‹ CorrespondanceChapitre 14 sur 156 · XXI. — Publ. dans l'Ainaleur d'autographes, i6 mars · texte numérisé non relu

XXI. — Publ. dans l'Ainaleur d'autographes, i6 mars

refaite poétiquement dans ma tête de manière à en sentir l'exécution.

Il m'est arrivé de rencontrer ici à l'ambassade et dans la société un consul de Prusse qui est mag-nétiseur et produit un grand efFet sur les dames : cela m'a remis la chose en tête. Je vous écris làdessus d'affreuses pattes de mouches que vous ferez bien de faire recopier avant de les lire, mais j'envoie une telle masse de lettres par l'ambassade que j'ai besoin de serrer beaucoup. Vous me trouvez peut-être un peu paresseux. Je vous jure que ce n'est pas négligence, mais incertitude du résultat. J'ai fait assez de besogne dans ma vie pour prouver que le travail ne me fait pas peur, et certes j'aime autant écrire des scènes d'opéracomique que des feuilletons de journal ; mais l'éloignement de la représentation me décourage. Quand j'avais cru voir jour à ce que Joly nous fît passer cet hiver (6i), je prenais la plume de grand cœur. Mais la remise à l'hiver prochain m'a rejeté au bout de l'Europe, où je suis. Pourtant le temps marche et cet autre hiver arrive à son tour ; si le scénario vous paraît exécutable à présent, tâchez que nous puissions venir l'hiver prochain à la Renaissance ou à l'Opéra-Comique, et alors je vous jure que je me mets de suite à tout écrire — à ma manière — vous reviendrez par dessus. Soyez donc assez bon pour me répondre sur ce

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point au reçu de ma lettre et pour adresser la vôtre sous onvelo])pe à M. Douet-D'Arq, archiviste, rue St-JIjacintlie Si-Michel, n" 22 (62). On me la fera passer par les affaires étrangères, car ici rien n'est plus compliqué que la correspondance. Je lis aujourd'hui même une analyse de la Fille du Régiment, et suis heureux de vous féliciter de ce nouveau succès. On va donner à Vienne votre Reine d'un Jour et votre Symphonie dont les journaux allemands font le plus g-rand éloge (63). Je vous dirai qu'ici nos opéras français ne sont guère estimés que par les poèmes. Tous les jours, je vois représenter des opéras dont on a retranché la musique — qui nuit à l'action (comme disait ce directeur de province). C'est ce qu'on avait fait pour l'Ambassadrice (64), qui avait réussi à Léopoldstadt, On vient de la donner au théâtre de Carinthie (avec musique) et elle est tombée à plat avec un concert de sifflets comme on n'en a jamais entendu. Ils disent un mal horrible de notre musique parisienne ; la leur me paraît bien ennuyeuse, cela tient sans doute à la conformation des oreilles. A présent, avcz-vous en vue un musicien ? Je vous rappelle que nous sommes pour ainsi dire engagés avec Monpou, à moins qu'il ne s'agisse de Doni* zetti. Je vous assure qu'à part Auber c'est encore Monpou aujourd'hui qui comprendrait le mieux un sujet poétique. C'est un homme qui a besoin de

l'inspiration du poème. Enfin voyez, faites pour le mieux. J'ai trouvé ici quelques sujets dont on pourrait se servir en les modifiant beaucoup ; en voici un que j'ai à peu près arrangé. C'est d'après une pièce populaire de Léopoldstadt (65). Je crois que cela serait fort joli au Palais-Royal ou aux Variétés. Si vous en voyiez la place, écrivez-moi aussi sur ce point.

Trois ouvriers de Nuremberg se rencontrent sur un chemin. Tous trois, le sac sur le dos, sans ouvrage prochain, ne sachant où aller, ils entrent dans un cabaret, s'asseyent à la même table et demandent l'un une soupe, l'autre un verre de vin, l'autre une tasse de café. L'auberge est pleine de gens en fête, il y a là un paysan qui a gagné à la loterie, il traite ses amis et l'on fait passer quelques verres de vin aux trois voyageurs. Puis, comme il est tard, tout ce monde s'en va coucher, mais il n'y a plus de lits pour les survenants. On leur met trois bottes de paille par terre, des chaises retournées leur servent d'oreiller; le maître et la servante se retirent. Voilà nos trois gars couchés. Avant de s'endormir, ils se disent leurs affaires. Jacques aimait la fille de son maître, riche marchand de meubles; il n'a pas osé la demander, elle épouse un gros marchand de vin. Lui, pour ne pas voir la noce, a pris son paquet et s'est mis en route. Hubert est un cordonnier : on l'a mis à la porte parce qu'il

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avait fait des hottes trop justes à une riche pratique, qui n'avait pas voulu les payer. Richard est garçon marchand de vin, on l'a renvoyé parce qu'il buvait la marchandise. Après ces confidences, les trois ouvriers s'endorment en song-eant au bonheur des riches. II descend un nuage noir sur lequel est un numéro transparent, ikkl' Jacques se lève en sursaut et dit en se frottant les yeux : tiens, j'ai rêvé un numéro. Richard se lève de son côté et dit : tiens, moi aussi, — moi 244?? — moi de même, c'est étonnant. Il faut l'écrire. Ils appellent l'hôte, demandent une plume. On cherche, on se moque d'eux ; enfin, au moment d'écrire, ils ont oublié le chillVe. Hubert, qui dormait le plus fort, finit par s'éveiller au bruit. — J'ai fait un drôle de rêve, j'ai rêvé un numéro. — Lequel? — 2447* — C'est le même. — Les voilà tous les trois qui s'embrassent, sûrs de gagner. Il n'y a plus qu'une difficulté. Il faut avoir de quoi mettre à la loterie. Ils se fouillent et parviennent à faire un écu à eux trois. L'un d'eux s'en va dans la ville acheter le billet. Mais à présent il ne leur reste plus de quoi payer leur écot. N'importe, ils demandent à boire sur la foi du numéro. Quand l'hôte apprend sur quoi sa créance est hypothéquée, il veut remporter ses bouteilles à moitié vides. Mais l'heure arrive où les numéros sont tirés, et c'est bien le 244? qui sort. Les trois compagnons tombent par terre de joie.

go CORRESPONDANCE

En payant i'iiôte, Jacques dit : Tiens, si nous laissions cent francs à ce brave homme? — Pourquoi?

— Mais pour quand nous n'aurons plus d'argent.

— Nous avons cent mille écus. — Enfin c'est mon idée. Je les laisse pour nous trois sur ma part.

Ce premier acte est fort amusant à la représentation; les caractères d'ouvriers sont, comme vous pensez, distincts. Jacques aime les femmes, Hubert le luxe, Richard le vin. Au deuxième tableau, c'est un coin de rue. La boutique du marchand de vin est en fête; celle dii marchand de meubles est fermée. Le mariage va se faire. Les trois compagnons ont peur qu'il ne soit fait déjà. Huliert, déjà vêtu en monsieur, frappe chez le marchand de meubles et veut commander un ameublement complet. Le père lui dit de revenir le lendemain et qu'il marie sa fille. Richard fait la proposition au marchand de vin, en frappant de même à sa porte, de lui acheter son établissement. Celui-ci demande un délai, l'autredit qu'il est pressé, de sorte que le marchand de vin vêtu en marié ne sait que faire. Enfin la mariée sort assez triste. Jacques se présente à la famille. On lui demande pourquoi il est parti, on l'accueille très bien. Lorsqu'il parle de son amour, tout le monde jette les hauts cris. Enfin vous comprenez que le marchand de vin, qui a voulu faire affaire, est évincé. Jacques épouse. Hubert veut que le repas de noces se fasse chez lui.

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Il s'agit au tableau suivant que Hubert se fasse un chez lui. Il s'en va droit chez le monsieur qui n'avait pas voulu payer ses bottes. Les laquais se moquent de lui et veulent le jeter à la porte. Il dit : Annoncez M. Hubert. Le maître sort aux rires et au bruit. Hubert lui propose de lui acheter sa maison, ses meubles et jusqu'à ses habits, il veut être substitué à lui en tout. Il rêvait depuis longtemps d'être maître.

Le monsieur, qui n'est pas très bien dans ses affaires, y consent en voyant l'argent. Il l'installe dans sa robe de chambre, dans ses pantoufles, dans son fauteuil, lui apprend l'usage des différents objets à la mode qu'il possède. C'est une scène très amusante à faire. Puis le maître sort en le saluant. 11 sonne, les domestiques sont consternés, mais on le salue jusqu'à terre. Il commande un grand repas et reçoit du monde. Tous ceux qui viennent sont des gens à projets : on lui vend des actions, des découvertes, des objets nouveaux : tout un cadre de mœurs. Lui achète, s'émerveille de tout et les invite tous. Enfin Jacques arrive avec sa noce, et toute cette société bizarre se mélange dans la fête. Il reste à trouver un moyen de placer Richard et de faire prévoir sa ruine pour ne pas avoir un tableau de plus. Au dernier tableau, nous retrouvons l'auberge du premier. Richard et Hubert arrivent vêtus comme au commencement et demandent les loo

CORHESPONDANGE

francs déposés chez l'hôle, leur dernière ressource. L'Iiôte leur montre une lettre de Jacques qui dit qu'il est malade dans un hôpital et qu'on lui envoie les 100 francs. Alors les deux camarades y renoncent et Jacques paraît tout à coup avec sa famille, leur apprend qu'il a au contraire fait de bonnes afiaires et leur offre des établissements plus raisonnables. Hubert épouse la fille de l'auberg-e et Richard promet d'entrer dans une Société de tempérance. Si on met la scène en Amérique ou en Angleterre, on peut ajouter avec cela des épisodes récréatifs.

Je ne sais si cette analyse vous suffira pour juger le sujet, j'y vois des détails charmants. Si vous le croyez possible je m'amuserai à écrire rapidement un brouillon. La pièce allemande ne peut être suivie que pour le premier tableau. Elle est, du reste, mélangée de génies et d'apparitions. J'en ai extrait la pulpe. II faudra quelque chose plus à effet au dernier tableau. Mais les autres sont sûrs. Cela ressemblera aux trois bals à la canaille, c'est un très joli cadre, je crois. Le rôle d'acteur est là-dedans celui d'Hubert ; il a ce contraste de l'amour du luxe avec des haillons qui fait toujours grand effet; en outre il est toujours en scène, cela peut convenir à Vernet ou à Achard. Ayez donc la bonté de m'écrire un mot sur tout cela, et dites-moi surtout pour le grand sujet les points où je puis

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faire fausse voie, afin que je ne me fatigue pas la tête inutilement. D'ailleurs, comme je vous le dis, je serai bientôt à votre disposition, j'ai encore plusieurs petites machines dramatiques dont je vous parlerai, car je voudrais bien avoir plusieurs choses l'hiver prochain. J'ai formé le projet d'un voyage en Orient pour le printemps d'après, et je serais fort content que cela put m'y aider. Mais la perspective lointaine me tue, n'ayant ni votre prévoyance, ni votre certitude d'arriver toujours.

Adieu, Monsieur, recevez mes compliments. Si je puis voir encore jouer ici votre Symphonie et \oivii Reine d'un jour, je vous écrirai tout de suite (juel effet cela aura produit. Quant à moi, ce sont deux ouvrages que j'aime beaucoup, et je regrette, surtout pour le second, que vous n'ayez pas visé plus haut que l'Opéra-Comique. Vous aimez mieux être le premier là que le second dans Rome. Mais je crois bien que vous avez encore des projets que vous nous cachez.

Votre bien dévoué,

GÉRARD DE NERVAL (66)

Suscription : A Monsieur le marquis de Saint'

Gf'orrjes, rue Bleue, 82 ou 34, ou au

Théâtre de l'Opéra-Comique, à Paris.

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