‹ CorrespondanceChapitre 24 sur 156 · A MADAME ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

A MADAME ALEXANDRE DUMAS

Le 9 novembre [184 1].

Ma chère Madame, J'ai rencontré hier Dumas, qui vous écrit aujourd'hui. Il vous dira que j'ai recouvré ce que l'on est convenu d'appeler raison, mais n'en croyez rien. Je suis toujours et j'ai toujours été le même, et je m'étonne seulement que l'on m'ait trouvé changé pendant quelques jours du printemps dernier. L'illusion, le paradoxe, la présomption sont toutes choses ennemies du bon sens, dont je n'ai jamais manqué. Au fond, j'ai fait un rêve très amusant, et je le regrette ; j'en suis même à me demander s'il n'était pas plus urai (juc ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd'hui. Mais comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent à ce qu'on n'étende pas le champ de la poésie aux dépens delà voie publique, on ne m'a laissé sortir et vaguer définitivement parmi les g-ens raisonnables que lorsque je suis convenu bien

xx.\v. — Revue des Documenls historiques, 1878.

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formellement d'avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre et même à ma véracité. Avoue ! avoue 1 me criait-on, comme on faisait jadis aux sorciers et aux hérétiques, et pour en finir, je suis convenu de me laisser classer dans une ajjection définie par les docteurs et appelée indifféremment Théomanie ou Démonomanie dans le Dictionnaire médical. A l'aide des définitions incluses dans ces deux articles, la science a le droit d'escamoter ou réduire au silence tous les prophètes et voyants prédits par l'Apocalypse, dont je me flattais d'être l'un 1 Mais je me résigne à mon sort, et si je manque à ma prédestination, j'accuserai le docteur Blanche d'avoir subtilisé l'esprit divin.

Je vous trouve bien heureuse d'être en Italie à l'heure qu'il est. J'ai voulu faire un petit voyag-e jusqu'à la mer, pour profiter au moins des dernières feuilles de l'automne, mais le mauvais temps m'a fait vite revenir à Paris. Voici Dumas à la veille de grands succès ; on l'applaudit déjà depuis un mois comme aux plus beaux temps du drame moderne, et cela est de bon augure assurément (90). Que je voudrais pouvoir me réchauffer encore à ce rayon ; mais je me trouve tout désorienté et tout confus en retombant du ciel où je marchais de plain-pied,il y a quelques mois. Quel malheur qu'à défaut de gloire la société actuelle ne veuille pas

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toutefois nous permettre l'illusion d'un rêve continuel. II me sera resté du moins la conviction de la vie future et de la sympathie immortelle des esprits qui se sont choisis ici-bas. C'est en associant toujours Dumas et vous à mes pensées dans les instants dangereux de ma maladie, que je me suis convaincu de mon attachement pour vous deux et du besoin que j'ai de croire que vous m'avez conservé toute votre amitié.

GÉRARD

A STADLER (91

[Novembre ou Décembre i84i .]

J'apprends que vous êtes sauf, moi aussi, — de plus licencié de Montmartre.

Adieu. GÉR.

AU C LABRUNIE

Lyon, ce 25 décembre 1842.

Mon cher papa, Nous sommes à Lyon en très bonne santéet nous

XXXVII. — Piibl. par L. de Bare, Nouvelle Revue internationale, 3o juin 1895.

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allons partir pour Marseille, cette nuit. Le temps s'est éclairci, de sorte que nous sentons déjà l'approche et le bon soleil du midi. Notre route se faisant désormais sur le bateau à vapeur, sauf le court trajet d'Avignon à Marseille, nous pouvons dire que le plus ennuyeux et le plus fatig-ant du voyage est à présent passé.

Nous sommes allés aujourd'hui à Fourvières et comme c'est jour de fête, c'était^très^brillant, La vue était magnifique à ce beausoleil. Nos lits de voyage et le daguerréotype sont cause que nous avons un excédent de bagage très coûteux, mais cela sera moins sensible sur les bateaux.

Je t'écrirai de Marseille comment tu pourras me faire parvenir des lettres. Tu ne saurais croire combien j'ai été affecté de te quitter, surtout en voyant que cela te faisait de la peine. L'humeur voyageuse qui me vient un peu de toi me porte assez souvent à ces résolutions, sans que l'éloignement me soit moins sensible une fois parti. Mais, avec le caractère que j'ai, je me trouve souvent si malheureux delà vie de Paris que les personnes qui m'aiment ne doivent pas être fâchées que j'y échappe parfois. Lequel vaut-il mieux, de garder près de soi son fils ou son ami malade ou triste, ou bien de le savoir au loin, bien portant, gagnant des forces et du savoir et satisfait au moins d'un désir accompli. L'hiver dernier a été pour moi déplorable, l'a-

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battement m'ôtait les forces, l'ennui du peu que je faisais me gagnait de plus en plus et le sentiment de ne pouvoir exciter que la pitié à la suite de ma terrible maladie m'ôtait même le plaisir de la société (92). 11 fallait sortir de là par une grande entreprise qui effaçât le souvenir de tout cela et me donnât aux yeux des gens une physionomie nouvelle. Tâche donc de considérer la réalisation de ce projet comme un grand bonheur qui m'arrive et le gage d'une position à venir.

J'ose â peine te souhaiter ta fête dans ces circonstances, et pourtant je vois désormais l'avenir très heureux. Nous ne sommes encore d'âge ni de santé nv l'un ni l'autre à nous inquiéter d'une séparation de cinq à six mois : la saison où je pars rend presque impossible la perspective de maladies graves dans les pays où je vais et, ne quittant pas les villes de la côte, je ne crois courir aucun danger.

Je t'écrirai de Marseille, car nous avons bien peu de temps. Adieu donc et courage encore une fois. J'écris une petite lettre au D"" Blanche, que je n'ai pu voir avant de partir.

Ton fils bien affectionné,

G. LABRUNIE.

AU Dr LABRUNIE

Marseille, ce le'' [janvier i8/j3].

Mon cher papa, Je suis bien triste, en te souhaitant la bonne année, de le faire de si loin. Nous voilà séparés pour bien du temps encore, et, en vérité, c'est presque le seul regret que je laisse à Paris au moment d'un voyag'c que j'entreprends avec la pensée qu'il sera favorable à mon avenir. Nous avons eu bien peu de temps pour achever nos préparatifs à Marseille, car les bateaux ont mis deux jours pour nous mener à Avignon, et le temps était mauvais; maintenant, nous nous embarquons, par un temps superbe et par un soleil tout méridional, sur le Mentor, qui part à cinq heures. Dans huit jours nous serons à Alexandrie, s'il plaît à Dieu. Nous emportons tout ce qu'il nous faut, et plus encore, jusqu'à des lunettes bleues et garnies contre la poussière. Nous avons été accueillis admirablement ici ; Méry nous a fait les honneurs de la ville (98), et rien ne nous a manqué comme affaires et comme recommandations. Je doutais encore ce matin que nous nous embarquions aujourd'hui ; mais le beau temps nous

XXXVIII. — Publ. par A. Houssaye, la Presse, 3 décembre 1862.

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a décidés. Le vent est favorable, et nous arriverons très vite ; sois donc un peu content de me voir tiré de ma végétation de Paris pour des travaux utiles et instructifs. Nous allons travailler l'arabe sur le bateau. Nos livres sont très bons. Si tu as à m'écrirc, il faudrait le faire à Alexandrie, bureau restant, mais, je ne sais s'il faut affranchir, ni ce qu'il y a à faire. Je t'en écrirai les détails en arrivant, car, comme lorsque j'étais à Vienne, j'aurai les moyens de rendre la correspondance moins coûteuse. Adieu donc, je t'écris et je t'embrasse, le cœur serré; mais enfin, cela vaut mieux que la maladie, et nous l'avons supportée. Sois sûr aussi que je n'aurai pas lieu de courir aucun danger.

Adieu ! reçois mes vœux; partage un peu mes espérances et aime-moi toujours.

Ton fils bien affectueux,

G. LABRUNIE.

Tu as reçu ma lettre de Lyon ? J'ai peur d'avoir oublié de mettre à Paris.

AU D"" LABRUNIE

Malte, ce 8 janvier i843.

Mon cher papa, Je me hâte de t'écrire de Malte, car le plus dur

XXXIX. — Piibl. par L. de Barc, Nouvelle Revue internationale, 3o juin 1895.

CORRESPONDANCK

de ma traversée est accompli, à ce que je crois, du moins. Nous avons eu un temps affreux depuis Marseille, et nous avons mis huit jours pour ce trajet qui n'en veut que quatre ou cinq. Je suis encore étourdi du roulis, mais du reste en parfaite santé. Maintenant, le temps est superbe et l'on nous promet une mer très douce pour le trajet qui nous reste à faire ; je me suis d'ailleurs habitué très vite à la mer qui, les derniers jours, ne me faisait nullement souffrir. Hier, dans la soirée, nous avons traversé heureusement le canal de Messine et, malgré Gharybde et Scylla, bien dégénérés, nous sommes entrés à La Valette aujourd'hui à une heure. Malheureusement, il était mort un homme à bord pendant le grand roulis d'avant-hier, de sorte que nous avons failli être mis en quarantaine et il a fallu toujours attendre trois heures la permission de prendre terre.

C'était un Anglais, officier de la Compagnie des Indes, qui, attaqué de la poitrine, s'en allait prendre les bains du Nil ; mais, la nuit de l'orage, il a voulu rester seul à table, il a mangé beaucoup, bu une bouteille de Champagne et, le lendemain, on l'a trouvé mort dans son lit. De plus, un officier du bord s'est cassé la tète en tombant d'une manœuvre. Je suis content d'avoir quitté ce navire de malheur. Demain, à 7 heures du matin, c'est le Minos qui nous reprend pour l'Archipel, car nous

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sommes forcés de faire un coude jusqu'à Syra avant d'arriver en Eg-ypte. Il n'y a pas de trajet direct.

Malle est une lie superbe et charmante; malheureusement il faut la quitter trop vite et nous n'avons eu qu'une soirée pour parcourir sa belle capitale, la cité La Valette, où les Anglais dominent. C'est aujourd'hui dimanche, de sorte que tout est fermé, mais il y avait beaucoup de monde dans la ville et sur les places, et les musiques militaires s'entendaient devant le palais et sur les navires du port.

J'ai été agréablement surpris, en entrant dans la ville, de voir les fossés remplis d'arbres orientaux magnifiques, de palmiers, de cactus et d'orangers chargés d'oranges, etc.. Quand nous avons passé à Naples, avant-hier, c'était l'hiver encore et le Vésuve était chargé de neige ainsi qu'hier le Stromboli et ce matin l'Etna; mais ici le printemps appar raît, comme la France ne l'aura que dans trois mois; nous avons mangé du melon, des primeurs, et dîné du reste un peu à l'anglaise; l'Angleterre gâte tout ici.

Tous nos compagnons de route nous rassurent touchant les dangers de l'Orient, surtout en cette saison, qui, sauf l'ennui et les mauvais temps que nous venons de traverser, est vraiment la meilleure pour un pareil voyage; mais peu de gens ont le courage que nous avons eu de partir en plein hiver.

Dans trois jours, nous espérons être à Syra et, trois Jours après, à Alexandrie. Nous n'avons encore dépensé que fort peu, relativement, et il faut compter beaucoup d'achats de livres, armes, etc., ainsi que des choses relatives au dag"uerréotype. Je commence à m'essayer de parler arabe avec des Egyptiens qui voyagent avec nous et qui faisaient partie de l'ambassade d'Artim-bey (94)- Gela est bien plus facile que je ne pensais et il est certain que nos livres modernes simplifient beaucoup cette étude, en nous donnant l'exacte prononciation ainsi que j'ai pu le vérifier. J'ai des dictionnaires, une g-rammaire et des livres de conversation trouvés, la plupart, à Marseille. Nos Egyptiens parlent l'arabe pur; ainsi nous en saurons, en arrivant, assez pour nous faire entendre sur les choses les plus nécessaires. Adieu, mon cher papa, tu vois que tout va pour le mieux et qu'il n'y a nulle raison de t'alarmer. Le Minos part demain par le plus beau soleil possible et il n'y a nulle raison pour que le temps change en si peu de jours qui nous restent à faire par mer. Porte-toi bien, je ne t'écrirai plus que d'Alexandrie maintenant, à moins de circonstances particulières d'ici à Syra. Ainsi tu ne peux avoir de mes nouvelles avant trois semaines ou un mois, puisque les lettres mettent quinze jours d'Alexandrie à Marseille, plus les quatre jours de Marseille à Paris.

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Adieu donc et à bientôt.

Je l'ombrasse de tout mon cœur.

G. LABRU.NIE.

Alexandrie, ce i6 janvier i8/(:^.

Mon cher papa, Ma lettre n'a pu partir de Malte ; la poste était terminée et, de Syra,elle ne serait pas arrivée plus tôt. Tu seras plus content de la recevoir d'Alexandrie, puisque me voici arrivé et en bonne santé. Je vais seulement monter Je Nil jusqu'au Caire où tu pourras m'écrire bureau restant : je ne sais encore où nous log^erons. Nous venons de traverser l'Archipel, nous arrêtant seulement à Syra, puis nous sommes arrivés, après quatre jours encore de traversée,depuis Syra. C'est donc quinze jours en tout. La ville est très belle et nous sommes très bien log-és. C'est un peu cher à cause de l'épizootie, mais d'ailleurs tout est très sain et il n'y a nul danger de peste. Je t'écrirai maintenant du Caire. Je te prie d'envoyer cette petite lettre à Belleville en la cachetant. Adieu, mon cher papa, et encore une fois bonheur et santé.

GÉRARD

AU Dr LABRUNIE

Le Caire [avril i843].

Dans deux jours, Ibrahim-Pacha (95) nous a promis de nous conduire lui-même à Gizeh et aux Pyramides. M. Perron (96) nous a fait recevoir à la Société égyptienne où nous avons tous les livres possibles concernant l'Eg-ypte, ce qui me permet d'étudier à mesure que je vois les choses. Il s'était répandu quelques bruits de peste à Malte et à Syra qui nous avaient un peu effrayés pendant notre traversée, mais ici il se trouve qu'il ne se trouve absolument rien; jamais la santé n'a été si bonne et jamais aussi la mienne n'a été meilleure que depuis le commencement de ce voyage. Il est vrai que je suis un régime excellent en ne mangeant que des choses très simples et en ne faisant aucune sorte d'excès. La mortalité des bœufs a rendu la viande très chère, mais la volaille est à trèsbon marché et l'on mange aussi beaucoup de riz et de légumes. Nous avons des petits pois verts excellents. Quant aux fruits, ce n'en est pas la saison, et nous n'avons mangé que des dattes fraîches à Alexandrie et des bananes qui sont délicieuses; mais au Caire on n'en

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