d’avoir sauté a pieds joints par-dessus Vaxiome invariable : « Une femme n’écrit pas la premiére. » Ceci est, de votre part, madame, un vrai trail de bravoure, un vrai acte de steeple-chase. J’y reconnais Veffet du voyage, et savez-vous, 4 ce propos, qu’on est encore étonné, a Paris, de votre brusque départure. Quitter son monde sans dire gare, parents, amis, etc, etc., c’est un peu violent. Mon intention

(1) La princesse Belgiojoso.

(2) Sosur de la princesse Belgiojoso.

avait d’abord été de vous adresser la-dessus un speech

ainsi concu, A peu prés : .

« Voyez, madame, comme vous étes : Vous partez de Paris le jeudi, et ma tnére le samedi. Si vous ¢liez partie le samedi, ma mére seralt sans doute partie le dimanche ; voil4 comme sont ies femines.:. et voild ce qui fait que notre fille est muette. »

« Et avant de partir, dites-vous, vous demandiez s’il i’y avait pas de lettres pour vous. C’est que ma mére partait le samedi, voila pourquoi il n’y avait pas de lettres, et pourquoi-il y en aurait eti le dimanchi ; mais la-dessus vous partez le Jeudi !

« Et je suis sOr que non seulement vous avez été ravie de partir ce jeudi, mais qu’a l’heure qu’il est vous étes enchantée d’étre partie.

, «Vous vous figurez que.vous allez voir couronner la reine d’Angleterre. Eh, mon Dieu, non! vous ne verrez rien; je suis bien aise de vous dire vos vérités, :

« Ayez la bonté de répéter ala princesse que, si elle se meta son 4ge sur le pied des enlévements, on en jasera infailliblement.Mais je suppose et j’aime a croire qWe vous vous marierez incognito chez le forgeron afin de légitimer votre escapade.

« Et qu’aurait-elle 4 dire, la princesse, si, pendant quelle vous eftléve, vous, en tobe de chambre et en pantoufles, on prenait un bidet de poste, et si on arrivait au gdlop V’enlever, elle, au milieu des bains de mer, en camisole de flanelle ? Elle aurait ce qu’elle mérite. Voyez ot méne une imprudence.

« Mais on vous pardonnera a toutes deux, mesdames, a une seule condition, c’est que yous paraftrez au

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couronnementavec deux queues plus longues que celle de la reine. Mais n’y manquez pas ! »

Tel était, madame, le speech éloquent que j’avais dessein de vous faire pour vous éclairer sur votre coup de téte. Il edt été bien plus sévére encore si votre lettre ne m’avait désarmé. Adieu, madame, et écrivez surtout. Nous avons iciune pluie battante, vous avez la-bas pis encore, ainsi vous devez avoir le temps d’écrire.

Présentez mes civilités 4 votre belle compagne de voyage. Je désirerais en outre savoir trois choses :

Si vous avez eu le mal de mer;

Si miss Talbot (l’actrice) est jolie;

Et quand vous compter revenir.

M'e Plessis est toujours grande et mince, et fort bien portante.

Elle aime toujours, ce qui parait, 1a galette chaude.

Si nous étions voisins, je ne sais pas trop si j’ose* rais vous marcher sur le pied.

Il est plus que probable que je pousserais tout doucement le pied de ma marraine, afin que ma marraine elle-méme edt l’idée de me marcher sur Ie pied. Je serais alors en droit de lui adresser la question :

« M’aimez-vous, madame? » Et que répondrait-elle a cela (1)?

(1) « Un souvenir, dit Mme Jaubert, amenait cette plaisanterie M, Michaud, de la Quotidienne, auteur des Croisades, racontait que, pendant un grand dfner, sa voisine loi ayant marché maladroitement sur le pied, il lui avait adressé cette question en fagon d’avertissement: « Madame, m’aimez-vous? » et sur une réponse négative pleine de surprise, il avait ajouté.: « Alors, madame, veuillez poser votre pied a terre. » Or, M. Michaud était alors 4géet cacochyme , le physique, cette fois, ajoutait encore au sel qu'il mettait dans ses moindres propos. » (Souvenirs de M™* Jaubert, p. 168.

D'ALFRED DE MUSSET 14t

A SA MARRAINE

Mardi, 47 octobre 1837 (1).

Le bruit court que M™ Jaubert revient 4 Paris au mois de novembre, Jespére quielle me dira peut-étre a son retour porn Je ne lui ai pas écrit pendant son absence. Si j’en cherchais la raison moi-méme, je me tromperais certainement, et M™ la conseillére, malgré son esprit, s’y tromperait peut-étre aussi.

Elle me dira que je suis paresseux, distrait, amoureux et perdeur de temps, c’est-a-dire badaud et parisien, et c’est vrai, mais ce ne sont pas la des raisons valables, car, avec cela, madame sait micux que personne dombien j joublierai d’hommes et de choses avant que l’oubli puisse parvenir 4 elle dans mon ceeur.

Je cherche donc en vain le motif de ce silence, et je me vois obligé de dire, avec M. Royer-Collard: « Un fait ne prouve rien. »

Non, madame, pour ma part du moins, mon silence ne prouve pas qu’il soit poussé le plus petit brin d’herbe sur le chemin de notre amiti¢, mais de votre cété en est-il ainsi? C’est une question que je n’ose pas me faire de peur d’avoir tort, car j’ai tort, cela est certain, c’était 4 moide merappeler a vous, et une jolie femme, par cela seul qu’elle est femme, n’écrit pas plus la premiére, méme a un ami, qu’elle n’invite des danseurs au bal. Dites-moi si j’ai perdu et ce que j’ai perdu. J'ai peur que ce soit d’abord un ee de confiance ; ai-je encore des as dans mon jeu ?

(t) M. Clouard a daté cette lettre & tort de 1840-1842.

Convenez que si celte vie est une partie de cartes, je triche quelquefois assez bien, mais que je joue bien mal !

Pour un diplomate en espérance, je n’ai guére de dispositions, et je n’en suis pas seulement, en fait de science du monde,a la carte de visite. « Un élégant qui n’est pas Ponda » me disait un jour M™* de Girardin. Elle aurait mieux dit: « Un élégant quia des redingotes décousues et un mondain qui ne va pas oa le monde ! »,

J'ai pourtant été voir, il y a deux ou trois jours, la trds belle marquise, votre niéce, que j’ai trouvée sur sa chaise longue, gaie et belle comme une houri. Je ne sais comment elle sy prend pour rester si jolie; au milicu de ses peines, elle est comme une perle fine dans une coquille d’huttre ; elle ne bouge pas, mais on emporterait bien si on pouvait. Quant 4 Me de Vaufreland, je suis tellement honteux quand j’y pense que je wose en parler.

J’ai été A’ Compiégne, j’ai fait une nouvelle, et quelques vers — c’est tout — et vous ?... et vous 22... et vous ??? |

J’ai eu de seconde main les histoires les plus. divertissantes sur le Romanesco, etc. J’ai pensé que, si Jcusse été moins sot, j’aurais pu avoir de vous sur ces sujets divers quelques-unes de ces adorables lettres que je garderai toute ma vie comme souverain reméde a tous les ennuis.

A propos d’ennui, j’ai découvert une chose. L’ennui m’ennuie, et je n’en veux plus entendre parler, ce qui fait que je me porte mieux.

Adieu, madame. Etes-vous grandie ?

A SA MARRAINB

- Voulez-vous, Prac étre assez bonne pour me renvoyer les romances de M. Cervini? Je voulais aller,ce matin, voir M. Jaubert; mais j’ai un acted’une comédie a Vimprimerie (1), un acte qui court et un autre qui se fait, le tout Pour demain ; jamaisje n’aurai fini. Je suis sur le gril; je me voue a tous les saints et & toutes Tes saintes,et 4 vous! madame, en particulier.

Veuillez prier pour ma délivrance, Compliments de la part de ma mére.

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