A MÉRY
[Gancl, mai 1862.] Mon cher Méry, Je suis à Gand, de retour de mon voyage en j Hollande; il y fait si mauvais temps, et si cher, que je n'ai pas eu la patience d'y rester davantage. Maintenant, je ne sais où j'irai, peut-être à Paris ; le but que je voulais atteindre était surtout de me dégourdir l'esprit et les jambes, après une convalescence plus longue qu'il ne semblait. Je n'avais pas d'appétit, je me levais à onze heures; aujourd'hui je me lève à sept heures, et je déjeune en me levant; ma figure ressemble à une pomme, je ne sens plus d'eng-ourdissement dans les pieds, je suis
LXXII. — Publ. par Méry dans l'Univers illiislré, août iSG/j.
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redevenu un homme. Ce qui m'a le plus charmé en Hollande, c'est la kermesse de la Haye et un petit voyage par mer à Saardam, ville chinoise, avec des carrés de tulipes (|ui flottent dans les canaux, et une foule de kiosques peinturlurés. Je ne vous parle pas de la maison de pierre conservée et contenue dans une autre maison plus neuve, c'est le pont aux Anglais. J'ai laissé un exemplaire de l'Imagier à la bibliothèque de la Haye, avec notre double signature. Je n'ai pas tenu à voir le roi, attendu qu'il a été un peu écœuré par le nonsuceès de l'opéra qu'il avait demandé à S... et à ...,dans le but de favoriser la poésie française. Ce désagrément rejaillit sur nous tous. J'ai dit seulement au directeur : « Mais pourquoi avoir demandé cet ouvrage à S...? » Il m'a dit : « Mon Dieu, on ne sait à qui s'adresser entre tant de poètes français; on choisit alors celui qui tient la corde. — Et celui qui tient la corde vous a étranglé, lui ai-je répondu. »
L'infortuné directeur a poussé un couic désespéré; il quittait la direction le surlendemain, y ayant mangé ses capitaux.
A propos de l'Imagier, vous savez que je vous redois toujours ma part de dépenses (i43)? nous arrangerons cela. Vous comprenez que j'ai dépensé, sans rien faire, l'argent que je devais à Porcher. Il me restait 126 francs quand je suis parti, et j'ai
emprunté 200 francs pour 16 francs d'escompte et pour deux mois. — Sufficit. — Je vous reverrai probablement d'ici à huit jours, mais ne le dites pas, je vous prie, car il est possible que je m'établisse dans les environs de Paris, pour rédiger en paix mon voyage dont je n'ai pas écrit le premier mot. Je me sens, du reste, bien disposé et j'espère que nous pourrons causer de quelque chose à mon retour.
Votre ami,
A JULES DE PRÉMARAY (l44)