A SON FRERE, EN ITALIE
Lundi, 22 mai 4843.
Je te remercie de ta lettre, mon cher ami. Elle m’a fait grand plaisir, 4 moi d'abord, comme disait notre ami de Guer, et ensuite 4 d’autres. J’ai montré ce
soir méme a madame J. [aubert] ton dessin catanais. — Elle m’a chargé de te dire qu’elle ne t’écrira pas tant que tu seras en Sicile, parce qu’elle a peur d’une eruption et qu’il ne resterait plus, dans un monceay de cendres, que ta poche et sa lettre.
Puisque je te parle de la rue T. (1), tu sauras que, depuis peu, on y est pris d’une rage de magnétisme. C’est la chose du monde la plus curieuse. J’ai assisté a certain nombre de séances. Ce que j’ai vu d’abord m’avait presque rendu incrédule. Le petit Alexis (c’est le nom d’un somnambule) a été collé trois fois de suite par moi, dans une séance a laquelle, par parenthése, assistait Paulinette, qui nous a chanté un air de Palestrina, une sicilienne, qui est la plus belle chose qu’on puisse entendre.
Trois fois de suite, 4 peu prés, je n’ai donc vu que des niaiseries ou des tours de cartes, ce qui revient au méme. Alexis a joué a l’écarté avec moi, les yeux bandés, mais trés mal. II avait fait pourtant des choses assez singulitres: ayant deux cardes de coton sur les yeux et un mouchoir bien serré par-dessus, il venait de jouer avec un des graves collégues du conseiller, et non seulement il jouait trés lestement, mais il indiquait le jeu de l’adversaire, — comme de lui dire par exemple ; « Pourquoi ne jouez-vous pas la dame de carreau? » Et il a touché du doigt la carte. Cela n’était pas tout a fait facile; mais, pour moi, cela n’était pas suffisant. Mademoiselle Julie (autre somnambule) a commencé de méme avec moi par étre béte comme une oie; et puis voici le tour qu’elle m’a joué: Achille la magnétisait, Achille en personne, qui
(1) Rue Taitbout, ok habitait Mme Jaubert.
n’était pas compére (1). Je lui ai demandé si elle pourrait lire un mot, non pas écrit, mais dans ma pensée. Elle m’a dit que oui; je lui ai pris la main. J’avais pensé le nom de Rachel. Elle m’a dit qu’elle voyait les lettres, mais qu’elle ne pouvait pas lire le mot (dans mon cerveau, note bien). — Je.lui ai demandé si elle pourrait écrire ces lettres. « Oui. » On lui a donné du papier et un crayon. Elle a écrit C-L-E d’abord, ensuite d’un seul coup A-H. — Elie a cherché longtemps, et enfin elle a écrit Charle. C’est précisément l’anagramme de Rachel. Ce sont les mémes lettres. N’est-ce pas trés baroque?
Il faut dire qu’on Paide un peu malgré soi. Cependant comment pécher, endormi ou non, un mot dans Ja cervelle d’un homme? Du reste, la méme demoiselle Julie a lu trés vite ton propre nom écrit de ma blanche main sur un morceau de papier que je lui avais délicatement glissé dans le dos, sous sa robé. Ce genre de lecture n'est pas trés commode. Elle répétait sans cesse, Po, Po, d’une voix presque éteinte. — « Eh bien, lui dit Achille, Po! Po! aprés? Elle a fait un éclat de rire, et elle a prononcé ton nom. Ainsi, mon cher ami,tu es de moitié dans la farce. Qu’est-ce que c’est que tout cela? je n’en sais rien du tout.
Je ne sais pas si vous savez, vous autres, 4 Catane, que le Principe“ (2) a enlevé la comtesse de ***. Il y avait deux ans qu’ils étaient ensemble au su de tout Paris. La comtesse s’est disputée, A ce qu’it parait, avec son mari; elle est arrivée chez le‘prince (qui
(1) M. Achille Bouchet.
(2) Le prince Belgiojoso, parti avec M™* de Contades.
devait chanter le soir dans un concert) ornée de son mouchoir pour tout bagage, et elle luia dit: « Allonsnous-en. » Ils sont en route. Le vent est aux enlévements 4 Paris, dans ce moment-ci, ou, pour mieux dire, aux séparations. Je viens de voir de mes yeux la méme plaisanterie, qui est beaucoup moins gaie qu’on ne pense. Je t’expliquerai cela un jour; mais si tu m’en crois, n’enléve jamais personne, 4 moins que ce ne soit la reine d’Espagne.
Que te dirai-je encore de nouveau? Mademoiselle H... (tu t’en souviens) se marie. Mademoiselle de B... se marie. Mademoiselle T... s’est mariée, il y a un mois, et-se meurt. A..., la nouvelle marquise, est plongée dans les douceurs de la lune de miel.
La tragédie de Judith, de M™* de Girardin, a été jouée par Rachel. Je vais chez la méme M™ de Girardin entendre M''* Hagn, la premiére tragédienne de V Allemagne, dit-on, déclamer, en allemand, devant la méme Rachel. Je regretterai de ne pouvoir pas t’en rendre compte. Ce sera curieux,— personne n’y comprendra un mot. — M. Ponsard, jeune acteur arrivé de province, a fait jouer 4 l’Odéon une tragédie de Lucréce, trés belle, malgré — les acteurs. — C’est le lion du jour; on ne parle que de lui, et c’est justice. — Je me suis réconcilié avec Victor Hugo. Nous nous sommes rencontrés a déjeuner chez Guttinguer. — M™ Hugo m’a envoyé son album; j’y ai écrit un sonnet (1) sur cette rencontre, qui m’avait réellement touché : — il m’a répondu une lettre trés bien. J’ai fait aussi plusieurs sonnets pour M™ Mennessier,qui m’en
(1) C’est le sonnet qui commence ainsi : .
« Il faut dans ce bas monde aimer beaucoup de choses. »
a renvoyé deux trés jolis (1). Hetzel en est pale. — Chenavard continue a aller au Divan.
Adieu, mon cher ami, je te dis des niaiseries, 4 quatre ou cing cents lieues de distance, comme si nous causions 4 souper. Amuse-toi, porte-toi bien; nous t’aimons tous.
Ton frére et ami.
(1) On trouvera ces sonnets au t. I de notre Alfred de Masset (chap. du Cénacle).
A ALFRED TATTET
44 mai 1844.
Je viens d’avoir une fluxion de poitrine. Quand je dis fluxion de poitrine, c’est pleurdsie que je devrais dire, mais le nom ne fait rien 4 la chose. Vous comprenez que j’ai eu mes religieuses. Ma bonne sceur Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, charmante, comme elles le sont toutes, et de plus femme d’esprit.