XV. — Date de la poste
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lincertitude de vous voir ce soir, je vous écris.
Cerlainemoiit, vous pouvez compter sur la pièce, cl je suis lionteux qu'elle n'ait pu être terminée au jour dit. Cela vient seulement de la refonte totale (|ue j'ai été forcé de faire de Léo Burckart (qui ne (levait pas être représenté et paraissait arrêté définitivement lorsque je me suis eng-agé envers vous) ; ensuite, du travail des répétitions. J'ai tenté vainement de lutter contre cette distraction continuelle; mais j'ai été forcé de suspendre après le troisième acte. Toutefois, j'aurais pu terminer très vite, ainsi que je l'ai dit à Frédéric que j'ai rencontré aux Variétés, en cas de besoin urgent, mais j'ai pensé que C Alchimiste me donnerait plus de temps, puisque le rôle revenait décidément à Frédéric, et j'ai mieux aimé ne rien g-âcher.
Maintenant, mon travail de la Porte-Saint-Marlin est à peu près terminé (42), les répétitions marchent toutes seules et, lundi ou mardi, je me remets à l'œuvre, plus fort de cette suspension, qui me permet de revoir froidement les parties déjà faites. Du reste, j'ai tout lieu d'espérer que j'aurai, dans quelques jours, un succès qui rendra ma seconde pièce d'autant plus importante et disposera bien le public pour l'ouvrage que vous aurez. Je suis bien facile qu'il ait fallu tant de temps pour rendre Léo Burckart représcntahle et que, sous sa première forme, il ait été si indigne de vous; je n'en tiens
que plus à vous dédommager avec Dolùreuse (43). J'irai causer avec vous ce soir ou deuiain. Votre bien dévoué,
GÉRARD
Suscription : .4 Monsieur, Monsieur Anténor Joly, au théâtre de la Renaissance ou rue de C/ioiseui, (j.
AU D'" LABRUME (44)
Vienne, 19 novembre 1889.
Mou cher papa, Je ne t'ai pas écrit de Municli parce que je n'y suis resté que fort peu. J'y retournerai, soit en revenant, soit plus tard, car c'est une ville qu'il est important d'examiner. Je n'ai })u que parcourir rapidement les collections magnifiques de tableaux et de statues, les palais et les églises; j'ai été voir plusieurs personnes ; puis je suis reparti pour Lintz, par Salzbourg. Je crois me souvenir que tu as été à Lintz; c'est pourquoi je l'en parie surtout. C'est une fort jolie ville et la vue que l'on a sur le pont
XVI. — PuLl. par L. de Bare, Nouvelle Revue internalionale, i" mai 1894.
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du Danul)c est une des plus belles que je connaisse. Je suis l)i(Mi IViché de ne voir tout cela que dans une saison si mauvaise où les brouillards cachent la phis grande partie des montaîj^nes. Pourtant j'ai eu de tort belles journées au commencement de mon voyage.
Je voulais descendre par l'Italie afin d'avoir encore un peu de beau temps; mais, à Lyon, on m'a dit que les routes des Alpes étaient mauvaises et couvertes de neig-e, de sorte que je me suis dirigé vers Genève, afin de voir du moins la Suisse (jue je n'avais pas vue encore. J'ai pris par Bourg", Nantua et Ferney. Je suis resté deux jours à Genève, et voyant le beau temps venir, j'ai pris le bateau à vapeur pour Lausanne. La journée a été mag-nifique. J'ai pu me rendre compte, du moins, dos plus beaux effets de la nature en Suisse. J'ai débarqué à Lausanne vers trois heures et je suis re{)arli le soir même pour Bàle. Baie est une fort belle ville, la plus belle de la Suisse assurément. Seulement il y faisait très froid. Ensuite, par Aarau, je suis arrivé à Zurich où j'avais quelques études à faire. Le lendemain, j'ai pris la poste pour Constance, puis le bateau à vapeur qui m'a conduit à Lindau. Là j'étais en pleine Allemagne.
Je suis arrivé le surlendemain à Augsbourg où je suis resté deux jours encore. Les routes sont si pénibles et les voitures si lentes dans ces pays qu'on
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a besoin de se reposer un peu. Toutefois, j'ai trouvé un temps fort agréable à Munich et une température fort douce; ce sont des détails importants dans cette saison et dans des contrées aussi froides. Enfin, j'arrive à Vienne après vingt jours de voyage continuels. Je ne songe qu'à me reposer aujourd'hui et demain et à voir la ville d'une manière générale. Je crois qu'il y doit faire froid l'hiver, car toutes les maisons sont garnies de doubles croisées. La ville me paraît charmante ! Je vais aller m'y installer...
AU D' LABRUNIE (45)
[Vienne, fin novembre iSSg.]
Mon cher papa, Me voici donc à Vienne depuis huit jours ainsi que tu l'as apj)ris dans une lettre précédente que je t'ai écrite un peu fatigué, un peu pressé d'écrire; mais tu verras sans doute les détails de mon voyage dans quelque feuilleton, car j'en envoie deux, un à r Artiste et un à la Correspondance des départements. Maintenant, j'ai à te faire une demande qui
XVII. — Publ. par L. de Bare, Nouvelle Reuiie internationale, i5 juin 1894.
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a besoin de quelques explications. Il paraît sans doute assez simple, dans le cours ordinaire des choses, d'emprunter à son père cinq cents francs dont on a besoin ; cependant, depuis plusieurs années, je m'étais fait une règle de me soutenir entièrement par moi-même. Il faut donc que j'expose non pas. positivement un besoin, mais la nécessité d'un service passager, en même temps (jue je t'en donne li.'s raisons.
Il est fort évident, par la saison même où nous sommes, que je n'ai pas fait un voyage de plaisir el qu'en outre j'ai fait un voyage fort coûteux. J'ai dû parcourir la Suisse malgré la neige et la bone, faire un cercle dans la Bavière, pourvoir des villes importantes et, ici même, il m'a fallu faire des dépenses d'établissement, car je suis, non à l'hôtel, ce qui est trop coûteux quand on doit rester, mais dans un logement meublé. J'ai reçu six cents francs en partant et la fin du mois doit m'en apporter autant. Mais tu conçois que mes frais de départ et de voyage ont été fort supérieurs à la première de ces deux sommes. Il m'a donc fallu faire sur les deux mois suivants une délégation qui monte encore à cinq cents francs, trois cents le premier et deux cents le second. J'ai eu, avant de partir, et dans l'intervalle de mon affaire terminée à mon départ, environ cent cinquante francs de dépenses pour vivre, faire des courses, prt'parer tout.
En outre, il m'a fallu me fournir de toutes choses nécessaires : chemises, habits, malle, livres, etc. J'en ai eu pour trois cents francs, dont cinquante francs de livres, forcément; deux pantalons et un habit tout fait, un paletot, un gilet et un pantalon dont je dois encore moitié ; quelques chemises de toile, enfin de quoi n'avoir besoin de rien ici — un chapeau, des bottes, un parapluie, divers petits objets de voyage, etc. Il faut ajouter à cela cent francs que j'ai dû pajer au Messager qui me les avait avancés sur ma rédaction et cent francs que je lui dois encore, mais que je paierai en articles. En somme, je suis parti avec cinq cent vingt francs que je t'ai montrés en or. — J'étais à Genève avec quatre cent vingt francs, à Munich avec trois cent cinquante, mais j'y suis resté quatre jours; à Vienne, enfin, avec cent quarante francs. Ce qui a fort augmenté mes frais de route et me force donc maintenant à une demande que je n'avais pas prévue, c'est que, dans cette saison, les diligences ne vont plus et qu'il faut, partout, prendre la poste. Ainsi, l'on a cinquante francs de Munich à Salzbourg, quarante de Salzbourg à Lintz, trente-cinq de Lintz à Vienne environ; au lieu que, dans la belle saison, on peut prendre les bateaux à vapeur du Danube; mais l'eau est trop basse maintenant.
Me voilà donc arrivé avec cent quarante francs.
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Tu vas voir mou économie : il m'a fallu payer quatre florins (lo fr.) à Vienne pour mon permis de séjour, — acheter des g^ants, des socques, parce qu'il y a beaucoup de boue. Quatre jours à l'hôtel m'ont coûté trente francs. J'ai loué un lo^^ement; j'ai payé vinçt-riiiq fiancs d'avance. Tu comprends qu'il faut aller jusqu'au 3o avec bien peu, — je ne sais même pas si le mois n'a pas 3i jours. Le 3o, je n'ai à toucher que trois cents francs, sur lesquels j'ai à acheter des livres indispensaliles pour mou travail, que je n'ai pu (|ue noter; j'ai à prendre un maître d'allemand pour m'aider dans ce que j'ai à faire, attendu fjue, comme lu sais, je ne sais pas encore autant l'allemand (jue l'on croit et qu'en outre la prononciation me crée des difficultés très grandes. Je dois donner cinquante francs encore pour mon loe^ement et toutes sortes d'accessoires que l'on m'a fournis, car mes vinî(t-cin(j francs ne sont qu'un acompte. Il me faut encore une cravate blanche, des souliers pour les soirées, des ^anls toujours et une foule de petits effets. Tu comprends qu'il est impossible que j'aille, tout le mois avec cela! Le mois prochain, ou plutôt le mois d'après, mes quatre cents francs me suffiront. Ensuite, je suis à mon aise.
Je t'explique tout cela en détail, parce qu'il faut que tu voies qu'il y a là un besoin non pas de ma subsistance, mais de mon avenir et de la nécessité
CORKESPONDANCE
OÙ je suis de ne pas perdre mon temps et de n'être pas arrêté par un obstacle d'un ordre inférieur. Maintenant, si tu ne peux pas, réponds-le-moi. J'ai un moyen fort simple ici; c'est de donner des articles aux journaux de la ville. Seulement, — car il faut que je partage avec le traducteur — cela me fait moitié moins qu'à Paris, et c'est du temps perdu. Si tu le peux, lu me rendras vraiment service et je crois que tu le feras dans cette circonstance, considérant et la position où je suis particulièrement aujourd'hui, et que, malg^ré de grands malheurs que j'ai éprouvés, j'ai évité depuis quatre ans de te faire même savoir que j'ai eu des moments bien difficiles à passer,
A l'époque même où j'avais de l'argent, tu me donnais quatre cents francs par an, relativement à la dot de ma mère. Il est naturel que tu te sois épargné cette dépense plus tard, où il te fallait économiser. Si je te rappelle cela dans cette circonstance, ce n'est donc que pour te présenter plus naturellement cette demande. D'ailleurs, j'aurais mauvaise grâce à faire le besogneux, puisqu'il est clair qu'avec trois pièces de théâtre, les feuilletons de la Charte, de la Presse, du Messager (46), très bien payés, et encore une foule de travaux de détail, j'ai gagné, en somme, beaucoup, depuis quatre ans que je suis dans la plénitude de mes facultés littéraires; c'est pourquoi, même, je tiens à ce que
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tu ne voies là qu'une aide à luon avenic et à mes progrès plutôt qu'à ma subsistance.
En elFet, pour rentrer dans l'apjjréciation de ma position actuelle, lu dois voir que je n'ai pas perdu de temps dans la carrière que j'ai suivie. Quelques raisons que tu aies pu avoir dans les commencements d'en craindre les hasards, tu peux aujourd'hui mesurer le point où je suis et ceux où je touche.
Les jeunes gens qu'une malheureuse ou heureuse vocation pousse dans les arts ont, en vérité, beaucoup plus de peine que les autres, par l'éternelle méfiance qu'on a d'eux. Qu'un jeune homme adopte le commerce ou l'industrie, on fait pour lui tous les sacrifices possibles ; on lui donne tous les moyensde réussir et, s'il ne réussit pas, dn le plaint et on l'aide encore. L'avocat, le médecin peuvent être fort longtemps médecin sans malades ou avocat sans causes, qu'importe, leurs parents s'ôtent le pain de la bouche pour le leur donner. Mais l'homme de lettres, lui, quoi qu'il fasse, si haut qu'il aille, si patient que soit son labeur... on ne songe pas même qu'il a besoin d'être soutenu aussi dans le sens de sa vocation et que son état, peutêtre aussi bon matériellement que les autres — du moins de notre temps — doit avoir des commencements aussi rudes. Je comprends tout ce qu'il peut y avoir de déceptions, de craintes et sans doute de
tendresse froissée dans le cœur d'un père ou d'une mère ; mais, hélas ! l'histoire éternelle de ces sortes de situations, consig-nées dans toutes les biographies possibles, ne devrait-elle pas montrer qu'il existe une destinée qui ne peut être vaincue? 11 faudrait donc, après une épreuve suffisante, après la conviction acquise d'une aptitude vraie, en prendre son parti des deux parts et rentrer dans les relations habituelles, dans la confiante et sympathique amitié qui règ-ne d'ordinaire entre pères et enfants déjà avancés dans la vie.
Pardon, si pour te dire ces choses, que, du reste, tu as certainement souvent pensées, je choisis une occasion, après tout, d'une médiocre importance, puisqu'une impossibilité ou un refus de ta part ne nuirait qu'accessoirement à ma position ; mais, dans un si grand isolement^ que celui qui existe à rétranger, on est porté toujours à jeter sur sa vie un regard d'ensemble et à soulever de grandes réflexions à propos de tout. Je n'ai jamais douté que tu ne fusses toujours disposé à me venir en aide dans un moment difficile et surtout lorsqu'il ne s'agit ni de folies ni d'imprudence, mais seulement d'un de ces cas où, pour agir, il faut des moyens. Si, depuis quatre ans, je n'avais su que tu avais besoin de ne faire aucune dépense excessive, certainement il y aurait eu des instants où une aide très légère m'aurait fait gagner beaucoup de
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temps. Le liavail lilléiaire se compose de deux clioses : cette besogne des journaux qui l'ait vivre tort bien etcjui donne une position fixe à tous ceux qui la suivent assidûment, mais qui ne conduit malheureusement ni plus haut ni plus loin. Puis le livre, le théâtre, les éludes artistiques, choses lentes, difhciles, qui ont besoin toujours de travaux préliminaires fort longs et de certaines é[)oques de recueillement et de labeurs sans fruit ; mais aussi, là est l'avenir, l'agrandissement, la vieillesse heureuse et honorée.
Lt;s hommes de lettres qui, comme Lamartine, Chateaubriand, de Vigny, Casimir Delavig-ne, Hugo, avaient des rentes, une fortune, enfin la vie assurée d'autre part, sont ceux qui sont arrivés le plus loin, parce qu'ils n'ont pas été contraints à détourner leur force sur un travail stérile comme celui des romans et des journaux, et toutefois séduisant par sa facilité.
C'est un bien grand nuilheur pour moi que je n'aie pas eu, il y a sept ans, lorsque j'avais une somme assez forte, quoique insuflisanle à me faire vivre comme revenu (l^'j), que je n'aie pas eu, dis-je, la maturité d'esprit ([ui me permet de faire aujourd'hui quelques œuvres un peu remarquées ! Mais alors je n'ai pas eu confiance en moi-même ; j'ai tenté une spéculation de librairie, espérant que son succès me donnerait du moins de quoi faire phis
tard de la littérature, sans crainte de manquer de pain. Enfin, puisqu'il s'agit là d'un mal qui peut se réparer, j'ai maintenant toute assurance, puisque je ne puis plus, pour ainsi dire, douter de mon avenir. Si je suis obligé de combattre à force de travail, aujourd'hui, l'inaptitude qui me reste encore pour certaines occupations sérieuses où je me vois appelé et de combler les lacunes qui subsistent dans mes connaissances spéciales, du moins je suis sur une route tracée et j'ai désormais un but assuré devant moi.
Depuis que je suis en Allemagne, je sais déjà une foule de mots de plus ; ma mémoire se rafraîchit aussi de beaucoup de choses que je savais autrefois, mais l'accent me donne une peine terrible ; je parle de manière à me faire bien comprendre, mais je comprends peu, à moins que l'on n'ait soin de bien détacher les mots. Tout le monde a pour moi, ici, les plus grandes bontés, mais, malheureusement, par cela même, il y a une grande distraction de dîners et de soirées. Les voitures sont souvent indispensables et toujours très chères. Toutefois, la vie ordinaire est à très bon compte ce qui produit au moins une compensation.
Maintenant, comme il n'est pas juste que la somme que tu pourras m'envojer te soit une gêne et une privation, j'entends bien te la rembourser. A partir de mars prochain, je t'enverrai cinquante
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francs par mois ou, dans le cas où tu pourrais attendre et me donner cette facilité, viiig^t-cinq francs par mois, ce qui me rendrait la chose presque insensible. Dans le cas, pour ainsi dire impossible, de grande gêne de ma part, il y a toujours comme tu sais le lot de terre dont mon oncle m'a apporté dernièrement la rente et qu'on peut vendre à lui ou bien dans le pays.
II faisait hier un temps affreux, il fait un temps magnifique ce matin. Aussi vais-je partir pour Presbourg où je passerai quelques jours en attendant ta bonne lettre. La contrefaçon de mon ouvrage a paru à trois éditions différentes, en Belgique, en Hollande et à Stuttgard. On ne l'euipèchera certainement pas de pénétrer ici, où toutes les rigueurs sont inconnues. Chacun est gai et heureux dans cet excellent pays.
Ainsi, à quatre mois encore!
Je t'embrasse et suis de toute mon âme.
Ton fils,
GÉRARD
AU 1)^ LABRUNIE
Vienne, le 2 décembre 1839.
Je t'écris cette fois dans un paquet de lettres que
xviii. — Ptibl. par L. de Bare, Nouvelle Revue infernalionalc, i»*" mai 1894.
j'envoie par le courrier de l'ambassade, qui part ce soir. M. de Sainte-Aulaire a bien voulu me permettre d'envoyer mes lettres particulières avec les dépêches. C'est M. Triquet, un des secrétaires, qui sera à Paris dans six jours, rapidité inouïe et tout à fait inconnue de la poste même, qui met de huit à neuf jours de Paris à Vienne.
J'ai dîné hier à l'Ambassade. Tu ne saurais croire toutes les bontés qu'on a pour moi dans la famille de M. de Sainte-Aulaire et que je dois surtout à la recommandation de M. Lingay (48). D'ailleurs, tout le monde est ici d'une bienveillance merveilleuse pour moi. J'ai écrit dans ce même paquet une lettre à M. Lingay, où je le prie de demander que je sois envoyé à Constantinople où les affaires sont, en ce moment, d'un g^rand intérêt (49)- Ici l'on perd trop de temps dans la société, et les renseignements sont difficiles sur les affaires des provinces moldaves et turques, parce que les eaux du Danube sont trop basses pour permettre la circulation habituelle des voyageurs. Dans le cas où j'obtiendrais ce déplacement, je partirais dans un mois, et je reviendrais toujours en France au printemps, sur un vaisseau de l'Etat.
Autrement, je m'accommoderais fort bien de rester ici ; mou travail y est très facile et la vie est charmante. C'est Paris et Naples réunis, pour l'éclat çt le mouvement. Le bonheur est partout. Les fêtes
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sont mag^nifiques. Les bals, les lieux de conversation, avec la musique ravissante de Strauss, ne peuvent trouver de comparaison, même à Paris. Les spectacles sont moins remarquables. J'ai entendu avant-hier le grand concert de Bériot (5o). J'ai fait connaissance avec lui-même chez le prince Dietrichstein. — J'étais hier, à table, à côté du duc de Raguse ; un beau vieillard avec d'énormes sourcils noirs ; il m'a paru fort spirituel [et fort aimable...
A JULES JAMN
Vienne, a3 décembre 1889.
Mon cher Janin, Il y a là une bonne ville qui s'occupe de vous souvent, et qui vous aime beaucoup. Des envieux pourraient dire que cela vient de ce qu'on n'y peut lire que le Journal des Débats et de ce qu'on n'y lit que le feuilleton de ce même journal ; mais croyez que vous n'y êtes pas moins apprécié comme autour, comme poète, que comnie journaliste. Si bien (ju'on s'y est ému beaucoup ces jours-ci de votre Défense de la Critique française ; vous avez
xi.\. — Commiini(juéc par M. Clément Janiii.
76 COHRESPOiNDANCE
soutenu noire honneur à tous chez l'étranger, cela est fort beau ; mais on disait que l'auteur de la Confession et de Barnave pouvait se dispenser de plaider la cause du journaliste pur ; c'est au moins généreux de sa part. Pour moi qui n'ai guère ici d'autre importance que celle d'un feuilletonniste anonyme et ignoré, je vous ai dû hier un fort bel accueil et un honneur infini. Imaginez-vous que, bien que M'"'' Pleyel soit arrivée depuis une semaine, je n'avais pas osé encore lui aller remettre votre recommandation (5i). On me la faisait si entourée de ducs, de princes et de grands artistes, que j'hésitais à me présenter à une aussi belle dame, même sous votre patronage. Mais hier j'ai eu la fortune de me rencontrer avec elle à la table de notre ambassadeur, et alors il a bien fallu surmonter ma honte. M. de Sainte-Aulaire, auprès duquel nous étions placés, m'a trahi tout d'abord, et à peine a-t-il'eu prononcé votre nom que M'^e pjeyel ne s'est plus occupée que de vous, et que de moi par conséquent. On a déclaré de toutes parts que j'étais très heureux ; princes, ambassadeurs et maréchaux de France (M. le Duc de Raguse y était), tous ont compris qu'il s'agissait pour notre belle compatriote d'un souvenir bien supérieur à leurs hommages, et je vous jure que rAlleniagne, la Russie et l'Emigration se trouvaient fort humihées dans ce moment-là.
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Ce malin, M"" Pleyel m'a parlé bien long^temps de vous, et m'a dit tout ce qu'elle devait à votre amiti*'. Vous allez la revoir dans quelques jours ; elle a grand'peur de Paris et compte sur vous avant tout. Je ne vous dirai pas combien elle a eu de succès à Saint-Pétersbourg" et à Leipsick, e^ combien elle en a ici ; les journaux vous ont transmis déjà toutes ces merveilles. Il y a d'autant plus de mérite à notre belle et bonne compatriote à exciter à Vienne lant d'enthousiasme que nous sommes encombrés de pianistes: M. Litz, M^'^Anna Ludlow, etc. ; il en vient de partout. M. de Sainte- Aulaire comparait spirituellement cet embarras de pianos à la journée des brancards. J'ai rencontré ce matin encore un prince, qui venait admirer ■^[mo. Pleyel, mais celui-ci est,je crois, de vos amis. Il s'appelle le prince de Schwartzenberg-. A présent, que voulez-vous que je vous dise encore ? On va vous écrire beaucoup de mal de moi, parce que j'ai remis votre lettre si tard ; mais vous venez de lire mes raisons. Je suis très coupable aussi envers l'Artiste et M. de Launay (Ba), de n'avoir rien envoyé depuis mon arrivée; mais figurez-vous bien qu'on ne peut rien faire ici : le Viennois boit, mange^ et valse, et l'étranger qui le visite n'a pas plutôt goûté de ce régime qu'il devient tout à fait Viennois. La pensée et le travail ne se conçoivent pas dans l'atmosphère matérielle de cette
bonne capitale ; c'est, comme on l'a dit très bien, la salle à manger, la chambre à coucher, et je ne sais quoi encore, de l'Europe. Je tâcherai avant la fin du mois de vous définir tout cela plus nettement, pour l'Artlste.Yin ce moment, nous sommes en grande fête : c'est la Noël. Les arbres de la fête courent les rues, ornés de boutons, de bougies, de fleurs et de clinquants, et tout cela est allemand au possible; ne vous étonnez donc pas de mon enthousiasme, de mes plaisirs et de ma paresse. J'enverrai à M. Delaunay un beau feuilleton après Noël, quand tout ce bruit sera passé (53).
Adieu, mon cher ami, et grand merci de vos bonnes recommandations ; je compte revenir dans deux mois; écrivez-moi si vous avez le temps, ou si vous avez quelque commission à me donner ici.
Votre bien affectionné,
Le 23 décembre. Gérard.
Suscription : A Monsieur, Monsieur Jules Janin, /i" 2o,jRue de Vaugirard à Paris.
AU D'' LABRUNIE
Vienne, 3o janvier i84o.
Mon cher papa, Je t'écris aujourd'hui par un courrier extraordi-