‹ CorrespondanceChapitre 3 sur 66 · A PAUL FOUCHER · texte numérisé non relu

A PAUL FOUCHER

Au chateau de Cogners, le 23 septembre 1827.

Non, mon vieil ami, je ne t’ai pas oublié; tes malheurs ne m’ont pas éloigné de toi et tu me trouveras toujours prét 4 te répondre,que tu demandes des pleurs ou des rires, que tu aies 4 me faire partager ta joie ou ta douleur. As-tu pu croire un moment que ton amitié me fat importune? Tu as eu tort, car je n’aurais pas eu a ta place une semblable idée. Et d’ailleurs me crois-tu plus favorisé que toi de la fortune ? Ecoute, mon cher ami, écoute ce qui m’arrive. J’avais 4 peine expédié mon examen que je pensais aux plaisirs qui m’attendaient ici. Mon dipléme de bachelier rencontre dans ma poche mon billet de diligence, et l’un n’attendait que!’autre. Me voici au Mans ; je cours chez mes belles voisines. Tout s’arrange a merveille; on m’emméne dans un vieux chateau. — Un maudit catarrhe oublié depuis six mois reprend ma grand’mére (1), je regois une lettre qui m’annonce

(1) M=™* Guyot-Desherbiers, dont le mari mourut au Mans le 5 mars 1838,

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qu’elle est en danger ct, huit jours aprés, une seconde lettre vint m’avertir de prendre le deuil. Voila bien a quoi tiennent Ie plaisir et le bonheur de cette vie. Je ne puis dire quelles affreuses réflexions m’a fait faire cette mort arrivée si vite: je l’avaislaissée quinze jours auparavant dans une grande bergére, causant avec esprit et pleine de santé.

Et maintenant la terre recouvre son corps; les larmes que sa mort fait répandre 4 ceux qui l’entouraient seront bientét séches, et voila, voila pourtant le sort qui m’attend, qui nous attend tous! Je ne veux point de ces regrets de commande, de cette douleur que l’on quilte avec les habits de deuil; j'aime micux que mes os soient jetés au vent; toutes ces larmes feintes ou trop promptement taries ne sont qu’une affreuse dérision.

Mon frére est reparti pour Paris; je suis resté seul dans cet infernal chateau (1), ot je ne puis parler 4 personne qu’d mon oncle, qui, il est vrai, a mille bontés pour mai; mais les idées d’un homme a cheyeyx blancs ne sont pas celles d’une téte blonde : c’est un homme excessivement instruit, et quand je lui parle des dames qui me plaisent ou des vers qui m’ont frappé, il me répond: — Est-ce que tu n’aimes pas mieux lire tout cela dans quelque hon historien?Cela est toujours plus vrai ct plus exact. To} qui as lu l’Hamlet de Shakespeare, tu sais quel effet produit sur lui le savant et érudit Palonius! Et pourtant cet homme-la est bon, il est vertueux, jl est aimé de tout

(1) Le chateau de Cogners, qui appartenait alors a Louis-Alexandre-

Marie de Musset, marquis de Coguers, chef de la branche atnéc de la

famille, est situé prés de Saint-Calais (Sarthe). & égale dist du Mans et de Vendéme. ( e), A une égale distance

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le monde! II n’est pasde ces gens pour qui le ruisseau n’est que de l'eau qui coule, les foréts que du bois de telle ou telle espéce et des cents de fagots. Que le ciel les bénisse! ils sont peut-étre plus heurcux que toi et que moi!

Je m’ennuie et je suis triste; mais je n’ai pas méine le courage de travailler; eh! que ferais-je?... retournerais-je quelques positions bien vieilles? ferais-je de l’originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les journaux (ce qui est ici ma seule récréation), Je ne sais pas pourquoi tout celame paraft d’un misérable achevé ! Je ne sais si c’est l’ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me dégoutent, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais étre Shakespeare ou Schiller: je ne fais donc rien! Je sens que le plus grand malheur qui puisse arriver d un homme qui a les passions vives, c’est de n’en avoir point. Je ne suis point amoureux ; je ne fais rien. Rien ne me rattache ici: je donnerais ma vie pour deux sous, si, pour la quitter, il ne fallait passer par la mort.

Voila quelles sont les tristes réflexions que j’entretiens. Mais j’ai l’esprit frangais, je le sens: — qu'il arrive une jolie femme, j’oublierai tout le systéme amassé pendant un mois de misanthropie; —qu’elle me fasse les yeux en coulisse, et je l’adorerai pendant — au moins pendant six mois. L’Age me murira, j’espére, car je suis bon a jeter 4 l’eau.

Je donnerais vingt-cing francs pour avoir une piéce de Shakespeare ici en anglais; les journaux sont insipides, — ces critiques sont si plats. Faites des systémes, mes amis; établissez des régles, vous ne travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu’un homme

de génie se présente, et il renversera votre échafaudage et se rira de vos poétiques. Je me sens par moments une envie de prendre une plume et de salir une ou deux feuilles de papier ; mais la premiére difficulté me rebute; un souverain dégodt me fait étendre les bras et fermer les yeux.

Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J’ai besoin d’un joli pied et d’une taille fine ; j’ai besoin d’uimer. — J’aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n’était pas pédante et économe.

Je técris donc pour te faire part de mes dégodts et de mes ennuis; tu es le seul lien qui.me rattache a quelque chose de remuant et de pensant; tu es la seule chose qui me réveille de mon néant et qui me reporte vers un idéal que j’ai oublié par impuissance.

Je n’ai plus le courage de rien penser. Si je me trouvais dans ce moment-ci a Paris, j’éteindrais ce qut me reste d’un peu noble dans le punch et la biére et je me sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de Popium, quoiqu’on sache que le sommeil lui doive étre mortel. J’en agirais de méme avec mon 4me.

N’y a-t-il pas ici quelque vieille téte 4 perruque et a systtme pour me dire : « Tout cela est de votre 4ge, mon enfant. J’ai été comme cela aussi dans ma jeunesse. Il vous faut un peu de distraction, pas trop ; et puis vous ferez votre droit et vous entrerez chez un ayoué, » Ce sont ces gens-la que j’étranglerais de mes mains; la naturea donné aux hommes le type de tout ce qui est mal ; la vipére et le hibou sont d’horribles créations ; mais qu’un étre qui pourrait sentir et aimer éloigne de son Ame tout ce quiest capable de l’orner et appelle aimer un passe-temps et faire son droit une

chose importante! Anatomistes qui disséquez les valvules triglochines, dites-moi si ce n’est pas ld un polype?

Tu vois que je t’écris tout ce qui me passe par la téte; fais-en autant, je t’en pric, j’ai besoin de tes lettres; je veux savoir ce qui se passe dans ton Ame, comme tu sais ce qui se passe dans la mienne ; sans doute elles se tessemblent beaucoup.

Nous sommes animés du méme souffle, pourquoi celui qui nous !’a donné le laisse-t-il si imparfait? Je ne puis souffrir ce mélange de bonheur et de tristesse, cet amalgane de fange et de ciel. Ov est l’harmonie, s’il manque des touches a l’instrument? Je suis sou (sic), las, assommé de mes propres pensées; il ne me reste plus qu’une ressource, c’est de les écrire. Mais je partirai peut-étre dans quelques jours : ow irai-je? je n’en sais rien. Si je retourne au Mans, je vais trouver tout le monde dans la tristesse, ma grand’mére morte, toute ma famille en pleurs, maman, mon oncle, et, au milieu de tout cela, mongrand-pére, demandant a chaque passant : Ou est ma femme? et ajoutant : Jespére qu’elle n’est qu’indisposée ? Cet état-la n’estil pas pire que la mort?

Ma sceur, dont tu me demandes des nouvelles, se porte mieux. A propos, j’ai obtenu, 4 cé¢ qu’il paratt, chez M. Caron (1), les honneurs du triomphe! Heureux, trois fois heureux celui qu’une pareille jouissance pourrait occuper un moment! Pourquoi la nature m’a-t-elle donné Ja soif d’un idéal qui ne se réalisera pas? Non, mon ami, je ne peux pasle croire,

(1) Chef de l’institution oi il avait connu Pau) Foucher.

j’ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés.& ne faire que des ayocats estimables ou des ayoués intelligents. J’ai, au fond de l’Ame, un instinct qui me crie le contraire, je crois encore au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment. J’attends ta réponse avec impatience et je souhaite detout mon cceur pouvoir t’entendre de vive voix.

Adieu, mon cher ami, tout a toi,

If

AU MEME

Au Mans, le 19 octobre (1827),

Je reviens, mon cher ami, jeudi prochain, c’est-adire le 25. Je serai 4 Paris vendredi soir. L’année derniére, quand je te trouvai avec mon frére a la diligence, nous nousrevimes en disant des bétises, comme d’ordinaire; cette année nous serons tous deux en noir; les années se succédent et ne se ressemblentpas ; mais nos cceurs, en quoi sont-ils changés? Les plaisirs, les petites passions viennent et disparaissent : l’amitié qui les a vus naitre en est témoin et leur survit.

Hier, ces demoiselles sont reparties pour la campagne; j’ai déjeuné chez elles, et les ai embarquées. Jusqu’au moment du départ tout a été A merveille, je leur ai donné des dessins pour Icurs albums, j’étais gai el insouciant. Mais, le croirais-tu? quand il a fallu

les embrasser, quand elles eurent disparu derriére le coin de la rue,je sentis cette impression triste et douce que mon cceur avait oubli¢e — je l’ai gardée jusqu’au soir; toujours la méme, mais toujours plus faible, et aujourd’hui je ne sens plus rien, et je regrette de ne plus riensentir. Pourtant, je ne suis pas amoureux ; j’ensuis 4 dix mille licues — mais je le sens, je suis fait pour l’étre; je radote a force de te le répéter — mais je suis si béte! Je hais les femmes en théorie, jai horreur de ce caractére frangais qui se joue de ces pensées qui changent les nuits en veilles; mais j’ai beau faire, j’y serai pris; trompez-moi, méchantes, trompez-moi, mais vous n’aurez pas de mérite 4 me tromper |!

Tu le vois, mon pauvre ami, j’ai 17 ans; et je suis heureux parce que je suis jeune. Mettez dans le vase les liqueurs les plus améres, le bord en est sucré, rien n’arrive A mes lévres que par 1a. Les douleurs ne me sont qu’une douce mélancolie. Je ne saurais rien voir avec mes yeux de 17 ans,queje n’y méle un peu didéal. Je suis faitainsi. Ah ! crois-moi, c’est 14 Ie bonheur : sien passant devantdans la rue une jeune figureincon- | nue m’asemblé belle, je ne me retourncrai pas pour qu’un second coup d’ccil me montre que le premier m’avait trompé, je m’en fuis, au contraire, emportant cette image 4 moitié vraie, 4 moiti¢ fausse, et ’embellissant encore de toute la force de mon imagination.

Je joue au billard comme un furicux; j’y passe mes soirées entiéres; j’ai besoin d’un excts quelconque. Je ne sais que faire ; je ne sais comment me débarrasser de ce besoin d’émotions; ce n’est pas sans jeter souvent les yeux sur ta chére poésie, tu peux le croire, ah!

mon ami — la poésie est comme une jolie femme — comme la Magdeleine de Delphine Gay.

Le dépit l’éloigna, mais l’espoir la raméne, De l’adorer toujours on avait fait serment.

Mais le dépit qui m’en éloigne, je ne sais pas qui peut me le faire oublier. En tout cas, ce ne serait jamais que le caractére d’un autre que je voudrais peindre. Le mien ne sera jamais comme je l’espére. Et songe donc, mon cher, peut-étre cet hyver trouveraije une femme; toi aussi peut-étre... et alors! que manquera-t-il? que m’importe le reste ? Dites, faites tout ce que vous voudrez, Messieurs, je me proménerai au ; milieu de vous avec orgueil; quel est celui de vous b qui sait qui je suis? A qui d’entre vous ai-je prostitué | les secrétes pensées de mon Ame? Que celui-la dise :

Tu t’es donné amoi. Un seul le peut faire, tu sais qui je veux dire.

Non, mon cher, cette pensde me plaft trop; je ne seraijamais poéte; j’ai envie d’effacer tout ce que je disais tout 4 l’heure; sais-tu ce qui me lI’a fait dire?

sais-tu ce qui m’y a fait penser? C’est ce départ dont je .

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te parlais tout 4 Vheure; la poésie chez moi est sceur -de amour. — L’une fait naftre l’autre, et ils viennent « toujours ensemble. — Quand je serai débarrassé de e- cette facilité que j’ai de tomber amoureux, comme on eC wenrhume, ces envies-la ne me reprendront plus. Je

Se

mediront : « Queldrdle de corps! » Et ceux qui auront pu pileviner quelque pensée de mon 4me diront : « Quel pete d’homme! » Voila comme ils sont; je n’en don-

D'ALFRED DE NUSSBT 17

nerais pas un fétu. Et ce sont ces gredins-la pour qui tu écris, A qui tu te réjouis de plaire en profanant le sacré trésor de tes pensées; trop heureux si le récit naif et terrible de tes douleurs, si l’amére vérité de ta mélancolie arrache un soupir 4 quelques-unes de nos élégantes! Mordieu ! sais-tu qui je voudrais étre, quel caractére j’ai, et quel réle j’ambitionne? Je voudrais étre un hommea bonnes fortunes. Non pour étre heureux, mais pour les tourmenter toutes jusqu’a la mort, faisant jouer tous les ressorts de mon esprit sans jamais toucher 4 mon 4me, je voudrais étre envié des hommes et aimé des femmes; el! si parmi elles je trouvais celle que jecherche et qui m’attend peut-étre i Vautre bout du monde, peut-étre 4 deux pas de moi! je m/arréterais alors et je dirais : « Ma carriére est finie! » Plais-leur par Je charme de ta poésie, toi dont l’Ame a besoin de chanter ce qu’elle souffre. I's diront : « Quel dommage! celui-la méritait d’étre aimé! » Mais pour moi ils ne sauront pas si je puis Pétre, et sije le suis ils ne le croiront pas.

Tu trouves sans doute que ma lettre n’est qu’un radotage, mais que veux-tu ? Dans I’état od je me trouve, je n’ai d’autre plaisir que celui de te parler. Que je suis aise de terevoir! J’ai un tas, un vrai tasde choses a te dire. Tous ceux que je Vois ici, tous ces gens aimables, toutes ces jolies femmes, sont si mortellement insipides; tous ces ballons sur lesquels on ne peut appuyer sans les crever, toutes ces Ames de rien qui ont raccroché ga et 14 quatre ou cing idées qu’ils débitent. Tu ris de ce misanthrope de seize ans; non, mon ami, je n’en suis pas un, car je Vaime plus que moi-méme, et j’aimerai autant que toi la femme qui

ip eersonisr ease cicccage ‘ palette come oeesepnse A tae NR ENON et Na ARR OE IGE: mse tt SL

is CORRESPONDANCE D’ALFRED DE MUSSET

doit m’aimer un jour. Adieu, vendredi, je t’embrasserai, Tout d toi.

chez M. Desherbjera, 4 la préfecture du Mans (1), {1} M, Desherbiers était l'oncle d’Alfred de Mugset, qui lui resaemblait moralement & tel point que son pére lui disait quelquefois : « Tu

es bien le fils de ton oncle! »

Coite lettre a été vendue 4or fr, A la vente aprés décts de Georges Charpentier (fin janvier 1907).

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