XX. — Publ. dans le Temps, 20 aoûl
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nairc de l'ambassade, ce que je n'avais pu faire depuis quelque temps, car, les lettres étant lues à la poste, il est fort désa^^réable de mettre le gouvernement au courant de ses affaires privées, surtout dans ma position.
C'est pourquoi je regrette que tu n'aies pas ouvert ma lettre, qui est bien réellement pour toi, mais qui se sera trouvée mal indiquée sur l'adresse, par suite des précautions que j'ai cru devoir prendre. Tu y aurais vu que je te priais de ne me parler qu'en termes vagues de ces petites observations de famille, dont toutefois les expressions m'ont paru un peu exagérées. C'est même une grande peine pour moi, an milieu des heureuses circonstances qui viennent enfin m'assurer un avenir plus solide même que la plus belle position littéraire, de t'avoir vu douter de choses que tout le monde sait et qui n'ont pu manquer de t'être affirmées de divers côtés (54).
Certes, je suis habitué à cette expérience que nul n'est prophète en sa famille, pas plus qu'en son pays, car les parents sont les derniers à croire qu'on ait quelque mérite et quelque valeur, et cela par la seule raison qu'ils nous ont vus très petits. Mais je compreuds que, de ton côté, tu as pu être plus frappé que je n'avais cru des pertes d'argent que j'ai pu faire il y a quatre ans, sans songer que, depuis ce temps, j'ai su me faire une assez
belle situation et donner des preuves suffisantes de mon courage et de mon travail.
S'il faut être chagriné non seulement par les malheurs qui peuvent nous frapper, mais encore par la crainte qu'ils ne nous attirent la désaffection des personnes que nous aimons, il faut avouer que la vie est une triste chose, et que l'intérêt qu'on nous porte est bien aisément contrarié par des affaires d'intérêt.
S'il n'était pas fort triste de répéter sans cesse les mêmes assurances, indiquées cependant par des faits évidents, je te dirais encore qu'à part le désagrément d'avoir perdu de l'argent je ne puis avoir rien à craindre, puisque ce ne sont point des dettes personnelles qui me sont restées, mais la solidarité d'une obligation, et que du jour où l'on réduira la dette à ce qui me concerne, j'aurai acquitté presque immédiatement les 3ooo francs dont je puis être redevable.
Quant à ce que tu m'écris que mes amis sont pour quelque chose là-dedans, je te dirai qu'aucun de mes amis n'avait approuvé mon entreprise et que tous me conseillaient de m'en tenir à la littérature, ce que j'aurais fait si les craintes continuelles de mes parents, touchant mon avenir, ne m'avaient intimidé moi-même sur mes moyens d'existence future, ce qui m'a malheureusement conduit à tenter une affaire de librairie et non de
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liltératiire. Le Bouchardy, qui était avec moi làdedans et qui y a perdu autant, le pauvre garçon, avec moins de moyens pour s'en relever, n'est pas le Bouchardy littéraire qui est au nombre de mes connaissances.
D'ailleurs, je suis étonné de te voir accuser mes amis, tous étrangers à ces désagréments, et qui sont seulement mes confrères littéraires, qui tous m'ont rendu des services en me faisant travailler avec eux et m'ont aidé dans l'occasion. Mes amis, ils sont assez connus; c'est Théophile qui m'a fait gagner 260 francs par mois, pendant deux ans, en me faisant, à la Presse, le collaborateur de son feuilleton, qui m'a fait connaître M. L... [Lingay], auquel je dois ma mission; c'est Alphonse Karr qui m'a fait gagner jusqu'à 4oo francs par mois au Figaro qu'il dirigeait (55); c'est M. Victor Hugo qui m'a été utile dix fois, qui m'a placé dans deux journaux, a concouru récemment encore à solliciter le ministère en ma faveur. C'est Alexandre Dumas, qui m'a fait gagner 6000 francs avec Pirjiiillo, lesquels m'ont permis d'acquitter une partie de ce que je devais, et depuis 1200 francs avec UAl' chimiste, toutes choses que chacun sait et dont M. Michel, l'agent dramatique, a les preuves.
Voilà mes amis, je m'en connais pas d'autres, hormis D..., que je n'ai pas vu depuis huit ans, qui est marié et notaire en province, et qui ne m'a
jamais donné, certes, que de bons conseils ; puis encore M. D..., qui vit en province, riche, un peu ennuyeux, que je n'ai guère vu depuis le même temps, et qui est le plus excellent homme et le plus incapable, assurément, de causer aucun dommage à qui que ce soit.
Je dois l'avouer, il y a eu peut-être même un peu d'intérêt de ma part à négliger les personnes qui ne m'étaient pas directement utiles comme le sont les littérateurs ; mais, hélas ! il faut bien rendre justice à tous et à moi-même, en disant que, si j'ai fait quelque imprudence, je ne le dois qu'à moi seul. Et encore y a-t-il eu imprudence? Je suis loin d'en être convaincu; mauvaise chance, à la bonne heure ! J'avais douté de la littérature, je le méritais, et je crois avoir commencé à prendre ma revanche depuis.
Mon Dieu, qu'il est désagréable d'avoir réveillé ces souvenirs fâcheux après des travaux de quatre années, tant de fois couronnés et qui commencent à me porter si haut ! Je regrette d'autant plus que tu m'aies répondu sans Hre ma lettre, qui t'aurait fait voir qu'il ne s'agissait dans ce que je te demandais que d'une aide fort légère et nullement indis" pensable. Il t'est facile de voir que je survis à ces besoins.
Je te dirai même — ce qu'on a dû te dire d'autre part — que je passe l'hiver ici fort agréable-
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ment et au milieu d'un monde dont ma nouvelle position m'a largement ouvert les portes. J'en dois remercier avant tout les bontés de l'ambassadeur, qui, malgré la distance que la hiérarchie administrative met entre nous, ne veut voir en moi qu'un confrère littéraire. Tu sais que nous avons tous les deux traduit Faust, et que nos deux traductions sont considérées comme les meilleures (56). La mienne a même l'avantage d'une 2^ édition, et M. de Sainte-A... [Aulaire] a bien voulu m'en faire compliment.
Je suis le commensal le plus fréquent de l'ambassade, et dimanche dernier l'ambassadeur a eu la bonté de me dire : « Nous ne vous avons pas vu depuis trois jours; vous abandonnez la maison paternelle. » Hier soir mercredi, après dîner, nous avonsjouédes proverbes. M"""... et le maréchal (67) sont venus dans la soirée; c'était charmant. La semaine dernière, nous avons lu des comédies devant toute une assistance de princes et d'ambassadeurs. M. de Metternich vient aux grandes soirées, mais nos convives les plus habituels sont les princes Schw^artzenberg, Esterhazy, Dietrichstein et le maréchal. M"'" de Sainle-A... joue lesproverbes [un ou deux mots manquent] et M. de Sainte-A... veut bien aussi prendre des rôles qu'il remplit avec [un mot manque | esprit et une habitude d'improvisation admirable.
Tels sont nos plaisirs. Ensuite, les bals et les soirées sont continuels ici. C'est tout le monde d'une grande capitale et toute l'intimité d'une ville de province. Car la société est très compacte et [trois mots rayés] l'on se voit continuellement.
Je regretterai beaucoup ce séjour, et pourtant mes quatre mois expirent et je dois être à Paris dans quatre ou cinq semaines. Si alors le ministère ne change pas, je repartirai pour l'Allemagne du Nord ou pour la Bavière. Car la question d'Orient étant près de se terminer, je ne crois pas qu'on me continue ma mission vers les frontières de Turquie, dont je suis ici à deux journées (58). Je me suis mis au courant dans tous les cas.
Tu me reverras donc aux premiers jours de mars et tu ne croiras plus que j'ai des raisons pour ne point résider à Paris, ce dont tu pourrais être revenu, car, depuis quatre ans, j'y suis assez facilement resté, sauf les trois ou quatre voyages que j'ai faits à l'étranger.
Mais, bon Dieu, pourquoi t'entretenir de ces idées ? Je suis fort triste de te les voir continuellement, et je ne sais pas ce que je puis te dire. Mon existence est si publique que tu devrais savoir à quoi t'en tenir, et songer qu'on n'a nul besoin d'aller au bout de l'Europe, pour échapper aux dangers que tu supposes.
Enfin, ne parlons plus de ces préventions, et je
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t'en prie, érris-moi pour me donner de tes nouvelles. Je legrelte de ne pouvoir faire venir ta lettre par l'ambassade, mais nous n'avons l'affranchissement que d'ici à Paris.
Adieu. Je te recommande de nouveau de song^er que toutes les lettres sont lues.
Ton fils bien affectionné,
G. LABRUNIE.
A HENRI DE SAINT-GEORGES (Bq)
Vienne, ce 25 février [i84o].
Mon cher Monsieur, Je pense que vous avez reçu un petit mot que je vous ai adressé en arrivant à Vienne. Maintenant je vais revenir et serai à Paris avant un mois. Je ne sais si vous vous serez occupé de notre sujet si négligé, si traîné, si refait, du magnétiseur (Go) ; mais il faut bien qu'il ait la vie dure puisque nous y revenons toujours. La dernière fois que nous en avons parlé, vous m'aviez tellement démoli mon pauvre scénario que j'avais compris fort bien que vous aviez raison ; mais la chose ne s'était pas