‹ CorrespondanceChapitre 51 sur 66 · A M. VERON · texte numérisé non relu

A M. VERON

Lundi, 4 novembre 1830.

Mon cher Véron, q

Je viens d’étre malade, et je le suis encore, ce qui m’a empéché d’aller vous voir. J’ai lu Carmosine, et j'ai été parfaitement content de la maniére dont la piéce a été coupée et imprimée; ce soir seulement, j’y trouve une seule faute, et le malheur veut qu’elle soit dans les vers. C’est 4 cette strophe: « Depuis le jour ou », etc. Ily a:

Fat-ce un instant, je n’ai pas eu le cour, De Jui montrer ma craintive pensée, Dont je me sens & tel point oppressée, Mourant ainsi, que la mort me fait peur.

Il est bien clair que ces deux mots, mouraat ainsi, sont une parenthése, et que le sens doit se suivre ainsi: @ tel point oppressée que la mort, etc.

Mourant ainsi est mis bien évidemment pour en mourant ainsi, — chose fort ordinaire et permise en vers, Or, au fieu de cela, je trouve imprimé:

Dont je me sens 4 tel point oppressée.

Avec un point; et puis:

Mourant ainsi, que la mort me fait peur !

(1) Cette iettre a été vendue 45 francs & la vente Charpentior,

Avec un point d’exclamation.

Non seulement cela change les deux vers; mais en arrétant le sens aprés @ tel point oppressée, cela fait une faute de francais, car on ne dit pas @ tel point, sans ajouter que.

Je ne saurais vous dire combien cela me désespére Je ne voulais pas vous en parler, attendu que j’aurais Pair bien mal yenu d’avoir le courage de me plaindre aprés le soin que yous avez bien voulu prendre. Si une faute se trouvait partout ailleurs,je ne diraiscertes pas

- unmot; mais quecela tombe précisément sur ces vers, quand tout le reste est 4 merveille, voila ce qui me fait une peine affreuse. Y a-t-il un moyen quelconque de revenir sur cette faute, soit par un erra(um, soit en réimprimant les vers a part?

Soyez assez bon pour me répondre un mot, je vous en supplie. J’ai dans ce moment la téte d’un malade. Jespére, en tous cas, que vous ne m’en voudrez pas d’un vrai désespoir dont |’expression est inyolontaire. J’espére surtout que vous ne me croyez pag trop peu reconnaissant de la peine que vous avez prise.

Mille amitiés.

A SON FRERE

Vendredi, 8 novembre 4830.

Mon cher ami,

La comtesse Kalergis m’écrit une lettre de compliments sur Carmasine, Elle a bien de la bonté, J] ne

tenait qu’a elle de me dire que les vers étaient incompréhensibles. Puisque tu vas diner chez elle aujour-~ @hui, fais-moi le plaisir de lui expliquer les deux vers estropiés. Cette faute m’a donné bien du souci. Je n’aurais jamais cru qu’un point a la place d’une virgule pat empécher un homme raisonnable de dormir pendant trois nuits. Il est bien facheux pour moi que nous ne demeurions pas ensemble. Cela ne serait pas arrivé au quai Voltaire, quand je t’avais sous la main. Mon oncle se moque de mon chagrin et prétend que personne ne s’apercevra de la bévue. S’il disait vrai, je conviens que je serais bien bétede me désoler; mais je serais encore plus béte d’écrire. .

Tout a toi.

A ARSENE HOUSSAYE

Mon cher Houssaye,

Vous me faites, mon cher maitre, honneur et plaisir — vous savez de quel prix a toujours été pour moi votre -bienveillante sympathie, et je ne manquerai certainement pas une si aimable occasion de: vous en remercier une fois de plus.

Je ne prétends pas étre joué 4 fois par semaine, mais je pourrais l’étre moins que 2 fois en quinze jours. Si, au contraire, vous gardez contre moi et ma piéce le ressouvenir de quelques difficultés survenues au mois de janvier dernier (et dans lesquelles j’ai reconnu avoir tort) vous concevez que je dois m’abstenir. Mais vous me permettrez d’ajouter que c’est vous souvenir bien longtemps d’un tort convenu, et en témoigner une rancune un peu forte et A mon nom et A ma bourse.

Tout & vous.

AU MEME

S. d. (4884.) Mon cher ami,

Je vous avais parlé de M™ Brohan pour /e Caprice (1) et vous l’aviez acceptée, vous m’aviez proposé A votre tour M's Fix pour Jurer de rien, et j’avais accepté de méme. Je leur en avais parlé a toutes deux hier, et elles m’ont dit qu’a leur connaissance il n'était nullement question de cela. Mes piéces ne sont pas nouvelles, il est vrai, et il ne tient qu’A vous de les jouer ou non. Mais vous devez comprendre combien il est désagréable pour moi de me laisser m’avancer ainsi sans résultat. Rappelez-vous, je vous prie, votre dernitre lettre, et ne me laissez pas dans cette facheuse position. J’aimerais beaucoup mieux un non définitif.

Tout a vous.

* A CLESINGER

Mercredi, 46 avril 1831.

Mon cher Clesinger, Je suis allé ce matin pour vous voir 4 Madrid, ot

(1) D’aprés un petit billet sans date de Musset 4 Augustine Brohan, Madeleine, pour une cause ou pour une autre, n’aurait pas voulu jouer le réle de M=* de Léry, que le poéte lui destinait, quand M=* Allan y eut renoncé : « ... Vous savez sans doute, écrivait-il 4 Augustine, que votre sceur n’a pas voulu jouer /e Caprice. Son refus n’a pas été aussi aimable que la lettre que vous m’avez écrite pour cela. »

j'ai trouvé en votre lieu et place une bonne grosse dame fort polie qui m’a appris que vous demeuriez rue Verte. La, je.ne vous ai pas trouvé davantage. Je voulais vous voir d’abord, et vous dire ensuite que M"e Rachel m’a autorisé de la fagon la plus aimable a profiter de l’offre plus aimable encore que yous avez bien voulu me faire. Ainsi j’esp#re que vous m’excuserez si je vais vous rappeler votre promesse. Elle est de celles qu’on n’oublie pas. Mais que peurrais-je vous donner en échange ? cela n’est pas facile. Tout a vous.

A SON FRERE

Septembre 4854.

Veux-tu, mon cher ami, m’envayer /a Noupelle Héloise de J.-J.? — Jen ai besoin paur mon présent travail.

Mon oncle est a diner ici. Je suis dans une perplexité atroce, ayant deux sujets tout préts pour Rachel (tu sais que je lui fais une piéce, — n’en dis rien —), et ne sachant par lequel commencer. Le temps me presse horriblement. Tu me rendrais un grand service si tu pouvais m’en donner ton avis, et tu en serais excellent juge, car ce dont il s’agit n’est pas tant de savoir lequel des deux est le meilleur, mais le plus 4 propos pour ma Grorre et mon escarcelle. Si tu avais un moment, ce soir, pour venir, ce serait charmant ; — mais quand tu voudras. — Je serais allé te trouver, mais depuis dix jours je ne bouge,

A toi.

A SON FRERE

Mercredi soir, 4 ou 8 octobre 1834.

Mon cher ami,

Je suis fort perplexe et j’ai absolument besoin d’un conseil. Rose Chéri va jouer ma petite piéce Bettine, mais le directeur me déconseille Geoffroy de toutes les fagons. — II s’obstine a vouloir me donner Dupuis, dont il me dit des merveilles. I] assure que, dans Ja Grand’mére, Scribe a été ravi du susdit Dupuis, qui est devenu un acteur excellent. — Je l’ai connu tout autre. — On me dit de demander ton avis. J’irai te voir demain matin avant midi. Si tu ne pouvais pas étre chez toi, donne-moi une heure.

Tout a toi.

A ARSENE HOUSSAYE qut lui avait envoyé ses droits d’auteur avec un sonnet.

Mon cher ami,

J’ai regu les deux billets de cing cents francs, l’un signé Souer, l’autre signé Houssaye. Je ne sais pas quel est celui que j’aime le mieux.

A vous toujours. |

A eae

Paris, le 29 aodt 1854.

Monsieur,

Il m’est absolument impossible de rien comprendre

4 lerreur singuliére qui a motivé vos deux lettres. Je ne connais pas M. Esquiros, je n’ai aucune raison pour ~ demander son adresse (1). Vous-méme, monsieur, je

(1) Allusion & ua vieil article de la France littéraire (n° de juillet 4834), dans lequel Alphonse Esquiros, au risque de’ le brouiller avec

n’ai pas ’honneur de vous connaitre, et je ne vous ai jamais écrit.Si lon vous a adressé une lettre sous mon nom, il faut que quelqu’un ait trouvé plaisant d’imaginer ce quiproquo, dont je ne devine pas le motif. Dans tous les cas, si ce n’est pas simplement une erreur, c’est une plaisanterie d’assez mauvais godt, yous en conviendrez.

J’ai Phonneur de vous saluer.

A M™® ALFRED TATTET

Sd. (1854.)

Madame,

Je recois votre trés aimable lettre au retour de plusieurs endroits ow je viens d’aller chasser, chose qui vous surprendra peut-étre, mais qui n’en est pas moins véritable, j’en atteste le ciel et le dernier liévre que j’ai manqué. Depuis que je n’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai fait de vastes détourss et circuits.

J’ai été 4 Nantes, ot il y a un superbe tombeau du duc de Bretagne (1), 4 Tours, ou les pruneaux fleu-

Victor Hugo, avait accusé Alfred de Musset d’avoir dit en terminant sa Revue fantastigue du Temps (n° du 21 mars 1831) que « la couverture jaune de Notre-Dame de Paris était éternellement pendue a la fenétre des libraires », — alors que le jeune podte s était contenté Wécrire, sans penser le moins da monde & Notre-Dame : « Ce fat en ca moment que quelques oisifs, qui se miraient dans les glaces de la galerie d’Orléans, apergurent derritre une vitre, dans |'étalage d’un Wbraire, use brochure jaune qui y demeura clonée jusqu’a l'éternité. » (Cf. les Landis d’un chercheur, par le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul,)

(1) Ce tombeau, qui se trouve dans la cathédrale, est le chef-d’ceuvre de Michel Colomb. ’ .

rissent ; au Croisic, ot l'on prend des bains de mer a la glace et ov j’ai acheté un chapeau, puis finalement tout le long de la Loire, ou il ne manque exactement que de l’eau pour que ce soit Je plus beau fleuve du monde, mais il s’y trouye en revanche de fort beaux hancs de sable et méme des orniéres, on va sur cette riviéré en patache. aon

Maintenant que mon ardeur de m’instruire est satisfaite sur tous ces points de géographie, je vais faire comme vous, retourner a Paris, et je ne manquerai assurément pas d’aller vous y voir, si je suis assez heureux pour y étre a temps.

Je suis loin d’avoir oublié le sonnet de Fontainebleau (1), et je vous remercie de vous en souvenir; quant aux vers du livre de Clisson (2), on m’en a parlé plusieurs fois, et je les tiens pour admirables, mais je n’ai pas l’honneur d’en étre le pére; il paratt qu’en mettant mon nom au bas, on a voulu du moins m’en faire le parrain. Je n’ai jamais été par lA et quand cet enfant-la m’est né, j’étais probablement bien loin. Ma muse aura accouché pendant mon absence, c’est pour le moins un cas rédhibitoire. J’ai déja assez mis au monde de mauvais garnements pour ne pas vouloir d’intrus dans la famille.

‘Dites @ Alfred, je vous prie, que je lui serre la main et Pembrasse de tout mon cceur, et que j’espére que nous nous verrons bientét. Je pars demain.

(1) Sonnet daté du 17 mai 1845, qui commence ainsi ; « Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir ! »

(2) Ce livre du chateau de Clisson (Loire-Inférieure) est un album ob les visileurs ont coutume d’écrire leurs noms ou leurs impressions en prase ou en vers.

Veuillez agréer, madame, mes remerciements de votre bon souvenir, et l’assurance toujours bien sin- © cére de ma respectueuse amilié.

A EMILE PEHANT

29 novembre 41854,

Monsieur,

Je n’avais point oublié votre nom, mais je ne savais pas que vous habitiez Nantes, sans quoi je n’aurais pas manqué d’aller vous voir lorsque j’y ai passé, V’automne dernier. Je réparerai cette maladresse si je retourne en Bretagne l’année prochaine.

La ville de Nantes, monsieur, a été trés aimable pour moi, si je puis ainsi parler, pendant le peu de temps que j’y al passé, et bien que j’y connaisse peu de monde. Sans parler de votre préfet, dont la bienveillance égale le mérite, vous connaissez peut-tre M. Laurent et M. Dolmetsch (1), qui m’ont fait, avec une grace parfaite, les honneurs de votre belle ville. Si vous avez occasion de les voir, je vous demande de vouloir bien me rappeler 4 leur bon souvenir..

Je suis heureux, monsieur, de compter deux amis de plus dans cette ville que j’aime et j’esptre bien pouvoir, un jour ou |’autre, allez vous y faire une visite, en ma qualité de confrére (2).

(1) M. Dolmetsch était un musicien de talent.

{2) Emile Péhant, qui avait fait partie de la petile cour d’Alfred de Vigny, vers 1833, était, depuis 1848, conservateur de la Bibliothéque publique de Naates.(Cf,a son sujet notre ouvrage sur Alfred de Vigny.)

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